‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 59 sur 153 · TOME · texte numérisé non relu

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rant, sans être aussi puissant qu'il l'est devenu plus tard, se manifestait cependant déjà avec beaucoup de vigueur, parmi les savants, au moment où furent publiés les Premiers Principes', et c'est sans doute à cette circonstance qu'est dû le peu d'influence réelle que l'œuvre de Kant a exercée sur la marche de la science, même en Allemagne. Kant, tout « newtonien philosophe » qu'il fût et si étroitement qu'il s'inspirât des raisonnements de Newton dans chaque cas particulier, a réagi contre l'esprit qui tendait à prévaloir dans la science de son époque, en opérant un retour vers la tradition cartésienne. Et il est presque inutile de faire ressortir à quel point la place qu'occupe chez Kant le savoir expérimental — venant se placer à la suite du savoir déductif et sans troubler le développement de ce dernier — est conforme au modèle qui avait été fourni par Descartes ^

Par là, par la continuité de la déduction des fondements métaphysiques qu'elle prétend imposer à la science, l'entreprise de Kant — si modestes que soient ses prétentions, comparées à celles des immenses constructions de Descartes et de Hegel — se classe bien à côté ds ces dernières. Et l'on comprend comment Kant, dérivant du cartésianisme, a pu engendrer l'hégélianisme.

Ainsi la tentative de déduclion globale de la nature de Hegel se rattache, à travers Kant, à Descartes et, par ce dernier, au grand courant déductif et à Platon. Elle n'est donc pas, comme en ont jugé par exemple les savants qui (tel Liebig) ont eu à la combattre, une sorte de monstruosité immotivée dans l'histoire de la pensée humaine. Elle a certainement, comme nous l'avons dit, l'air d'un anachronisme. Mais même dans cet ordre d'idées, on se rend compte que l'auteur de la Natiirphilosophie n'était pas sans se rattacher à Kant, qu'en un certain sens il ne faisait que suivre (fort loin, il est vrai) une impulsion don-

1. Will. VVallace (Prolegomena io Ihe Stiidy of Hegel's Philosophy and especially of his Loyic,2' éd. Oxford, 1894, p. 76) insiste paiticulièrement et avec raison sur ce fait que Kant aussi bien que ses successeurs concevaient les déductions relatives à la nature comme « consistantes, continues et cohérentes »>.

née par l'auteur des Premiers Principes, Le mouvement par lequel Kant, s'écartant de la science de son époque, retournait vers la déduction cartésienne, constituait certainement, quel que puisse être d'ailleurs le mérite qu'il a déployé à ce propos, une sorte de régression, et c'est cette régression que Hegel a poursuivie, poussée à bout, en abandonnant la déduction mathématique au profit de la déduction par le concept, c'est-à-dire en somme en prenant pour modèle non pas Descartes, mais Aristote — nous avons constaté, en effet, qu'il a expressément reconnu luimême cette parenté (chap. XI, p. 19).

Que si, cependant, on considère les limites de ce qu'on entendait ainsi déduire, on s'aperçoit que Hegel est resté bien en deçà de son modèle. Aristote et ses sectateurs au moyen âge, nous l'avons vu à propos de Gersonide, limitaient sans doute la déduction à Vuniçersel, mais ces universaux comprenaient tout ce qui constitue la science, puisque celle-ci ne peut traiter que du genre. Hegel ne déclare déductibles que certains aspects très généraux de la science, tout le reste étant issu de l'arbitraire de la nature et justiciable seulement du savoir empirique. C'est qu'en dépit de toute son « arrogance logique », la philosophie hégéUenne est obligée de tenir compte de ce fait qu'un énorme acquis scientifique s'interpose entre elle et les derniers sectateurs de la physique péripatétique, et que cette évolution lui interdit de pousser sa régression au delà de certaines limites.

