‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 49 sur 153 · Ib., p · texte numérisé non relu

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4. Victor Deluos, De posteriore Schellingii philosophia, quatenus hegelià' nae doctrinae adversatur, Paris, 1902.

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contemporains. Si étrange que cela puisse paraître, c'est une question à laquelle il est difficile de trouver une réponse nette. Hartmann a dit que Schelling, pendant sa première période, avait une philosophie de la nature, mais pas de nature et, par contre, pendant sa dernière période, une nature, mais pas de philosophie de la nature *. Gela n'est pas exact à la lettre, car on trouve, parmi les œuvres de cette période de la vie de Schelling, un traité intitulé Exposé du processus de la nature ^ qui n'a vu le jour qu'après la mort du philosophe, mais qui reproduit un cours fait à Berlin en 1843-1844 et doit donc être presque contemporain, comme origine, des œuvres que l'éditeur a placées dans la deuxième série. Or, cet Exposé, qui n'est aussi, bien entendu, qu'un fragment, est certainement de la philosophie de la nature, à peu près dans la manière de V Idéalisme transcendant al et de VAme du monde, sauf qu'il est encore plus général, plus imprécis que ces œuvres de la première période. Ainsi Schelling, à l'occasion, se ressouvenait de ces errements anciens. Mais il est certain, quand on considère les œuvres maîtresses de cette époque, à commencer par V Introduction à la philosophie de la mvthologie, que l'on n'aperçoit pas très bien comment la philosophie de la nature pourrait s'y rattacher. Sans doute, Schelling ne la passe-t-il pas tout à fait sous silence et parfois même a-t-il l'air de vouloir la défendre ; mais c'est de manière plutôt étrange. Ainsi, en attaquant violemment Fichte, qu'il accuse d'avoir « détruit toute connexité rationnelle ou intelligible entre les choses », il ajoute : « La première chose que l'on pût accomplir encore, pour, après un tel idéalisms sans fond (bodenlos), revenir seulement dans les voies de la philosophie, consistait évidemment à mettre en lumière la raison immanente qui demeure dans les choses elles-mèmas et de trouver leur connexité intelligible ' ».

1. Ed. V. Hartmann, Schelling's philosophisches System, Leipzig, 1897, p. 142.

2. Darsfellung des Naturprocesses, Werke, 1" série, vol. X, pp. 301 à 390.

3. Eiiileitung in die Philosophie der Mythologie, Werke, 2" série, vol. I", p. 46i.

Ainsi, \di philosophie de la nature se trouve ici justifiée, ou plutôt excusée, pour de simples raisons d'opportunité éphémère, en tant que réaction salutaire contre les excès de l'idéalisme fichtéen. En somme, on a, en lisant ces œuvres, l'impression que \di philosophie de la natureiimi^resse plus son auteur — sans doute surtout parce qu'il a reconnu qu'elle ne mène point (contrairement à ce qu'il avait supposé autrefois) à la rationalisation complète du réel et que l'on ne pourra donc pas, en partant des principes qu'elle aura révélés, parvenir à une déduction complète de la nature.

Mais cette conviction de l'impossibilité d'une déduction totale (et c'est là ce qu'il faut surtout retenir des déclarations que nous avons citées), Schelling l'a acquise grâce à Hegel ou du moins point indépendamment de lui. C'est parce qu'il a reconnu que la philosophie de Hegel était, à certains égards, une suite logique, une systématisation de la sienne, qu'il a aperçu clairement où menait cette voie et qu'alors, par un retour sur lui-même, il s'est persuadé de l'insuffisance de son œuvre propre et de la nécessité de se mettre à la recherche d'une solution nouvelle. Cette solution ne s'élabore que lentement, d'autant plus lentement sans doute que, mûri par les années et l'expérience, il tient cette fois à se mettre tout à fait d'accord avec luimême et à réduire sa pensée en système. Or, la nature, qui lui a accordé des éclairs de génie, semble s'être montrée plutôt parcimonieuse à son égard en ce qui concerne ce don de la systématisation que Hegel possédait au suprême degré.

Contre cette insuffisance, Schelling — et cela est grandement à son honneur — lutte avec obstination pendant la plus grande partie de sa vie, s'imposant un silence qui résiste aux sollicitations des amis, aux attaques de ses adversaires. C'est là aussi ce qui fait qu'il se montre si impatient à l'égard de ceux qui, de la meilleure foi du monde, exposent ses idées : sa philosophie passée ne le satisfait plus (on oserait dire presque : l'horripile, bien que dans maints passages de ses travaux posthumes il ait l'air

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plus ou moins de la défendre), depuis que Hegel lui a montré où elle aboutissait.

