‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 61 sur 153 · M. Berthelot, La révolution chimique, Paris 1902, p · texte numérisé non relu

M. Berthelot, La révolution chimique, Paris 1902, p

2. Schelling, System des transcendentalen Idealismus, Werke, 1" série, vol. III, p. 453.

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de même du reste que son disciple Sleffens a déclaré que leur philosophie entendait montrer comment on pouvaii comprendre la nature « par elle-même » et « sans le secours extérieur d'hypothèses et de principes ^ ».

Et de même il se peut que Galilée n'ait eu en vue que les péripatéticiens et n'eût point consenti par exemple à considérer comme éphémères ses énoncés et ses explications mécaniques. Ce qui y fait penser, c'est de constater avec quelle lenteur s'est établie^ même dans les intelligences scientifiques de l'ordre le plus élevé, cette conviction de l'impénétrabilité du fait physique. Voici, à ce sujet, un récit ayant trait à une époque postérieure de deux siècles à celle de Galilée et ayant pour protagoniste un savant qui, quoique n'atteignant peut-être pas à la taille du grand Florentin, a cependant laissé un nom qui est un des plus illustres du xix^ siècle.

« Un des maîtres regrettés de la physique mathématique, M. Sarrau, m'a conté sur Gauchy une anecdote caractéristique, qu'il tenait du P. Gratry. Gauchy se promenait avec le P. Gratry dans les jardins du Luxembourg. Ils s'entretenaient de la A ie future, du bonheur qu'auraient les élus à connaître enfin, sans restriclion et sans voile, des vérités longtemps et péniblement poursuivies dans ce monde. Faisant allusion aux recherches de Gauchy sur la théorie mécanique de la réflexion de la lumière, Gratry émit l'idée qu'une des grandes joies intellectuelles de l'illustre géomètre dans l'autre vie serait sans doute de pénétrer le secret de la nature de la lumière, et de savoir le dernier mot de ces problèmes d'optique, objet de ses méditations. Gauchy se récria : sur ce point, il ne lui paraissait pas admissible qu'on pût apprendre jamais quelque chose de plus que ce qu'il savait ; il ne concevait pas que l'intelligence la plus parfaite pût comprendre le mécanisme de la réflexion autrement qu'il ne l'avait exposé. Il avait donné des phénomènes une théorie mécanique ; sa piété n'allail

1. Ilenrich Steffens, Grandzuege der philosophischen Nalurwissenschàfl, Berlin, 1806, p. 4.

pas jusqu'à croire qu'à Dieu lui-même il fût possible de faire autre chose et de faire mieux *. »

Il y a une analogie indéniable entre la manière de penser de Gauchy et celle des péripatéticiens du début du xvii^ siècle dont nous avons parlé dans notre chapitre III (pp. 120 et suiv.). Tout comme ces derniers, il croyait qu'il y avait dans la science physique du définitif, auquel les siècles à venir ne changeraient plus rien (puisque cela était conforme à la nalure même des choses). D'ailleurs les idées de Cauchy se rapprochent évidemment de celles de Kant, et il n'est pas douteux qu'elles aient été, peut-être sous une forme un peu moins tranchante, celles de la majorité des hommes de science dans la première partie du xix^ siècle. En effet, la croyance au mécanisme universel y était à peu près générale. En 1900 encore Cornu proclamait: « Il n'y a dans le monde que de la matière et du mouvement '. » Il semble bien qu'il n'était déjà, à ce moment, que le porteparole un peu attardé de convictions qui avaient inspiré une génération disparue. Mais quelques lustres plus tôt aucun physicien n'eût sans doute contesté ce principe. Or, l'affirmation du mécanisme universel, nous l'avons fait ressortir (pp. 140 et 157), comporte certainement la croyance à la rationalité foncière des phénomènes. Sans doute ne s'en suit-il pas absolument que partout où l'on tient une explication mécanique, celle-ci doive être définitive ; on peut au contraire penser (c'est là ce que suggère la déduction mathématique) que là oii l'on trouve une hypothèse figurative, on peut en trouver une infinité et que, par conséquent, la voie reste ouverte à des bouleversements futurs. Mais c'est là encore une conception plutô!; récente parmi les physiciens ; il y a une génération à peine, l'immense majorité d'entre eux interprétait certainement l'affirmation mécaniste dans le sens de Gauchy. Il y a là une évolution du credo intime de la science, peu marquée en apparence, mais fort importante au fond et