Ce que nous venons de reconnaître au sujet du rôle de la déduction chez Descartes et chez Kant peut nous aider à éclaircir un côté particulier de la théorie hégélienne, qui n'a peut-être pas toujours été pleinement compris, ni jugé avec une équité suffisante. Nous avons vu que l'on a reproché à l'auteur de la méthode dialectique de ne pas s'en tenir à un développement rigoureusement apriorique do la pensée, mais d'y introduire subrepticement des éléments venant du dehors, empruntés principalement à l'expérience, et avons reconnu le bien fondé de cette objection. Mais il semble que Ton soit allé quelquefois trop loin dans

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cet ordre d'idées. Ainsi Trendelenburg, après avoir observé (en quoi il a très probablement raison) que la logique de Hegel, loin d'être née spontanément et d'avoir été appliquée après coup à la nature, est au contraire taillée d'avance, pour ainsi dire, sur le patron de la Naturphilosophie, prétend, on l'a vu, se servir de cette constatation pour démontrer que cette logique ne peut donc pas être « un produit de la pensée se rapportant rigoureusement à , elle-même » (chap. XI, p. 55), c'est-à-dire qu'elle ne constitue pas un savoir purement apriorique. C'est là une manière de conclure qui ne nous semble pas entièrement légitime. Ce que nous y trouvons à reprendre, c'est d'ailleurs uniquement la liaison que l'on prétend établir entre ces deux ordres de constatations, car nous sommes d'accord aussi bien pour le point de départ — qui est la postériorité de la logique de Hegel à son épistémologie — que pour le point d'arrivée — l'introduction d'éléments empiriques dans le raisonnement dialectique.

Le reproche formulé par Trendelenburg se rattache chez lui à un autre, qui porte également sur les rapports de la théorie de Hegel avec l'expérience. Celle-ci, prétend Trendelenburg, ne peut en aucune façon pénétrer dans le système, étant donné qu'il « n'est montré nulle part de quelle manière la méthode dialectique absorbe la substance acquise par les sciences empiriques, puisqu'il ne reste nulle part une porte ouverte » à cette pénétration et que « la méthode dialectique est enfermée en elle-même, sans lacune ». Or il est clair, d'après ce que nous venons de voir, que ce reproche porte à faux. Hegel n'avait pas à indiquer comment le savoir empirique devait pénétrer dans sa « science » de la nalure, précisément parce que cette science était, pour lui, entièrement apriorique. Mais il ne s'ensuit point qu'il ait, par là même, nié le rôle de l'expérience dans la science. Gela, nous l'avons vu (chap. XI, p. 31), n'est pas exact par le fait et, quoi qu'en pense Trendelenburg, il n'y a là nulle inconséquence. Hegel pensait— tout comme Descartes et comme Kant — que le développement apriorique devait être continu ; mais cette chaîne

une fois rivée^ le savoir empirique pouvait venir ensuite et y rattacher les résultats de ses observations et de ses expériences^, résumées en lois et embrassant un ensemble de phénomènes aussi vaste et aussi minutieux qu'on voudrait — pourvu cependant que l'on ne prétendît point, à l'aide de ces lois, expliquer quoi que ce fût dans les phénomènes, ni surtout y rattacher des théories scientifiques rationnelles comportant des développements mathématiques, l'explication étant uniquement l'apanage de la déduction apriorique par le concept.

Cependant Hegel n'a-t-il pas reconnu lui-même que la philosophie devait se servir du contenu des sciences empiriques ? N'y a-t-il pas là un illogisme à l'égard de l'affirmation d'aprioricité absolue de la chaîne déductive ? Nous ne le croyons pas. Et tout d'abord, l'on peut remarquer que l'objection, si elle était juste, s'adresserait, presque dans la même mesure, à Descartes et à Kant. Il n'est pas douteux que les Principes ne soient saturés de tout le savoir empirique de l'époque. Voudra-t-on cependant contester que le développement y soit entièrement déductif et apriorique ? Et de même Kant prétend bien établir les Principes métaphysiques, c'est-à-dire apriorique s, de la science. Mais il suffit d'ouvrir l'œuvre ainsi intitulée pour s'apercevoir qu'il y est, à chaque pas, question de science expérimentale. Ces deux grands esprits seraient-ils donc tombés dans un piège tout à fait grossier et que le premier coup d'œil suffirait pour ainsi dire à révéler au profane ?