C'est qu'en effet, à y regarder d'un peu près, on a l'impression que Schelling était au fond, même pendant sa première période, beaucoup moins idéaliste que ne le foraient croire les formules retentissantes que nous avons citées, et que l'élément réaliste, loin d'être accidentel (comme Schelling voudrait le faire croire et comme il tend, dirait-on, à se le persuader à lui-même), exprime au contraire un aspect intime et important de ses tendances véritables : tout en professant, en théorie, le « spinozisme » le plus intransigeant, il était, dirait-on, au moment où il fallait l'appliquer directement, le traduire dans la réalité sensible, choqué par les solutions outrancières que cette doctrine imposait et se réfugiait alors dans un réalisme, moins logique sans doute, mais aussi moins rébarbatif pour son sentiment immédiat '. Dès lors il devait être, dès les premières manifestations indépendantes de Hegel, fortement repoussé par les outrances de ce dernier, qui lui apparaissaient évidemment faciles et grossières. Et peut-être a-t-il tout de suite, sinon conçu clairement, du moins fortement senti la valeur décisive de ces objections qu'il devait exposer, avec une vigueur et une maîtrise incomparables, dans la Préjace aux Fragments de Cousin.

Mais il y a eu certainement aussi chez lui un développement spontané dans ce sens. C'est, en effet, en 1806, un an avant la Phénoménologie de Hegel, 'que paraît, comme introduction à la seconde édition du traité Sur Vâme du monde, le petit ouvrage intitulé Sur les rapports du réel et de l'idéal dans la nature ^ et c'est dans cet écrit que, pour la première fois, le concept du vouloir prend dans la pen-

1. E V. Hartmann {l. c, pp. 19, 52 et suiv., 142) a beaucoup insisté sur les tendances réalistes intimes de Schelling et sur Topposition entre ces tendances et son idéalisme en apparence outrancier et, en tout cas, bruyamment affiché. Mais, bien entendu, ce conflit apparaît chez Hartmann (pour qui le point de vue épistémologique ne vient pas en première ligne) sous un aspect un peu différent de celui sous lequel nous Tavons exposé.

2. Ueher das Verhaeltnis des Realen und Idealen in der Natur oder Entvncklunçj der ersten Grundsaetze der Natur philosophie ans den Principien der Schwere und des Lichts, Werke, 1" série, vol. II, pp. 356 à 378. Par la

sée de Schelling une place importante*. Toutefois, les germes de cette conception se retrouvent chez lui dès les débuts mêmes de son activité philosophique. En effet, dans les Traités pour V éclaircissement , etc., qui datent de 1797, il écrit : « Cette auto-détermination de l'esprit s'appelle le vouloir. L'esprit veut, et il est libre. Pour le fait qu'il {>eut, on ne peut indiquer aucune autre raison... L'esprit est un être premier. Ce vouloir doit donc être aussi infini que lui-même ^ » Il déclare aussi, dans la même œuvre, que « ce qui peut être calculé a priori, ce qui s'accomplit conformément à des lois nécessaires, n'est pas un objet de l'histoire et, inversement, ce qui est un objet de l'histoire, ne doit pas pouvoir être calculé a priori \ »

Pendant les deux lustres qui suivent et qui embrassent la période de la grande activité philosophique de Schelling, cet aspect de sa pensée tend plutôt à s'estomper ; cependant dans V Idéalisme transcendantal, qui date de 1803, on retrouve, sur l'histoire et le déterminisme, un passage à peu près identique à celui que nous venons de citer \

Mais la véritable évolution de la philosophie de Schelling dans le sens volontariste commence bien par le petit écrit de 1806. Dans les Recherches philosophiques sur V essence de la liberté humaine (1809), Schelling proclame que « l'irrationnel et le fortuit qui, dans la formation des êtres organisés, se montrent Ués au nécessaire, prouvent que ce n'est point uniquement une nécessité géomMrique qui a agi ici, mais que la liberté, l'esprit, la volonté propre, sont également entrés en jeu ' ».

manière dont il est placé dans cette édition, cet ouvrage se trouve reporté à Tannée 1798 (qui est la date de la première édition de la Weltseele)^ alors qu'en réalité il n'a paru que huit ans plus tard. Cf. Kosbnkranz, Schelling ^ Danzig, 1843, p. 274.