1. Brunhes, La dégradation de l'énergie, Paris, 1908, p. 262.

2. Baillehache, Les unités physiques, Scicutia, VIII, 1910, p. 20S.

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qui s'est accomplie dans le courant des dernières générations. Il a été reconnu, d'une part, que tout espoir de réduction ultime doit être abandonné, et cette conviction s'est affermie au point que l'on déduit au contraire le phénomène mécanique du phénomène électrique (cf. chap. III, p. 73 et chap. VI, p. 194), et, d'autre part, on a été obligé de constater qu'à propos de phénomènes que l'on croyait, parfaitement connus, des observations nouvelles étaient susceptibles de bouleverser entièrement les conceptions reçues, voire même de faire concevoir, comme cela a eu lieu à propos du rayonnement noir (cf. chap. II, pp. 39 et suiv. et chap. VI, p. 220), l'existence d'irrationnels là où l'on s'attendait le moins à en voir apparaître. C'est ainsi que la notion du caractère éphémère de toute théorie a tini par triompher de celle de Kant. Cependant, on ne saurait méconnaître que l'empirisme de Bacon et le positivisme de Comte ont également joué, dans cette évolution, un rôle fort important. De même que l'œuvre de Francis Bacon avait rendu à la science un immense service en tant qu'antidote à la déduction péripatétiquc, l'œuvre d'Auguste Comte lui a été, à son tour, fort utile en tant que contrebalançant l'excessive tendance à tout réduire à la mathématique et à la mécanique — et surtout à considérer cette réduction comme accomplie ou du moins comme aisément réalisable — qui était certainement, pendant de longues années, la caractéristique des sciences physiques. En proclamant la souveraineté de l'expérience, en éliminant la déduction ou en lui assignant un rôle entièrement subordonné, la théorie empiriste ou positiviste l'a, en quelque sorte, dépréciée aux yeux du savant et a, par là, préparé ce dernier à mieux concevoir la nature véritable du raisonnement théorique de la science. Par contre, il est à peine besoin de le répéter, cette conception épistémologique, fjuel que fût son prestige, a été entièrement impuissante * à modifier la nature intime du raisonnement scientifique : la science explicative a continué à fleurir.

Elle a continué aussi, cela est important à constater, à enregistrer des succès. On a dit que la science est une

œuvre qui réussit, et c'est là en effet une constatation qui éclate aux yeux de tous. Mais il faut comprendre que cette réussite ne se borne point (contrairement à ce que l'on semble sous-entendre d'habitude) à la simple prévision, c'est-à-dire à la science purement légale, mais qu'elle a trait encore à la science explicative. Ce succès de l'explication scientifique devient surtout manifeste si on le compare à l'échec de la déduction hégélienne. Sans doute la science est-elle incapable d'expliquer complètement un phénomène, fiit-il le moindre ; Hegel a parfaitement raison sur ce point. Mais Hegel est parti de là pour affirmer que l'œuvre de l'explication scientifique étant, par ce fait même, viciée en son essence, ne pouvait être par conséquent qu'absolument vaine. C'est, en somme, une preuve par l'absurde. Est-elle valable ? Gela ne se peut pas, puisque la science explicative existe et que, tous les jours, elle célèbre de nouveaux triomphes. Et cependaint, nous l'avons reconnu, le point de départ de la démonstration est parfaitement exact. Hegel a réellement réussi à démonter le raisonnement scientifique, qui est bien tel qu'il le dit : une chaîne continue d'identités « abstraites », ne pouvant aboutir, en fm de compte, qu'à un tout indistinct dans le temps et dans l'espace. Y aurait-il donc vraiment contradiction entre cette démonstration et ce résultat, et la science « rationnelle » triompherait-elle contrairement à la raison? Le lecteur verra dans un chapitre ultérieur (le XVIP) qu'en un certain sens il en est parfaitement ainsi, et nous essaierons alors de préciser quelque peu la nature de ce « paradoxe épistémologique ». Mais en ce qui concerne Hegel, il n'est pas malaisé de voir par où pèche son raisonnement. La démonstration serait irréfutable, s'il était acquis que la nature devait être rationnelle, adéquate à notre intelligence. C'est là ce dont Hegel est fermement convaincu. C'est un postulat : il ne se peut pas que la nature résiste à l'esprit, ce dernier doit pouvoir la pénétrer, ou pouvoir en pénétrer au moins les grandes lignes (ce qui reste en dehors de cette pénétration ne pouvant être que tout à fait secondaire, inditférent, indigne en