Evidemment, il n'en est rien. Ni Descartes ni Kant n'ont pensé troubler la pureté apriorique de leurs déductions du fait qu'ils ne faisaient pas abstraction du savoir scientifique qu'ils avaient à leur disposition. Descartes, qui est allé le plus loin dans la voie déductive, eût sans doute admis sans difficulté que l'existence d'un monde extérieur perçu lui avait été utile dans cette œuvre de raisonnement pur (selon la nomenclature kantienne), d'où il prétend avoir tiré (chap. XI, p. 30) les cieux, les astres, une terre, l'eau, le feu, les minéraux, etc., — non seulement pour en contrôler les résultats et constater leur conformité avec ce

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qui existe, mais encore pour donner le branle à ce travail de la raison et le guider, en lui montrant le but à atteindre. Et pour ce qui est de Kant, sa position à cet égard est claire. Sans doute ses principes métaphysiques sont-ils, par définition, aprioriques et supposent-ils par là même que la raison peut y parvenir en fermant en quelque sorte les yeux à la perception du monde extérieur; mais il ne prétend aucunement y être parvenu lui-même par cette voie, il affirme au contraire évidemment les avoir dégagés de la science existante, c'est-à-dire d'un savoir dans la constitution duquel l'expérience (ce que Kant ne méconnaissait certes point) avait joué un rôle considérable. Il n'y a là aucune contradiction, ou du moins il n'y a que la contradiction qui résulte de l'existence, d'une part, de notre raison et, d'autre part, d'un monde perçu sur lequel s'exerce son activité. Car notre raison a évidemment besoin de ce monde perçu pour exercer cette activité. Mais de même qu'il ne s'en suit aucunement, de cette simple constatation, que, selon le dicton fameux du moyen âge, nihil est in intellectu quod non faerit prius in sensu, puisqu'il faut y ajouter ce correctif leibnitien : nisi intellectus ipse, de même n'est-il pas contradictotre de vouloir dégager cet intellectus ipse et les procédés de son activité, en analysant l'œuvre que notre raison accomplit, avec nos perceptions pour matière première. En un certain sens, on peut affirmer qu'il n'existe pas d'autre voie, si nous voulons connaître quelque chose au fonctionnement de notre raison. En effet, s'il y a une chose certaine, c'est que, la raison ne pouvant s'observer elle-même, nous ne pouvons connaître ce travail directement, que seuls ses résultats, sous la forme de décrets promulgués par elle, parviennent à notre connaissance. Il est vrai que nous prétendons fréquemment le contraire, que nous affirmons connaître les raisons de nos décisions ; mais il est manifeste, à supposer que nous les connaissions réellement, que nous n'avons pu les connaître qu'après coup. C'est ce que Pascal a fait ressortir avec toute la clarté désirable. « M. de Roanncz disait : « Les raisons me viennent après, mais

