‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 51 sur 153 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Au point de vue scientifique, nous l'avons dit, la tentative de Hegel apparaît curieusement anormale. On s'étonne, en quelque sorte, qu'elle soit survenue si tard dans le temps, puisque à peine un siècle la sépare de nous ; dans Tordre logique, elle a plutôt l'air de s'être produite bien avant l'effort de Descartes : il y a là comme un anachronisme. Ce qui l'a rendu possible, c'est évidemment l'attitude de Hegel à l'égard de la science. Sans doute déclare-t-il vouloir la respecter et profiter de ses enseignements ; mais c'est à la condition de pouvoir opérer un tri dans ce qu'elle apporte, d'en accepter une partie et de rejeter le reste. Ce qu'il accepte, c'est la partie empirique seule : les faits et les généralisations fondées directement sur ces faits. Tout ce qui est théorique, explicatif, aboutissant plus ou moins à des suppositions sur la nature intime des choses, lui parait par contre devoir être rejeté purement et simplement.

Ce parti-pris nous parait, à l'heure actuelle, fort choquant, car le prestige de la science a énormément grandi dans l'intervalle, et nous sommes jhabitués à la traiter avec infiniment plus de respect. Il suffira cependant, pour modérer notre désapprobation, de constater combien, à certains égards, cette attitude ressemblait au fond à celle d'Auguste Comte.

C'est là une affirmation qui pourra, à première vue, sembler quelque peu surprenante, étant donné qu'on a accoutumé de représenter les conceptions de ces deux penseurs, et surtout leur attitude à l'égard de la science, comme

entièrement opposées : Comte aurait été, à tous les points de vue, « l'antithèse » de Hegel *. Il y a, certes, beaucoup de vrai dans cette affirmation, et nous aurons nous-même l'occasion, tout à l'heure, d'insister sur cet aspect des deux doctrines. Néanmoins, l'analogie dont nous venons de parler n'est pas purement spécieuse. Rien n'est plus facile notamment que de trouver chez Hegel des déclarations théoriques qui ont une allure franchement positiviste.

Ainsi il affirme que Kepler a démontré ses lois en ce sens qu'il a trouvé, pour des « données empiriques, leur expression générale ». Kepler a découvert ses lois par l'induction, d'après les observations de Tycho ; « déterminer à l'aide de phénomènes particuliers la loi générale, c'est là l'œuvre du génie dans ce domaine ». On a affirmé, depuis, que les démonstrations de ces lois n'avaient été découvertes que par Newton. Il « n'y a pas de cas où la gloire du premier inventeur ait passé, d'une manière plus injuste, à un autre ». La méthode de Newton peut présenter des avantages de commodité au point de vue du procédé analytique ; mais, on l'a vu plus haut (p. 4i), les distinctions et déterminations qu'amène l'analyse mathématique sont entièrement à distinguer de ce qui doit avoir une réalité physique. Il convient de se rendre compte qu'on a, de ce chef, « inondé la mécanique physique d'une épouvantable métaphysique * ».

1. Kuno Fischer, l. c, vol. VIII, 2» partie, p. 1176. — Wundt, pour qui la philosophie de Hegel et le positivisme sont « les deux phénomènes les plus saillants du dernier siècle et qui, en dépit de tous les défauts qui leur sont propres, portent dans leur sein des germes significatifs d'un développement ultérieur », les traite cependant en conceptions absolument antagonistes {Einleitnng in die Philosophie, 5«éd., Leipzig. 1909, pp. 266 et suiv.).

2. Naturphitosophie, pp. 98 à 107. — Cf. Wissenschaft der Logik.V partie, vol. I«', p. 510 : « Le côté quantitatif de ce fait (des mouvements planétaires) a été exactement déterminé par le zèle infatigable de l'observateur et réduit ensuite à sa loi et sa formule simple ; par là a été accompli tout ce qu'on peut véritablement exiger de la théorie. »— L'étrange conception des rôles respectifs de Kepler et de Newton dont nous parlons dans le texte s'est formée chez Hegel de très bonne heure. On la trouve, en effet, dans le De orbitis planetarum {Werke, vol. XVI, p. 17) : Patet inde qiianto purius fuerit Kepleri ingenium... Faisant allusion à l'anecdote selon laquelle les idées de Newton sur la gravitation auraient eu leur point de départ dans le fait de la chute d'une pomme, Hegel déclare plaisamment^ que c'est donc la

