CHAPITRE XIV
Nous avons reconnu que Hegel, en dépit du fait qu'il avait solennellement déclaré que « l'essence fermée de l'univers » était incapable « de résister au désir de connaître » (chap. XI, p. 19), c'est-à-dire que la nature était entièrement intelligible, a cependant été loin de vouloir véritablement tout déduire, qu'il a au contraire abandonné à la science expérimenlale une marge (dont nous avons, au chapitre précédent, précisé la grande ampleur). C'est là un trait qui lui est commun avec tous les systèmes analogues imaginés depuis la plus haute antiquité. Nous avons en effet constaté au chapitre IV (p. 115) que les systèmes des penseurs ioniens contenaient, au moins implicitement, des réserves dans ce sens, et chez Platon aussi bien que chez Aristote ces restrictions sont expressément formulées. Elles se retrouvent chez Descartes. Il sufiit, pour s'en convaincre, de lire la suite du passage du Discours de la Méthode que nous avons cité au chapitre XI (p. 30) et où le triomphe complet de la déduction est proclamé avec tant de superbe assurance en ce qui concerne la connaissance des choses « les plus communes de toutes » (telles que des cieux, des astres, une terre, etc.). Descartes ajoute aussitôt : « Puis lorsque j'ai voulu descendre à celles qui étaient plus particulières, il s'en est tant présenté à moi de diverses que je n'ai pas cru qu'il fut possible à l'esprit humain de distinguer les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre d'une infinité d'autres qui pourraient y être si c'eût été le vouloir de Dieu de les y mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n'est qu'on vienne
140 l'explication globale
au-devant des causes par les effets, et qu'on se serve de plusieurs expériences particulières. »
Ainsi la grande chaîne déductive est parfaitement continue, elle est, pour nous servir du terme kantien, entièrement a priori, se soutenant toute seule et ne faisant appel à rien qui ne sorte de la raison même. C'est elle qui fournit tout ce qui est véritablement essentiel dans la nature. Mais à côté d'elle il y a des phénomènes secondaires. Ces « choses plus particulières » peuvent sans doute encore être rattachées à la chaîne déductive, en remontant des effets aux causes. Mais elles ne sauraient être véritablement déduites de ces causes, du moins d'une manière univoque, puisque, par une déduction analogue, nous parviendrions à affirmer l'existence de choses qui cependant n'existent point. En d'autres termes, ces phénomènes, adventices en quelque sorte, ne peuvent être connus qu'a posteriori. Ils forment, autour du domaine dévolu à la déduction pure, une sorte de frange ou de marge (comme nous l'avons qualifiée chez Hegel), concédée à l'expérience.
C'est là une manière de voir qui, en dépit de l'apparence, a beaucoup de commun avec celle d'un grand nombre de nos contemporains, savants ou non. Qu'est-ce, en effet, que la croyance à la possibilité de réduire l'univers à un mécanisme ? Supposons cette déduction accomplie : tout sera intelligible, c'est-à-dire encore, déductible a priori — sauf cependant une marge qui (c'est là, nous l'avons vu, le postulat préalable que le mécanisme implique inévitablement) comprendra en première ligne la sensation qualitative. Mais cet élément irrationnel, on le déclare en quelque sorte accidentel, on suppose qu'il ne se mêlera point à la chaîne déductive qui, elle, comprendra tout ce qui est essentiel, comme chez Descartes et chez Hegel. C'est d'ailleurs une coïncidence qui n'a rien de fortuit, le système de Descartes étant, en un certain sens, un mécanisme et même, si l'on veut, la forme la plus poussée, la plus logique du mécanisme qui ait été imaginée.
Ainsi, ce qu'il y a de véritablement caractéristique dans
les systèmes d'explication globale, c'est la continuité de la déduction qu'ils supposent.