« d'abord la chose m'agrée ou me choque sans en savoir la « raison et cependant cela me choque par cette raison que « je ne découvre qu'ensuite. » Mais je crois, non pas que cela choquait par ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que parce que cela choque *. » Si notre raison pouvait se connaître elle-même, ce serait d'une connaissance immédiate et exempte de tout doute ; nous dirions : je raisonne ainsi, avec la même certitude avec laquelle nous affirmons : j'ai froid. Or, l'existence même de la logique montre qu'il n'en est pas ainsi; s'il a fallu une science pour nous apprendre comment nous raisonnons, s'il a fallu des recherches pour le reconnaître et si les résultats de ces recherches ont pu faire l'objet de discussions, c'est donc que tout ce travail s'accomplit hors de notre conscience, en quelque sorte malgré nous, à peu près comme le travail de notre digestion ou celui du cœur. D'ailleurs, dans ces recherches de logique, le substrat, ce sur quoi s'exerce le raisonnement que l'on s'efforce d'analyser, n'est fait et ne peut être fait que d'objets de notre perception. Hegel, qui ne peut certainement être suspect de vouloir diminuer, dans sa théorie, la part de l'apriori dans nos raisonnements, a loué Aristote d'avoir entrepris, le premier, « une description des phénomènes de la pensée tels qu'on les trouve ». Rien de plus juste, car ce n'est qu'en observant, en quelque sorte du dehors, comment nous avons raisonné que nous parvenons à dégager une parcelle de cet intellectiis ipse, à savoir le rôle que notre raison a dû jouer dans le raisonnement qu'on analyse. Ainsi il nous a fallu, pour connaître cet apriori indubitable, nous servir de raisonnements où entraient des perceptions, des connaissances empiriques. Kant n'a donc pas dérogé à son programme, en usant d'un procédé analogue pour abstraire, de la science expérimentale, des principes qu'il considérait néanmoins comme entièrement aprioriques. Et Hegel, à son tour, n'a fait que suivre, sur ce point comme sur d'autres, son exemple, en demandant à la science

1. Pascal, Pensées et opnsciiles, éd. Brunschvicg, Paris, J917, p. 457.

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empirique de préparer le contenu du parliculier de manière à ce qu'il puisse être inclus dans la philosophie (chap. XI, p. 31). Il entend évidemment dire par là que ce qu'il y a de particulier dans les phénomènes ayant été haussé, par le travail de la science, à un degré élevé de généralité, sera rendu apte ainsi à devenir l'objet, l'aboutissement d'une déduction apriorique S et cet espoir est, chez lui (comme du reste chez Kant) d'autant moins déraisonnable, illogique, qu'il reconnaît bien (comme nous l'avons constaté) que toute une partie des sciences physiques doit rester uniquement empirique, puisqu'elle est cardinalement inapte à entrer dans cette chaîne déductive. Il faut donc tout un travail préalable pour dégager l'acquis empirique de cette scorie (comme on serait tenté de l'appeler), qui n'est que l'expression de l'impuissance de la nature à réaliser le concept. C'est ce travail d'épuration en quelque sorte qui est, pour Hegel, la tâche propre de la science expérimentale.

Mais on peut aller plus loin encore. Nous avons reconnu plus haut (p. 140) que les fondements de la foi mécaniste sont, en ce qui concerne la continuité parfaite de la chaîne déductive qui constitue la trame essentielle des phénomènes, analogues aux principes qui ont gu:idé Descartes et Kant. Sans doute le mécaniste ne croit-il pas être en mesure, comme ces deux penseurs, de dégager cette chaîne immédiatement, par une opération sur les résultats acquis de la science. Mais il estime qu'une telle opération sera possible dans l'avenir et que la tâche de la science consiste à nous en rapprocher de plus en plus. Evidemment, lorsque ce but sera atteint, la nature sera devenue intelligible : l'espoir est chimérique, mais on ne saurait douter que le mécanisme l'implique réellement. Or, cet intelligible, ce rationnel qui, en tant que tel, ne peut être qu' apriorique, on l'aura dégagé par les raisonnements scientiliques, c'està-dire par des déductions ayant pour point de départ des constatations expérimentales. C'est donc là encore une

1. C. Caird (Essays on Lilerature and Philosophy, Glasgow, 1892, vol. 11^ p. 43^) insiste avec raison sur cet aspect de la doctrine hégélienne.

voie analogue à celle suivie par Hegel. Et de même le positivisme à base de déduction dont Sophie Germain et M. Goblot ont donné la formule (chap. II, pp. 81 et suiv.) et qui postule que l'on finira par ramener les lois de la nature à un énoncé unique, lequel sera lui-même reconnu comme nécessaire, suppose que l'on parviendra à cette généralisation ultime, à un état où « tout sera pénétré de clarté », en cheminant par la voie expérimentale.