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quelque sorte d'être étudié sérieusement). Or, cette pénétration opérée par la voie du mécanisme mathématique conduit à une impasse, puisqu'elle mène tout droit à l'acosmisme, à la négation de la nature elle-même. Cette voie ne peut donc pas être la bonne, i\Jaut qu'il y en ait une autre et c'est celle-là qu'il convient de chercher çt de suivre, quand on l'a trouvée — comme Hegel croit l'avoir fait. Mais les résultats acquis par la science montrent précisément que la nature n'est pas entièrement rationnelle. Elle n'est pas non plus, sans doute, entièrement irrationnelle, car alors nous ne pourrions pas du tout raisonner sur elle. Elle est rationnelle et irrationnelle partiellement, par à-coups pour ainsi dire, sans que nous puissions savoir par avance où elle est conforme ou non aux exigences de notre raison. C'est ce qui fait que l'humanité a pu quelquefois manifester à son égard une véritable prescience (comme pour l'atomisme et les lois de conservation) et, plus souvent, se tromper grossièrement en essayant de la deviner. Mais ce qu'il y a d'infiniment remarquable et ce qui constitue une réfutation péremptoire de la démonstration hégélienne, c'est que les réussites de la divination se sont opérées à peu près exclusivement par la voie qu'il condamne. C'est au point que certaines confirmations ont dépassé en quelque sorte les espérances. Les adhérents les plus déterminés des conceptions atomistiques n'auraient certainement pas osé supposer, avant les travaux des derniers lustres, que l'on parviendrait à apercevoir directement, au microscope, les effets immédiats du mouvement des molécules et à déterminer, avec exactitude, les dimensions absolues de ces dernières, et les premiers résultats acquis dans ce domaine ont été accueillis avec un scepticisme assez marqué (chap. VI, pp. 214 et suiv.). Mais aujourd'hui il ne peut plus y avoir de doute raisonnable à cet égard et il reste par conséquent acquis que la théorie a été à même de fournir une image spatiale d'une précision merveilleuse — et donc, par là, adéquate aux exigences de notre imagination — d'un côté au moins de ce concept irrationnel du divers dans l'espace. Mais peut-être le suc-

ces obtenu en ce qui concerne l'iprationnel dans le temps, par la théorie cinétique du changement continu, est-il plus merveilleux encore. En effet, notre raison, notre tendance causale exigent le maintien, la permanence de tout ; mais le fait du devenir s'y oppose, et c'est ce fait que le principe de Carnot affirme et précise. Le contraste semble complet. Mais voici que, par l'artifice du calcul des probabiUtés, le mécanisme s'installe au cœur même du domaine régi par ce principe et qu'il parvient, là encore, à nous fournir une image spatiale. Or, le mécanism3, on ne saurait en douter, est une conception causale au premier chef, imaginée uniquement dans le but de maintenir la permanence de l'être essentiel à travers les apparences changeantes. Qu'il ait réussi à rationaliser dans une certaine mesure jusqu'au changement continu et infini du principe de Carnot, c'est là certainement un résultat que l'on pourrait presque qualifier de paradoxal.

