Cf. chap. VI, pp
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science, se manifeste par ce signe, en quelque sorte extérieur mais tout à fait typique : ni l'un ni l'autre, en parlant de science, n'entend désigner véritablement ce que les contemporains comprenaient sous ce nom. Ce qu'entend Auguste Comte, c'est une science très épurée selon ses prescriptions, ayant renoncé par exemple à scruter les phénomènes de trop près à l'aide d'instruments de recherche « équivoques » tels que le microscope, s' abstenant rigoureusement de toute recherche susceptible d'ébranler une loi une fois établie, telle que le principe de Mariotte, et s'interdisant aussi toute investigation dont l'utilité présente ou future (d'après un critérium d'ailleurs indéfini) ne serait pas préalablement établie, comme par exemple des recherches sur la constitution chimique des corps célestes, ou même en général toute recherche astronomique dépassant les bornes du système solaire. Et, bien entendu, c'est aussi une science débarrassée de théories ou du moins ne leur accordant qu'une position entièrement subordonnée, ne leur permettant pas de s'occuper de la nature intime des phénomènes, ni même en général de leur mode de production. C'est à cette science entièrement positive — que le « véritable régime spéculatif » de l'avenir devra seule tolérer, en sévissant au besoin contre tous ceux dont les travaux la menaceraient d' « active désorganisation » — que pense Comte en disant la science tout court. C'est ce qui lui permet de vitupérer contre Regnault, de se moquer de Le Verrier dont « la prétendue découverte... si elle avait pu être réelle n'aurait vraiment dû intéresser que les habitants d'Uranus », de dénier tout intérêt aux admirables théories optiques de Fresnel et d'accuser les grands chimistes de son temps « d'esprit métaphysique* ». Pour Hegel, c'est bien pis : sa « science », est uniquement celle qui déduit tout du concept, en d'autres termes c'est sa propre Naturphilosophie, l'autre, la science des savants, étant qualifiée d'empirie ; dans maint passage de ses œuvres, il oppose l'un à l'autre ces deux termes « scien-
1. Cf. chap. IV, pp. 126 et 143, et Identité et réalité, pp. 6, 9, 11,436.
tifique » et « empirique » et toujours dans la même signification.
C'est là un parti pris à tel point étrange qu'à première vue il peut paraître incompréhensible. Mais il faut se rendre compte qu'il n'est pas sans analogie dans l'histoire de la pensée humaine. Tout au contraire, sur ce point comme sur maint autre, Hegel se rattache étroitement à Kant.
Il est vrai que Kant professe, en ce qui concerne l'essence du savoir scientifique, des opinions que l'on jugerait, d'abord, diamétralement opposées à celles de HegeL Alors que ce dernier, nous l'avons vu, entend bannir les mathématiques de la physique, Kant affirme au contraire que « dans toute théorie particulière de la nature il n'y a de scientifique, au sens propice du mot, que la quantité de mathématique qu'elle contient ». jNIais il faut prendre garde que, pour arriver à cette conclusion, il est pourtant parti de prémisses toutes semblables à celles de Hegel. Pour Kant aussi n'est scientifique que ce qui peut se déduire. « La seule science qui mérite proprement ce nom est celle dont la certitude est apodictique ; la connaissance qui ne peut contenir qu'une certitude empirique est ce qu'on n'appelle qu'improprement un savoir. » Un savoir théorique « ne mérite le nom de science de la nature que dans le cas où les lois de la nature qui en sont le fondement sont connues a priori et ne sont pas de simples lois de l'expérience ». Faisant application de ces règles à la chimie de son temps, Kant déclare que « l'explication, même la plus complète qu'on puisse donner de certains phénomènes, en partant des principes de la chimie, ne laisse jamais une pleine satisfaction, parce que, les lois étant contingentes et n'ayant été enseignées que par l'expérience, on n'en peut alléguer des raisons a priori ^ ». Ainsi, la nature devant être partiellement, mais par son côté essentiel, rationnelle, tout ce qui ne l'est point ne peut, par là même,
1. Kant, Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, tr. Andler et Cha VANNES, Paris, 1892, p. 4. On sait d'ailleurs que, chez Kant, « la construction des concepts », la « représentation de l'objet dans une intuition a priori », ne s'opérait que par la voie des mathématiques (jJb., p. 5).
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appartenir à cette essence. C'est bien là ce que Hegel pense à son tour, avec cette différence que la déduction, chez lui, n'est plus mathématique, mais logique. Tout ce qui ne peut être déduit n'est pas de la science et, de ce chef, tout ce que Comte conçoit sous ce nom reste rigoureusement exclu de la science de Hegel. La « marge » que laisse la déduction hégélienne et qui comprend un ensemble de faits et de lois empiriques dont elle refuse formellement de s'occuper, qu'elle dédaigne en quelque sorte, est exactement assez large pour comprendre la science « positive » tout entière. De ce côté, donc, le système hégélien peut à la rigueur s'accorder avec le positivisme et c'est ce qui explique que cet accouplement ait été mainte fois, explicitement ou implicitement, tenté ^
Evidemment, Comte et Hegel ont eu tort. Non pas sans doute d'estimer, en principe, que la science pouvait être critiquée : car, en créant la science, l'esprit humain obéit à une sorte d'instinct obscur, à des tendances dont il ne peut lui-même parvenir à connaître la nature qu'à l'aide d'un travail d'analyse. Or, il n'est pas dit que l'instinct scientifique doive toujours être infaillible. Par le fait et en supposant — ce qui ne peut être qu'un postulat — que la science d'aujourd'hui représente le modèle dans sa perfection, on est forcé de constater que celle du passé ne lui a pas toujours ressemblé, et que l'humanité, par conséquent, le long du chemin qui l'a menée à l'état présent.