Ainsi, seul, le positivisme rigide, selon le schéma d'Auguste Comte ou de M. Mach, où la déduction ne sert qu'à abréger les formules et d'où toute intelligibilité est exclue, renonce à une notion de ce genre. Mais dès qu'il est question d'expliquer véritablement les phénomènes, on est forcé d'y faire appel. Ce n'est là d'ailleurs que constater, une fois de plus, qu'en prétendant expliquer un fait, nous affirmons par là même pouvoir le concevoir comme nécessaire, comme découlant des fondements mêmes de notre raison. Par conséquent le procédé contre lequel s'élève Trendelenburg et qui consiste à abstraire, de raisonnements sur les phénomènes, quelque chose que l'on reconnaîtra ensuite comme apriorique, est impliqué par le concept même de l'explication.

De même Trendelenburg a-t-il tort de croire qu'il suffirait d'établir que la logique, chez Hegel, a été construite à dessein en vue del'ulilisation qu'il entendait en faire ultérieurement dans sa philosophie de la nature, pour démontrer que cette logique n'est point une construction apriorique. La logique hégélienne aurait parfaitement pu n'être qu'une « perception sublimée », une « abstraction anticipée de la nature » et n'en être pas moins une émanation de l'intellect. C'eût été tout simplement la preuve que le philosophe avait réellement achevé la tâche qu'il avait entreprise de son propre aveu, qu'il avait réussi à faire coïncider l'ordre des pensées et l'ordre des choses. C'est là d'ailleurs ce que croient les partisans que Hegel conserve toujours, et ces hégéliens constituent, comme on sait, une école nullement négligeable. Nous, au contraire, demeurons convaincu que la logique de Hegel est, selon le mot

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de Hartmann, « la tentative imposante d'un grand esprit d'accomplir une tâche impossible ». Mais cette impossibilité, la prétendue démonstration de Trendelenburg — qui n'est au fond qu'un énoncé du problème à résoudre — ne suffit certes point à l'établir. Ce qui l'établit pour nous, c'est, en dehors des raisons théoriques que nous avons fait valoir dans les chapitres XI et XII, le fait de la stérilité absolue de la doctrine au point de vue de l'accroissement du savoir scientifique.

Nous avons constaté tout à l'heure (p. 146) que les conceptions de Kant, déjà, ont exercé fort peu d'influence sur la marche de la science. Hegel lui-même, d'ailleurs, s'en est rendu compte ; il a cru que cet insuccès provenait du fait que la construction scientifique de Kant manquait d'ampleur (cf. chap. XI, p. 32), et il est certain qu'à ce point de vue sa construction à lui ne laisse rien à désirer. Mais il est clair qu'il s'est entièrement abusé à cet égard, qu'il a au contraire par là élargi le fossé qui le séparait de la science, et cela d'autant plus que celle-ci avait à son tour évolué, et évolué dans un sens diamétralement opposé, qu'elle était devenue encore beaucoup plus adonnée à l'expérience et, partant, moins encline à la déduction globale qu'elle ne l'avait été du tem.ps de Kant.

Cette évolution qui, au moment où Hegel écrivait, allait recevoir une consécration dogmatique par l'apparition de la philosophie positive, est à tel point manifeste, qu'on en a, le plus souvent, exagéré la portée. Comte et son ancêtre spirituel Bacon en ont donné l'exemple, en insistant, avec beaucoup de grandiloquence, sur l'importance des réformes à accomplir ou accomplies et la transformation totale que la science entière allait subir ou avait subie de ce chef.

Il est manifeste que ces déclarations sont non seulement très exagérées, mais encore matériellement inexactes, en ce sens qu'en écartant la déduction ou du moins en lui assignant un rôle tout à fait subordonné, on méconnaissait l'essence véritable de la recherche scientifique, la tendance à la compréhension, à la rationaUsation du réel. N'y

a-t-il cependant rien à retenir de l'affirma lion empiriste ? Il est clair au contraire, d'après ce que nous venons de reconnaître, qu'elle doit contenir quelque chose de juste, puisque le rôle de l'expérience et, par contre-coup, celui de la déduction ne sont plus, dans la science de nos jours, exactement ce qu'ils étaient encore, par exemple, au temps de Descartes.

