‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 44 sur 153 · E. Bréhibr, l. c, p · texte numérisé non relu

E. Bréhibr, l. c, p

2. Cf., par exemple, Erste Vorlesung in Berlin, Werke, 2» série, vol. IV, p. 559, et Einleiliincf in die Philosophie der Offenbarung, ih., vol. III, p. 85.

le monde attend une révélation, qui serait lui-même désireux de faire cette révélation, mais à qui une circonstance déterminée et tenant à la nature même de la révélation à faire, met un bœuf sur la langue.

Si l'on cherche à embrasser d'un seul coup d'œil la production si abondante de Schelling pendant la période de sa grande activité, une constatation s'impose, pour ainsi dire, dès le premier abord, constatation qui frappe l'attention davantage encore si l'on compare ces écrits à ceux de Hegel. Chez ce dernier, en effel, tout est système et, l'on dirait presque, rien que système ; toutes les œuvres se classent (ou du moins prétendent se classer) dans un plan rigide et préconçu, et quand il y a des déviations (comme pour la Logique, qui prend en réalité la place de la Phénoménologie, en tant qu'entrée en matière), ces modifications sont dissimulées aussi soigneusement que possible. Chez Schelling, au contraire, tout est fragmentaire ; ce ne sont, dirait-on, que des œuvres occasionnelles, improvisées, provisoires. Ce sont, comme les titres l'indiquent d'ailleurs fréquemment, des Idées, des Esquisses, destinées simplement à préparer un exposé ultérieur et qui sera, lui, définitif. Mais cet exposé définitif, il ne parvient jamais à le fournir — sans doute parce que les œuvres qu'il amorce dans cet ordre d'idées ne le satisfont point ^ Il est très caractéristique, à ce point de vue

1. M. Bréhier ne fait qu'exprimer l'opinion générale de tous ceux qui ont étudié peu ou prou l'œuvre de Schelling, en constatant que ce dernier « n'a jamais pu parvenir à l'exposition complète qu'il avait en vue» (/. c.,p. 83). — Schelling, pendant la dernière période de son activité, alors qu'il s'oppose sciemment à Hegel, sent bien où le bât le blesse. 11 se donne beaucoup de peine pour défendre sa philosophie contre le reproche de « n'être pas un système ». Cette philosophie « était, au contraire, un système né, sa particularité consistait précisément dans le fait d'être un système. La question de savoir si la manière extérieure de l'exposer était plus ou moins conforme aux préceptes scolaires {schulmaessig), pouvait être considérée comme indilTérente, le système était inclus dans la chose même, et celui qui possédait la chose, possédait par là même le système. » Mais ce passage est précédé d'un autre où le mérite de Hegel, dans cet ordre d'idées, est franchement reconnu. Hegel « alors que les autres, presque sans exception, trébuchaient, a au moms maintenu fermement la méthode, et l'énergie avec laquelle il a établi un système faux, mais tout de même un système, eût pu être, si elle avait été bien dirigée, d'un avantage inappréciable pour la science. C'est justement là ce

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que l'œuvre la plus volumineuse et la plus systématique que Schelling ait produite perdant toute cette période, œuvre ayant précisément, en grande partie, trait à la science, soit restée dans ses cartons, quoique presque achevée, et en dépit du fait que, pendant la période qui a suivi, le philosophe ait sans doute été plus d'une fois tenté de la donner au public.

Il est tout aussi significatif qu*il se montre plutôt mécontent quand d'autres cherchent, très sincèrement, à exposer ses conceptions. Ce mécontentement s'exprime très vivement dans le cas de Cousin qui, certes, ne manquait pas de bonne volonté à son égard. Ce qu'il reproche à son interprète, c'est moins de l'avoir insuffisamment compris, qu'en général d'avoir donné à ses compatriotes « des idées imparfaitement conçues d'une philosophie qui n'est jusqu'à présent achevée que dans l'esprit de son premier auteur ». Il vaudrait mieux attendre « les ouvrages [de Schelling] qui vont se publier dans le cours de l'hiver » et qui « finiront d'un coup les discussions subalternes ^ ». On reconnaît ici les éternelles promesses relatives aux ouvrages futurs, et il va sans dire que celle-ci est restée aussi vaine que les autres et que l'hiver de 1828-1829 (la lettre est datée du 28 nov. 1828) n'a vu l'apparition d'aucun écrit de Schelling. Cela n'empêche point ce dernier, dans une lettre de juillet 1833, à propos de l'apparition des Fragments philosophiques, d'écrire à Cousin : « J'aurais pu souhaiter que vous eussiez pu attendre mes propres expli-

qui a fait surtout qu'il a a^i sur les esprits : en effet, j'ai vu que ceux qui Tont prôné avec le plus d'ardeur ne parlaient que peu (sauf pour ce qui concerne un petit nombre d'apophtegmes et d'aphorismes) des particularités de sa doctrine, mais par contre faisaient toujours ressortir le fait que sa philosophie est un système, et un système achevé ». (Einleiiung in die Philosophie der Offenbarung, Werke, 2* série, vol. III, p. 88 et suiv.). — Les hégéliens, en réponse aux attaques violentes contre leur maître, se font un malin plaisir de faire ressortir combien les conceptions de Schelling, au point de vue des fondements même de sa philosophie de la nature, varient. Ainsi RosENERANz constatc que la force primitive est, dans les Idées, la gravitation, dans la Weltseele, la lumière, et dans VEntwurf, le magnétisme {Schelling, Danzig, 1843, p. 95),

1. G.-L. Plitt, Aus Schelling's Leben. Leipzig, 1869, vol. III, p. 42. Cf. Appendice XV, p. 430 la suite du même passage.

cations prêtes à paraître et qui ne laisseront rien à désirer *. » Cinq ans plus tard encore, en 1838, il lui déclare que « la philosophie allemande est sur le point et même dans la nécessité de subir encore une dernière crise, et qu'on ne peut juger ni du commencement, ni du milieu, ni même du commencement de la fin avant qu'un mouvement scientifique tel que celui de la philosophie allemande soit entièrement terminé et arrive à sa véritable fin ». Il ajoute : « Mes idées telles qu'elles sont aujourd'hui (et je n'ai jamais discontinué d'y travailler) ne sont pas faites pour être présentées par un de mes disciples, il n'y a que moimême qui puisse les développer. » C'est au point qu'il se montre mécontent que la « philosophie allemande » ait été indiquée à Paris comme le sujet d'un concours, il eût fallu le « différer encore de quelques années ' », c'est-àdire apparemment le temps que Schelling estimait nécessaire pour se mettre d'accord avec lui-même.

Est-il trop hasardeux, dès lors, de supposer qu'il en fut réellement au fond comme l'indiquent ces apparences, et que c'est une difficulté grave et inhérente à l'attitude philosophique qu'il avait prise et aux rapports de cette philosophie avec celle de Hegel qui l'empêcha de donner, de ses idées, l'exposé définitif que le public attendait ' ? En effet, l'équivoque dont nous avons parlé plus haut devenait plus difficile à maintenir dès que Hegel se manifesta. Car, chez lui, elle a disparu. Hegel a fait son choix. La nature est essentiellement a priori et, qui plus est, il la

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