Cf. Appendice XIX, p
2. Cf. par exemple le titre de l'ouvrage de Rosenkranz, Hegel, der unwi' derlegte Weltphilosoph (le philosophe mondial non réfuté).
outranciers. Et quand, au bout de plusieurs lustres, un renouveau philosophique survint entin, ce ne fut pas au nom de Hegel, ni même aux noms de Schelling ou de Fichte qu'il s'opéra; au contraire, on proclama hautement que l'on entendait faire complètement abstraction de toute cette phase de la pensée philosophique et revenir directement à Kant '.
Hegel, nous l'avons dit déjà, a rendu à la pensée réfléchie l'immense service de tenter une entreprise en quelque sorte surhumaine et que cependant, tout en la sentant telle, cette pensée souhaite ardemment voir exécuter : cette entreprise consistant dans la rationalisation directe du réel, — non pas en tant que thème nébuleux et indéterminé, comme l'avait présenté mainte théorie antérieure, ni en tant que but lointain, comme le fait apparaître la science, tout en limitant aussitôt ce progrès asymptotique par l'admission d'un irrationnel, de sorte que Ton ne se rapproche plus indéfiniment du but, mais seulement d'une limite qui en est infiniment distante — mais comme une chose à réaliser d'une manière immédiate, en fait. Son exemple nous fait voir clairement où tend cette opération, et Schelling peut alors, par ses objections, nous faire toucher du doigt l'énormité de l'effort que l'idéalisme poussé jusqu'à ses conclusions logiques demande à notre imagination, nous montrer toute l'effroyable largeur du précipice que, dans ce cas, notre raison doit, en quelque sorte, traverser d'un bond unique.
Est-il besoin d'avertir le lecteur que, de même que pour Hegel, notre exposé ne saurait en aucune façon avoir la prétention de rendre justice à la pensée de Schelling ? Ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, à propos du conflit que nous croyons y découvrir, c'est un aspect particulier de cette pensée qui nous a exclusivement intéressé. H faut ajouter que la simplification que cette méthode
1. « Zurueck zu Kant 1 » (Retournons vers Kant 1) fut le véritable mot d'ordre qui, lancé par G. Liebmann en 1865 {Kant und die Epigonen, 2* éd., Berlin, 1912, p. 216), résuma en quelque sorte le programme de la philosophie allemande pendant une génération entière.
120 l'explication globale
entraîne présente peut-être plus d'inconvénients encore dans le cas de Schelling, dont la pensée est ondoyante et, parfois même, réellement changeante, que dans celui de Hegel, qui est bien davantage d'une pièce. Mais il nous a paru impossible d'éviter ce désavantage, et nous ne pouvons que renvoyer le lecteur qui voudrait compléter, voire même redresser l'image très partielle et très imparfaite de la philosophie schellingienne telle qu'elle résulte des pages qui précèdent, au beau travail de M. Bréhier.
Nous ne voudrions même pas qu'il pût apparaître que, dans le domaine dont nous avons traité, le mérite de Schelling a consisté surtout dans la réfutation contenue dans récrit de 1834. La philosophie de la nature de Scheling et de ses disciples constitue sans doute, à notre point de ^oie actuel, une aberration ; mais on n'aura pas à chercher longtemps dans l'évolution de la pensée scientifique, pour se convaincre que des théories qui avaient dominé des générations entières ont été ainsi traitées d'aberrations par les partisans de celles qui leur succédaient *. Sans doute, on peut faire valoir qu'il s'agit ici d'une aberration autrement forte que celle dont il pourrait être question à propos de ces théories ; mais ce n'est là, tout de même, qu'une question de degré et non de principe, et la philosophie de la nature, on l'a vu, n'est nullement restée stérile au point de vue du progrès de la science, au contraire elle lui a fourni des idées générales et, indirectement, des découvertes d'une grande valeur. — Mais ce n'est pas tout : nous avons exposé combien la conception de ce qui fait le fond de la philosophie de Schelling le cède à celle de Hegel au point de vue de la logique rigoureuse ; mais elle est, il faut le reconnaître, par là même, moins rébarbative, moins étrangère à ce qui fait véritablement
1. L'auteur de ces lignes se rappelle parfaitement qu'au temps de sa jeunesse, alors que la « chimie de la structure » était en train d'emporter tout devant elle, la « théorie des types » fut ainsi l'objet d'attaques violentes, et que, dans ces discussions, parmi les chimistes de laboratoire, le terme d'aberration, appliqué à cette théorie, était tout à fait courant. Et pourtant les conceptions de Dumas, de Laurent et de Gerhardt ont à tel point préparé celles de Kékulé et s'en rapprochent d'ailleurs tellement, qu'il est pour ainsi dire impossible de s'imaginer les secondes sans les premières.
l'essence de notre esprit. Cette équivoque, cette hésitation entre des points de vue inconciliables, ce mélange de « spinozisme », de formules générales respirant un idéalisme extrême, et d'affirmations plus précises, tributaires de la pensée réaliste et destinées en quelque sorte à servir de refuge à l'esprit dès que la logique impitoyable de la conception idéaliste le heurte par des conséquences par trop outrancières — c'est là l'essence même de notre intellect. Par là la doctrine de Schelling lui est bien plus adéquate, elle est, si l'on ose dire, plus humaine que celle de Hegel. Le fait que la philosophie de la nature du premier apparaît infiniment moins choquante à nos idées actuelles que celle du second n*est qu'un aspect particulier de cette constatation.