Ce qu'il y a de changé à ce point de ^Tie, l'analyse à laquelle nous nous sommes livré tout à l'heure permet de le reconnaître. Ce n'est, en effet, autre chose que ce trait caractéristique de la continuité dans la déduction. Pour Descartes, c'était évidemment une sorte de dogme inébranlable. Mais chez Kant encore cette foi n'était pas notablement affaiblie. Nous avons parlé de la manière dont il établit le cadre de ses « premiers principes » et de sa croyance à la dignité particulière du rôle des mathématiques dans la science (chap. XIII, p. 1^7 et ce chapitre, p. 142). En effet, la déduction mathématique est pour lui quelque chose de plus qu'elle ne peut être pour nous. Sans doute Kant se rend-il compte, tout aussi bien qu'un savant de nos jours, que l'immense majorité de ces déductions ne sont que fragmentaires et ne peuvent se rattacher directement à son squelette des « principes » aprioriques ; mais c'est un état qui lui apparaît en quelque sorte comme provisoire : ces fragments sont destinés à se souder ultérieurement, par le progrès du savoir, et alors les principes déductifs, qui constituent la véritable armature de l'édifice, ressortiront pour ainsi dire tout seuls, de même que, par exemple, l'étude du mouvement des corps célestes a, par le détour du système copernicien, des lois de Kepler et de la simplification newtonienne, fait découvrir la loi de la gravitation universelle, laquelle cependant, pour Kant, est apriorique, puisque l'attraction, chez lui, fait partie du concept même de la matière.

Or, il est tout à fait certain que le credo intime de la science de nos jours diffère essentiellement, en cette matière, de celui de Descartes et de Kant. 11 en diffère en ce que, peu à peu et la plupart du temps sans avoir une cons-

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cience nette de révolution accomplie, le savant a cessé de penser à la déduction continue, cessé d'espérer qu'il saisirait vraiment, ne fût-ce qu'un lambeau de cette chaîne défmitive. On peut sans doute affirmer que la science de toutes les époques/ dans sa pratique de tous les jours — c'est-à-dire en dehors des moments où, obéissant directement à l'impulsion d'un esprit puissant, tel qu'Aristote ou Descartes, elle cherchait à englober l'ensemble des phénomènes dans une construction unique — a tacitement accepté le fait de la déduction essentiellement discontinue. Sa déduction, en effet, n'a pas la prétention de prendre ses points de départ dans des propositions tirées uniquement de notre propre intellect; elle s'accroche pour ainsi dire n'importe où, plus ou moins au hasard presque, à tout ce qui nous apparaît, pour quelque raison que ce soit, établi, et par conséquent aussi à des propositions d'origine empirique ou à d'autres dont la science ne s'est même pas souciée d'élucider l'origine — ce qui est notamment le cas, nous l'avons vu (chap. V, pp. 152 et suiv., cf. plus loin, chap. XVII, pp. 326 et suiv.), des principes de conservation. Ce n'esl là, d'ailleurs, qu'un exemple particulier de cette observation générale que nous avions formulée au IP chapitre (pp. 67 et suiv.), concernant la faiblesse que présente souvent ce qui se trouve à la base d'une déduction scientifique, par suite de cette circonstance fondamentale que notre raison puise sa satisfaction dans le fait même de la déduction, indépendamment de la solidité du point de départ ; on voit que, sous cette forme, la conception moderne se trouvait implicitement postulée par la science de tous les temps. C'est qu'aussi bien, comme nous l'avons fait ressortir maintes fois au cours du présent travail, l'homme de tout temps, tout en voulant la nature rationnelle et en étant convaincu que, dans une certaine mesure, elle se plierait à cette exigence,, sentait en même temps que, parfois, elle y résistait aussi. Mais c'est ce dernier sentiment, celui de la résistance que la réalité oppose à l'effort de rationalisation, qui, dans les temps modernes, a peu à peu gagné en vigueur. Ce-