1. L. c, p. 362, RosENKRANz {l. c.) Insiste avec quelque raison sur cette circonstance.

2. Abfiandlungen zur Erlaeuterung des Idealisnius der WissenscfiAftslehre, Werke, 1" série, vol l", p. 395.

3. Ans der allgenieinen Ubersicht der neuesten philosophischen Liieratar, ib., p. 467 ; cet écrit fait en réalité partie intégrante du précédent (cf. ib*, p. 453, note).

4. System des transcendentalen Fdealinins, ib., vol. III. p. 584.

5. Philosophische Untersuchungen ueber das Wesen der menschlichén Freiheit, etc., ib., vol. Vil, p. 376. Cf. ijb., p. 395 : « La nature entière nous

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Dès lors le vouloir prend, chez lui, une place prépondérante, jusqu'à devenir, dans la Philosophie de la révélation, « le fondement de la nature entière ^ », et cet aspect de la philosophie postérieure de Schelling (qui se préoccupe beaucoup du problème de la liberté ^), contribue évidemment à l'écarter de Hegel et aussi, en fin de compte, de la philosophie de la nature — bien que, comme nous venons de le voir, il ait essayé d'introduire le concept du vouloir dans le sein de cette dernière.

Il faut ajouter cependant que, dans le mutisme forcé de Schelling, un sentiment plus personnel a pu jouer un certain rôle. Dans l'évolution de la philosophie allemande, on l'a vu, Schelling se trouvait placé entre Fichte et Hegel. Or, le premier déjà avait proclamé un idéalisme prétendument intégral. Sans doute, cette doctrine se trouvait incomplète, par la manière dont 'elle traitait la nature ; mais Schelling et ses disciples avaient précisément annoncé qu'ils avaient réussi à remédier à ce manque. Hegel et les siens avaient, de leur côté, renchéri encore sur cette affirmation. Et voilà que Schelling se trouvait acculé à la nécessité de déserter le drapeau ^ On comprend qu'il ait

dit qu'elle n'existe nullement en vertu d'une nécessité purement géométrique ; il n'y a pas, en elle, que de la raison pure, mais encore de la personnalité et

de l'esprit ; car dans le cas contraire l'entendement géométrique, qui a

dominé pendant si longtemps, aurait dû la pénétrer depuis longtemps et vérifier son idéal de lois générales et éternelles plus que cela n'a été fait jusqu'à présent, alors qu'il est plutôt contraint de reconnaître de plus en plus tous les jours le rapport irrationnel entre lui et la nature. »

1. Einleilung in die Philosophie der Offenbarung, Werke, 2» série, vol. III, p. 205 : Wollen ist die Grundlage aller Natur. Cf. de même, entre autres, Einleitung in die Philosophie der Mythologie, ib., vol I", pp. 464, 481, Einleilung in die Philosophie der Offenbarung, ib., vol. III, pp. 93, 214. — Cf. aussi E. Hartmann, l. c, pp. 59, 199. Hartmann croit d'ailleurs que cet élément volontariste dans la philosophie de Schelling a été la source des opinions de Schopenhauer dans ce domaine [ib., p. iv. Cf. Id., Schelling' s positive Philosophie als Einheit von Hegel und Schopenhauer, passim). Mais RosENKRANz, déjà, a fait ressortir l'analogie entre les conceptions des deux philosophes {Schelling, Danzig, 1843, p. viii).

2. Cf. Hartmann, Schelling's philosophisches System, p. 213, qui trouve d'ailleurs cette partie de son œuvre « manquée ».

3. H. Heine qui, quoi qu'il en ait pensé lui-même, n'avait en matière de philosophie qu'une compétence assez mince, n'en traduit que mieux, parfois, l'opinion du grand public lettré dans cet ordre d'idées. « La doctrine de Spinoza et la philosophie de la nature telle que Schelling l'a exposée dans sa meilleure période, déclare-t-il, ne sont essentiellement qu'une seule et même

longtemps hésité avant d'accomplir publiquement son évolution.