1^4 l'explication globale

SaDs douté Hegel ne songe-t-il pas un seul instant à interdire des constructions aprioriques^ puisque son effort, dans le domaine scientifique, se résume précisément en une tentative en vue d'une telle déduction. Mais, dans son système, les révélations qui doivent résulter de cette déduction arrivent à la science, en quelque sorte, du dehors; quant à la « science empirique » elle-même, elle doit se borner à recueillir des observations et à les façonner en lois. Sa tâche propre est accomplie dès que ces lois sont formulées, la loi devant suffire, comme Hegel le formule, on l'a ^01, dans le cas de Kepler, à l'analyse scientifique. — n est à peine besoin de faire ressortir à quel point cette manière de voir (la construction métaphysique qui, chez Hegel, doit se superposer à cette science purement légale, bien entendu, toujours mise à part) est conforme aux idées d'Auguste Gomle. L'exemple des lois de Kepler et de la réduction newtonienne est d'ailleurs particulièrement bien choisi dans cet ordre d'idées. En effet, Hegel a parfaitement raison d'affirmer que, de Kepler à Newton, il n'y a pas qu'un progrès dans la détermination plus précise de la marche des planètes, par suite des perturbations qu'elles exercent les unes sur les autres (c'est là, du reste, une partie de l'œuvre newtonienne, dont Hegel reconnaît le mérite^), mais qu'il y a encore l'introduction de ce concept d'attraction mutuelle, concept qui, quelles que soient à cet égard les réserves formelles de Newton lui-même, aboutit certainement à transformer ce qui n'était, chez Kepler, qu'un ensemble de rapports numériques, en un être ontologique, la force de la gravitation. Car il semble bien que notre imagination soit impuissante à opérer une telle transformation, tant que le rapport en question demeure trop compliqué, et, de ce chef, la résistance de Hegel (à qui cette « métaphysique », issue directement de la déduc-

troisième fois que la pomme porte malheur aux hommes, ayant été d'abord la source du péché originel, ensuite de la guerre de 'i'roie et enfin du malheur des sciences et de la philosophie. — Cf. aussi à ce sujet plus haut, chap. XI, p. 43, note 2.

1' Naturphilosophie, p. 101.

HEGEL ET COMTE i±0

tion mathématique, fait horreur) contre la simplification newtonienne elle-même se comprend donc parfaitement. Nous avons nous-même — en cherchant à nous représenter ce que pourrait être une science véritablement positiviste ou phénoméniste, dissolvant l'objet du sens commun, mais ne mettant à sa place aucune réalité nouvelle, rien d'objectif, ni atome, ni masse, ni force, ni énergie, ni qualité hypostasiée — eu recours à cette image d'une science s'arrêtant en quelque sorte aux lois de Kepler * ; et l'on voit que la coïncidence n'est nullement forLuite.

On pourrait, ici, multiplier presque à volonté exemples et citations. Contentons-nous de mentionner encore un point particulier. Nous avons vu que Hegel combat la conception fondamentale de l'élément chimique. Ce qui le choque surtout, c'est cette supposition que l'élément persiste dans les combinaisons, supposition où il voit (à juste titre du reste) une manifestation de la tendance à l'explication causale. Or, cette opinion de la non-persistance des éléments dans les combinaisons chimiques n'est point aussi extravagante qu'on le jugerait à première ^Tie. Non pas sans doute sous la forme qu'elle revêt chez Hegel — nul chimiste digne de ce nom n'a cru, depuis Lavoisier, qu'un élément pouvait se transformer en un autre, au cours d'une réaction chimique ou d'un processus biologique— mais sous une forme moins grossière, elle a compté à certaines époques des adhérents de renom. Henri Sainte- Claire De ville était de cet avis et tout récemment cette manière de voir a été défendue par M. Ostwald -. Il est certain qu'aussi bien chez l'un que chez l'autre de ces deux savants, cette conception se rattache à leur hostilité à l'égard des conceptions atomistiques et, chez M. Ostwald au moins, à une profession de foi positiviste ou pseudopositiviste ^

L'analogie indéniable qu'il y a entre Hegel et Auguste Comte, en ce qui concerne leur attitude à l'égard de la

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