D'ailleurs, la filiation historique de ces conceptions est indéniable. Et l'on peut, à propos de cettte filiation — nous laissons de côte, pour le moment, le mécanisme corpusculaire, nous avons parlé (chap. V, pp. 1G8 et suiv.) de la manière dont il se rattache à la doctrine éléatique de la permanence de l'être et nous reviendrons plus loin (chap. XVII, pp. 3:20 et suiv.) sur cette question — faire cette observation curieuse qu'une circonstance que l'on jugerait d'abord de première importance, à savoir la forme de la déduction, la question de savoir si elle est logique ou mathématique, apparaît au contraire, dans cet ordre d'idées, comme tout à fait secondaire. Ainsi nous avons vu (chap. IV, p. 1:23) combien directement la théorie d'Aristote dérive de celle de son maître Platon, en dépit du fait que celle-ci est un panmathématisme et celle-là un panlogisme. Descartes revient au mathématisme, et, cette ibis, la rupture semble, à première vue, complète, car Descartes est un des hommes en qui s'incarne le plus complètement cet esprit de la Renaissance, destructeur de tout ce qui a caractérisé la période du moyen âge, et notamment de la philosophie péripatétique. Mais on sait que ce n'est là qu'une apparence et (ju'en réalité ce grand initiateur de la pensée moderne a les rapports les plus étroits avec les scolastiques \ En ce qui concerne, en particulier, son essai de déduction, il est fondé sans doute sur les aspirations éternelles de l'esprit humain. Il n'empêche qu'étant donné l'état du savoir scientifique à son époque (que Descartes résumait en lui de la manière la plus complète ei à l'élargissement duquel il avait lui-même contribué autant que n'importe quel autre esprit créateur, à une époque quelconque de l'évolution de l'humanité) et l'importance que, de manière très apparente, commençait à y prendre l'expérience, on ne peut que s'étonner du rôle iniîme qu'il attribue à celle-ci et, en général, de la
1. Cf notamment Gilsox, Index scolastico-cartésien, Paris, 1913, passim.
142 l'explication globale
foi inébranlable qu'il professe en la certitude de ses déductions. Mais c'est que l'humanité venait de vivre de longs siècles de domination d'une doctrine pour laquelle la déductibilité du monde réel était un véritable dogme. Descartes repassait en sens inverse, du panlogisme au mathématisme, le chemin qu'avait fait Aristote, en partant de Platon ; mais, cette fois encore, le postulat fondamental de la rationalité complète du réel restait debout.
La filiation de la théorie hégélienne est tout aussi claire. Hegel fait dériver toute la philosophie de la nature, toute cette série de tentatives de « construire » la réalité physique, de parvenir aux phénomènes par la déduction logique, de Kant S et nous avons reconnu (chap. XIII, p. 127) qu'il y a en effet analogie en ce qui concerne le rôle de la déduction dans les doctrines épistémologiques des deux philosophes. Nous avons vu aussi que cette analogie se trouve masquée par le fait que la déduction, ici et là, n'est pas la même, étant, de préférence, mathématique chez Kant et logique ou pseudo-logique chez Hegel. Mais c'est qu'au fond, là encore, au point de vue qui nous occupe en ce moment, la forme de la déduction importait moins que nous n'en jugerions à première vue, et que l'on refaisait de nouveau l'évolution qui s'était accomplie de Platon à Aristote et des péripatéticiens à Descartes ; l'affirmation de Hegel constituant, en elle-même, une preuve excellente qu'il en est bien ainsi. Il suffit, d'ailleurs, d'y regarder d'un peu plus près pour voir se préciser les contours de l'analogie dont nous venons de parler.
En effet, ce que Kant croyait pouvoir établir, c'est qu'il y avait, dans chaque science, une partie pin^e, c'est-à-dire purement apriorique, dépendant uniquement de la structure intime de notre esprit. Dans ses Premiers principes métaphysiques de la science de la nature et dans l'œuvre posthume intitulée : De la transition des premiers principes métaphysiques de la science de la nature à la physique,il s'est donné surtout pour tâche de développer cette