pendant, tant que l'idée d'une réduction ultime et complète au mécanisme restait debout, le savant, tout en acceptant, dans la pratique, la discontinuité de la déduction, devait forcément considérer cette discontinuité comme destinée à faire place, dans l'avenir, à une construction parfaitement logique dans ses parties essentielles et où l'irrationnel ne se manifesterait que subsidiairement, trouvant sa place dans la marge (cf. plus haut, pp. 1:28 et 140). Actuellement, au contraire, le savant a bien le sentiment que la discontinuité de ses déductions est définitive et irrémédiable ; ou, en d'autres termes, que l'irrationnel ne se laisse pas reléguer à la suite de la chaîne déductive, mais qu'il doit être compris dans cette chaîne elle-même, dont il constitue forcément toujours le point de départ. Et de même, la science ne croit point qu'aucune de ses théories mathématiques, si fermement établie qu'elle puisse paraître pour le moment, soit véritablement déjlnitwe, qu'elle puisse être considérée comme devant faire partie d'un système, d'une théorie du monde qu'on établira, un jour, à tout jamais. La science, au contraire, est toute prête à bouleverser son édifice théorique, à tout moment et jusqu'en ses assises les plus profondes.

Sans doute est-ce là, même chez le savant actuel, une conviction plutôt implicite qu'expressément avouée ; elle a eu d'ailleurs assez de peine à s'établir. Il est vrai que Galilée, déjà, semble au moins, dans ce domaine, avoir entrevu la vérité. On a, en effet, cité tout récemment un passage de lui, où il affirme qu'il n'est pas vrai que nous puissions pénétrer la réalité ; il est au contraire « impossible, même aux esprits les plus spéculatifs, d'arriver à la connaissance complète même d'une seule chose, serait-ce la moindre, de la nature * ». Si l'on prête à cette déclaration de principe toute l'extension qu'elle comporte, on voit qu'elle s'applicpie non seulement à la défmiiion péripatétique, mais encore à la formule mathématique, chirgée, tout comme celle-là, de prendre la place du phénomène

1. Cf. NoRBRO, Compte-rendu du IV* Congrès de philosophie, Revue de Métaphysique, XIX, juillet 1911, p. 626.

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physique. Mais, précisément, Galilée a-t-il entendu appliquer son énoncé avec cette généralité ? Il faut toujours un peu se métier de ces affirmations retentissantes, à la fois dogmatiques et négatives, dont on entend user comme d'une arme de guerre vis-à-vis des adversaires, mais qu'on se réserve souvent de leur appliquer exclusivement. Hypothèses non ftngo proclame Newton, et quelques lustres après la mort du maître, le newtonien Musschenbroek s'écrie : « Toutes les hypothèses sont bannies ! » Ce qui n'a pas empêché Newton de formuler dans la fameuse XXX^ Question de son Optique le programme complet d'une physique théorique, ayant pour fondement l'hypothèse des forces centrales (c'est-à-dire de l'action à distance, à l'égard de laquelle les physiciens de toutes les époques ont manifesté tant de répugnance), ni ses disciples de travailler consciencieusement au développement de f^ette conception S Ce que maître et disciples entendaient par désigner comme « hypothèses », c'étaient en effet uniquement les théories cartésiennes.

De même Lavoisier, attaquant le phlogistique, se déclare hostile aux hypothèses. « Il n'est pas étonnant, dit-il dans la préface du Traité élémentaire de Chimie, que, dans les sciences physiques en général, on ait souvent supposé au lieu de conclure, que les suppositions, transmises d'âge en âge, soient devenues de plus en plus imposantes par le poids des autorités qu'elles ont acquises, et qu'elles aient enfin été adoptées et regardées comme des vérités fondamentales, même par de très bons esprits '. » Mais Priest-

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