Sans doute la science ne réussit-elle pas de même partout. L'irrationnel de la sensation et de l'action transitive se trouve, à l'heure qu'il est, à peu près au même point qu'il y a de longs siècles, à l'aube de la pensée humaine : ni les efforts des physiologistes, ni ceux des auteurs des diverses théories corpusculaires ou dynamiques n'ont pu accomplir grand'chose en vue de sa rationaUsation. De même, les phénomènes dont s'est occupé le Conseil de Bruxelles semblent résister jusqu'ici — les grands savants réunis dans cette assemblée l'ont constaté, comme nous l'avons vu, — à toute tentative en vue d'en fournir un modèle, une image spatiale tant soit peu satisfaisante pour l'esprit. Mais là il s'agit de choses récentes et différant à un tel point de tout ce que l'on connaissait, qu'il est peutêtre permis de conserver un espoir pour l'avenir : on peut supposer que l'ingéniosité des savants n'a pas dit son dernier mot, voire même que de nouvelles découvertes viendront nous montrer dans ces ténèbres une voie lumineuse qui ne s'est pas laissé apercevoir jusqu'ici.

Bien entendu, il est à peine besoin de le souligner, aucune des rationalisations ainsi accomplies n'est ni ne

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peut être complète. Les dimensions absolues des molécules de M. Perrin sont un donné, auquel la raison, la déduction n'a aucune part, et notis voyons clairement, à présent, que, dussions-nous parvenir à déduire ces nombres d'autres, caractérisant la matière d'une manière plus intime encore, il devra nous rester toujours un dernier donné relatif aux dimensions spatiales, dont nous ne pourrons pas nous débarrasser. Et de même l'explication du principe de Garnot par le calcul des probabilités aboutit forcément, comme l'a établi Boltzmann, à poser, dans le passé, un état improbable et, par conséquent, inexplicable. D'ailleurs ces rationalisations n'ont pas été opérées, conformément aux modèles fournis par Descartes et par Hegel, par des essais de déduction globale. Pour reprendre une image mathématique dont nous nous sommes déjà servi à propos des lois, les physiciens n'ont pas cherché à tracer un cercle unique réunissant tous les points de la courbe, mais se sont contentés d'étudier le rayon de courbure en des endroits divers, de retracer la courbe à l'aide d'arcs de cercle plus ou moins discontinus, laissant, dans l'intervalle, des espaces pour la manifestation de l'irrationnel. Et c'est incontestablement à ce prudent procédé, conjointement avec l'emploi de la déduction mathématique, qu'ils doivent tous leurs succès.

Ces succès de la méthode mathématique et mécanique n'en sont pas moins dignes de nous émerveiller au plus haut point. Car — que l'on y réfléchisse — la science a véritablement réussi là où la pensée de Hegel avait si lamentablement échoué. Elle a réussi à pénétrer dans le domaine de l'irrationnel, elle a su (dans une certaine mesure sans doute, et en s'abstenant de vouloir trop le contraindre) discipliner, régenter cet irrationnel.

Ainsi Hegel s'est entièrement abusé en croyant qu'en raison de ce que la déduction mathématique ne procède pas du concept, elle ne peut être qu'une opération « extérieure » à la chose (chap. VI, p. 41.) Le nouveau qu'elle est en mesure de produire, précisément en raison du fait qu'elle ne part pas du concept, présente au contraire cette

précieuse particularité d'être d'accord avec l'être intime de la nature. L'accord non seulement est absolu et illimité dans le domaine des sciences mathématiques elles-mêmes — là-dessus tout le monde, évidemment, est d'accord — mais il dépasse ce domaine, il se manifeste encore, incomplètement il est vrai et sporadiquement, mais néanmoins d'une manière tout à fait nette et tangible, dans le domaine des sciences physiques. La déduction mathématique, quoi qu'en ait dit Hegel, n'est pas une opération artificielle, mais au contraire quelque chose de profondément conforme à la marche de notre intellect. Et c'est en outre, de toute évidence, et contrairement encore à l'opinion de Hegel, quelque chose d'intimement et mystérieusement conforme à l'ordre des choses elles-mêmes.