Il s'y est résigné dans ses œuvres posthumes. On a vu plus haut comment dans V Inti'oduction à la philosophie de la mythologie il attaque l'œuvre de Fichte. Dans Y Introduction à la philosophie de la j^évélation il s'oppose d'une manière plus nette encore, si possible, à la fois à Fichte et à Hegel. « Tout ce qui se rencontre dans notre expérience, nous pouvons le produire a priori, dans la pensée seule, mais alors il n'est que dans la pensée. Si nous entendions transformer cela dans un énoncé objectif, dire -que tout en soi n'est que dans la pensée, il nous faudrait retourner au point de vue de l'idéalisme de Fichte. Si nous voulons quelque chose qui soit en dehors de la pensée, il nous faut partir d'un être qui soit absolument indépendant de toute pensée, qui soit antérieur à toute pensée. D'une telle manière d'être la philosophie de Hegel ne sait rien, pour un tel concept il n'y a pas de place dans cette philosophie \ »

Tout cela, [cependant, se trouvait déjà implicitement contenu dans les déclarations de la Préjace. Il n'est donc pas étonnant que les hégéliens aient crié à la trahison. Mais le maître avait disparu, lui dont la défense et surtout la contre-attaque eussent été sans doute autrement redou-

chose » et, dans un autre passage, il explique que « la moderne philosophie de la nature n'a que le mérite d'avoir démontré de la façon la plus pénétrante l'éternel parallélisme qui règne entre l'esprit et la matière ; je dis esprit et matière et j'emploie ces expressions comme équivalentes de ce que Spinoza nomme pensée et étendue » (H. Hbinb, De l'Allemagne, Œuvres, vol. V, Paris, 1835, p. 220, 94). On voit que ce qui captivait ce public dans les idées de Schelling, c'était bien le fait qu'elles se présentaient comme un acheminement vers la démonstration de la rationalité de la nature, c'est-à-dire précisément vers le but que Hegel prétendait avoir atteint. C'est là d'ailleurs une manière de voir que les hégéliens orthodoxes ont constamment fait valoir, et Karl Hegel, l'éditeur de la correspondance de son père, parle comme d'une chose avérée de ce que le mérite de Schelling consiste d'avoir, le premier, « posé le principe de l'identité de la pensée et de l'être, de l'esprit et 'de la nature, vérité dont la mise en œuvre, en tant que système philosophique, selon la méthode dialectique, fut réservée à la philosophie hégélienne » (Hbgbl, Werke, vol. XIX, 2» partie, Leipzig, 1887, p, 389). Cf. de même Rosbnkranz, Schelliîiff, Dantzig, 1843, pp. xxiii, xxix, 7. 1. Werke, 2* série, vol. HI, p. 164.

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tables. N'y a-t-il là qu'une simple coïncidence, ne peut-on pas supposer plutôt que Schelling, plus ou moins conscient de la faiblesse de sa position et redoutant instinctivement la] riposte du polémiste vigoureux qu'était Hegel, ait en quelque sorte senti son courage grandir par suite de la disparition de ce dernier ? Ce qui est manifeste, c'est que si Schelling, du vivant de Hegel, dans ses cours de Munich ou d'Erlangen, ,a parlé des travaux de son émule, cela n'a pu être dans les termes dont il a usé en 1834. Car cela se serait su et Hegel, sûrement, aurait relevé l'attaque et n*«ût pu, d'ailleurs, dans leur entrevue fortuite, en 1829, se montrer aussi cordial S

L'attaque de Schelling eut, comme cela se comprend, le plus grand retentissement. Elle sonna le glas de la philosophie hégélienne, en tant que système métaphysique « inattaquable » — bien que des disciples que le dévouement rendait quelque peu aveugles se soient appliqués, bien postérieurement encore à cette date, à perpétuer l'illusion de cette intangibilité *. Et si elle ne fut sans doute pas la cause déterminante de la formidable réaction antiphilosophique qui se déchaîna en Allemagne peu après (puisque cette réaction fut due à des causes plus profondes), elle y contribua probablement beaucoup. Car Schelling pouvait à la rigueur méconnaître que son attaque l'atteignait lui-même : n'étant pas allé tout à fait jusqu'au bout, ayant conservé dans sa philosophie des éléments réalistes, il avait sans doute l'illusion de pouvoir, en se mettant «n quelque sorte à l'abri derrière ces derniers, assister impassible à la débâcle de l'idéalisme hégélien. Mais pour le public philosophique, l'hégélianisme, non sans raison, représentait la philosophie idéaliste tout entière, cette philosophie dont il était la floraison dernière. Tout s'écroula donc en quelque sorte d'un seul coup. Ce qui vint, ce fut, nous l'avons vu, la réaction la plus violente, le règne, en Allemagne, de l'empirisme et du matérialisme les plus

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