1. Il ne semble pas, à vrai dire, que ce côté de la logique et de la philosophie de la nature hégéliennes — qui est cependant celui qui l'éloigné le moins de la conception scientifique moderne — ait été suffisamment mis en lumière par les commentateurs. Nous avons vu qu'ils ont en général la tendance à négliger tout ce qui touche aux conceptions proprement scientifiques de Hegel (chap. XI, p. 263), mais là même où ils en parlent, ils ne mentionnent que rarement ces restrictions. Seul, croyons-nous, M. Mac Taggart y insiste un peu (l. c, p. 207-208), à notre sens insuffisamment, car en réalité, si Hegel, comme le dit très justement ce commentateur, ne tente pas de « réduire tout à une manifestation de l'idée » (ch. XI, p. 21), c'est uniquement parce qu'il conçoit l'intervention de cet irrationnel, dû au jeu du hasard, à l'impuissance de la nature à réaliser le concept. Aussi, en déclarant que l'a philosophie, tout en n'étant pas en mesure de montrer comment les choses sont rationnelles, « se contente de la démonstration abstraite qu'elles doivent l'être », M. Mac Taggart concède-t-il, sur ce point, beaucoup plus que ne l'eût fait Hegel lui-même.
s'est fréquemment trompée de route. Elle a considéré comme des sciences ce que nous ne pouvons plus croire telles, comme l'art des aruspices, la magie, l'astrologie judiciaire, l'alchimie. De même, la voie où la pensée scientifique était engagée encore tout près de nous et pendant une longue suite de siècles, celle de la science péripatétique, nous apparaît aujourd'hui comme une impasse. Ceux qui ont critiqué ces erreurs ont combattu le bon combat et l'humanité leur doit une reconnaissance sans bornes pour l'avoir remise en bon chemin. C'est bien là ce que pensait faire aussi bien Hegel que Comte. Leur erreur n'est donc pas une erreur de principe, c'est une erreur de mesure. Ils ont traité la science avec trop de désinvolture, ils ont cru trop tôt en avoir complètement mis à nu les fondements. C'est ainsi que Comte a été amené à prendre une partie de la science pour le tout ; et Hegel qui avait, au point de vue théorique, pénétré plus profondément que lui, ne s'est servi de son analyse que comme d'un instrument de guerre contre la science elle-même. Que si, au contraire, on se àonne la peine de scruter véritablement l'ensemble de la science moderne, on s'aperçoit qu'il constitue un tout harmonieux, qu'en effet à peu près tout dans cet édifice se justifie parfaitement et qu'il n'y a aucune partie qui doive être rejetée, ni même considérée comme une sorte d'appendice de fortune ; et l'on parvient, de même, à la conviction qu'en dépit de leur apparence paradoxale, les principes qui la guident sont les bons et même, autant que nous sommes en mesure de le connaître actuellement, les seuls possibles, puisqu'ils marquent l'unique voie par laquelle l'homme a pu pénétrer jusqu'à ce jour dans le secret de la nature.
Le premier écrit positiviste de Comte, les Considérations philosophiques sur la science et les savants, date de 1825 et le Cours de philosophie positive a commencé à paraître en 1830, l'année qui a précédé celle où Hegel mourait, âgé à peine de soixante ans. On peut donc considérer ces deux philosophes comme contemporains et se demander dès lors si l'esprit de l'époque n'y était pas pour quelque chose;
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cela paraît au moins probable. D'une part, en effet, les résultats pratiques de la science ne s'imposaient pas encore autant à l'admiration que de nos jours et, d'autre part, le temps où la science n'avait occupé qu'un rang subordonné, où la théologie prétendait la dominer, la gourmander, lui indiquer le chemin à suivre, n'était pas encore oublié. La théologie ayant dû renoncer à ce rôle dominateur, la philosophie (qui prétendait avoir opéré cette révolution) ne devait-elle pas prendre sa place ? Et pourquoi celle-ci respecterait-elle l'autorité des savants plus qu'elle n'avait respecté celle des prêtres? Hegel, cela est certain, a été profondément impressionné par le spectacle du bouleversement des idées reçues et par celui de la révolution politique qui en avait été la conséquence ^ Et quant à Auguste Comte, on sait assez que le fait de cet ébranlement des assises spirituelles du vieux monde pré-révolutionnaire constituait pour lui une véritable hantise et qu'un mode de gouvernement basé sur l'unité des sentiments et des croyances qui avait caractérisé la société du moyen âge lui apparaissait comme l'idéal suprême.
C'est parce qu'il reconnaissait l'impossibilité de reconstituer cette unité sur le terrain du catholicisme que Comte avait conçu l'idée de remplacer la religion par la science, mais par une science qui, du moins dans sa forme — immobilité des dogmes, hiérarchie spirituelle fortement constituée et armée du glaive séculier par le fait même qu'elle devait dominer l'ensemble de l'édifice social — se rapprocherait de son modèle ecclésiastique.
Hegel, sans doute, n'a nulle part formulé un plan aussi grandiose. Mais qu'il ait aspiré, d'une manière analogue, à l'instauration d'une doctrine officielle régentant les esprits (doctrine qui aurait été la sienne, bien entendu), on le voit assez par le projet qu'il soumit au ministre Altenstein et qui tendait à l'institution d'une publication portant l'estampille gouvernemsntale et formulant ce qui devait, désormais, être considéré comme orthodoxe ^. Le ministre,