En nous rappelant ce que nous avons fait ressortir au chapitre IV (pp. 96 et suiv.) au sujet de la structure que nous sommes obligés de supposer à la réalité, du fait que nous réussissons à formuler des lois auxquelles elle a l'air d'obéir, nous dirons que, de même, le succès de nos théories est révélateur d'une certaine structure de cette même réalité.

Est-il besoin de faire ressortir que c'est là une constatation entièrement a posteriori? Les propositions mathématiques jouissent, si on les compare aux lois physiques, de ce privilège étonnant d'être applicables, directement et sans réserve, à la réalité. Le problème que pose cette constatation se résout immédiatement, si nous supposons que la réalité n'est qu'un ensemble de concepts mathématiques. C'est là, sans doute, le point de vue d'où sont partis les panmathématiciens anciens et probablement aussi Galilée. Mais Descartes en a tiré cette conclusion, d'une logique impeccable, que, tout étant mathématique, tout doit pouvoir se déduire, et il a consacré les immenses ressources de son génie à cette tentative. Il a échoué, mais la tentative en elle-même n'était nullement absurde. Elle nous paraît, il est vrai, aujourd'hui, condamnée d'avance, parce que la science de nos jours, par son attitude générale, nous inspire de la méfiance à l'égard de la déduction pure

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et, partant, du panmathématisme. Mais la philosophie n'avait pas attendu ces constatations de la science et Aristote, nous le verrons (chap. XV, p. 209), a combattu le panmathématisme de son maître Platon à l'aide de fort bons arguments; la remarque profonde de Newton, que nous avons citée au chapitre VI (p. 195) et qui est d'essence purement philosophique, rentre dans le même ordre d'idées. Descartes connaissait certainement les observations d'Aristote et il aurait pu, certes, parvenir à une déduction analogue à celle de Newton. Mais, sans doute, des arguments de cet ordre ne lui auraient-ils pas paru péremptoires contre son entreprise; ils ont une tout autre force pour nous, qui pouvons les appuyer sur des théories scientifiques précises. Mais s'il ne pouvait y avoir, à l'époque, de démonstration véritablement convaincante contre la possibilité d'une entreprise telle que la tentait Descartes, il ne pouvait pas non plus, bien entendu, être question, à ce moment, ni postérieurement, d'une démonstration quelconque en faveur du mathématisme universel. Et quant à ce mathématisme partiel, mâtiné d'empirisme, qui caractérise la manière de procéder de la science actuelle, il est, de toute évidence, le fruit de tâtonnements multiples, allant du mathématisme pur à l'empirisme plus ou moins outré, tâtonnements où la tentative de Descartes a certainement tenu une grande place. Il pouvait donc, moins encore, s'agir de démontrer, apiHori, que ce mathématisme mitigé constituait l'unique voie menant à la connaissance des phénomènes. Ainsi la tentative de Hegel n'était pas absurde non plus.

De même, l'échec de Hegel, si complet soit-il, ne doit pas nous faire méconnaître à quel point sa tentative était conforme aux tendances intimes de l'esprit humain, qui veut la nature rationnelle. C'est là un terrain qui lui était commun avec l'entreprise de Descartes et les autres tentatives de déduction globale auxquelles la pensée et la science doivent tant.

Ceux qui ont traité la conception hégélienne de la science de monstruosité ont-ils donc eu entièrement tort ? Nous

HEGEL, DESCARTES ET KAXT IGO

avons au contraire fait ressortir nous-même, au précédent chapitre, combien elle apparaît anachronique, comparée à celle d'Auguste Comte, qui lui est presque contemporaine. Sans doute pourrait-on faire valoir que cela est du au fait même que la Natur philosophie constitue une tentative d'explication globale, entreprise à une époque qui n'en comportait plus. Mais comment se fait-il alors que la doctrine garde cet air anachronique à l'égard de la théorie de Descartes ? Hegel devait échouer, c'est entendu, mais d'où vient l'énormité de cet échec ? Qu'un esprit d'une telle puissance, très suffisamment au courant du savoir scientifique de son époque, ait pu, après Newton et Lavoisier, produire une œuvre prétendant traiter de science et étrangère à tel point à tout ce que nous concevons sous ce nom qu'on la dirait tombée d'une autre planète, cela est certainement fait pour surprendre.

Nous n'avons cependant, pour nous rendre compte des raisons de cette formidable anomalie, qu'à revenir à ce que nous venons d'exposer au sujet de la réussite de la science théorique. Cette réussite est due, nous l'avons constaté, à la méthode qu'elle emploie et qui est celle de la déduction mathématique, laquelle était aussi la méthode de Descartes, alor^ que Hegel écarte délibérément ce procédé (chap. XI, pp. 42 et suiv.). Ainsi, c'est cette circonstance qui, tout à l'heure, alors que nous traitions de la filiation des doctrines, nous est apparue comme secondaire, qui a joué, au point de ^-ue du résultat réel de l'entreprise, un rôle décisif.

Nous avons vu, dans notre chapitre XI (p. 19), que Hegel lui-même a rattaché sdi philosophie de la nature à Aristote et avons reconnu qu'en effet il y avait, entre les deux conceptions, cette analogie qu'il s'agissait, dans l'un comme dans l'autre cas, d'un panlogisme (quoique la logique dont on se réclamcdt fût, ici et là, différente). Or, on peut constater que la doctrine péripatétique, au point de vue du progrès de la science, a été aussi étonnamment stérile. Sans doute y a-t-il eu cette différence qu'alors que la théorie hégélienne était repoussée d'emblée par les savants

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qui lui étaient contemporains, celle d'Aristote a, au contraire dominé la science pendant de longs siècles de la manière la plus absolue. Mais, précisément, ce règne si long ne fait que mieux apparaître la vanité des efforts qu'elle inspira et dont, on peut le déclarer, il ne subsiste à peu près rien dans la science de nos jours. C'est là une affirmation que l'on jugera peut-être trop hardie, étant donné surtout qu'il reste, dans notre connaissance de la pensée de ces âges, bien des points obscurs et qu'il n'est donc nullement impossible que des révélations ultérieures viennent nous montrer que tel ou tel courant d'idées scientifiques, qui nous paraît tout à fait moderne, y fut préparé ou du moins pressenti. Mais il nous semble que ce que l'on connaît, à l'heure actuelle, de cette évolution suffît pour tirer la conclusion que nous venons de formuler. L'œuvre de Duhem surtout nous paraît, à cet égard, contenir tous les éléments d'une démonstration formelle. Duhem était, comme on sait, un partisan convaincu et chaleureux de la doctrine péripatétique, à laquelle il aurait voulu que la science revînt. C'est dans ce but surtout, semble-t-il, qu'il s'est livré à des études fort approfondies de la physique du moyen âge et des débuts de la Renaissance, études dont il a consigné les résultats dans de nombreux et précieux ouvrages, que nous avons, pour la plupart, eu l'occasion de citer soit dans le cours du présent ouvrage, soit dans notre livre antérieur. Or, il suffit de parcourir sans parti pris les publications de Duhem pour constater que les progrès qu'il relève et qui sont en effet quelquefois d'un puissant intérêt (comme par exemple pour ce qui concerne la théorie de Vimpetus impressus, qui était surtout en vogue à l'Université de Paris *) ne se rattachent en aucune façon à l'explication péripatétique par la matière et la forme et s'élaborent même plutôt en opposition à ce système. On peut faire une observation analogue à propos d'une autre branche de la science, à savoir la chimie des alchimistes et de leurs successeurs. Là le pro-

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