‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 63 sur 153 · Cf. ih., pp. 362 et suiv., 469 et suiv · texte numérisé non relu

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déduction des phénomènes ou, en d'autres termes (puisque la déduction, dans notre science, s'opère par la voie des mathématiques), en vue d'une pénétration plus complète des phénomènes physiques par le concept mathématique.

Toute résistance contre les exigences de la science dans cet ordre d'idées a été parfaitement vaine et le sera sans doute toujours, et le cas de Hegel constitue précisément l'exemple le plus topique de cette vérité incontestable.

Ainsi, on ne peut raisonnablement en douter, c'est ce fait d'avoir constamment tenté de lier les concepts de manière directe, sans passer par l'intermédiaire des mathématiques, ou, si l'on veut, l'emploi exclusif de procédés logiques (ou pseudologiques, c'est-à-dire conformes à sa logique particulière), qui a rendu son échec si complet. Et l'aspect anachronique de sa tentative provient surtout de ce qu'elle a été entreprise à une époque où la science, dans la direction diamétralement opposée, avait déjà attehit une phase de développement très avancée.

Nous avons reconnu, en examinant l'œuvre de Hegel, quelles ont été les raisons profondes qui l'ont poussé à adopter une attitude aussi extravagante. Peut-on cependant, dans ce cas encore,, faire appel aussi à une influence extérieure du milieu? Evidemment, nous ne pourrons plus, comme nous l'avons fait au précédent chapitre pour explipUquer la prétention de Hegel de régenter la science, invoquer l'esprit de l'époque, car, sur ce point, l'attitude d'Auguste Comte par exemple est entièrement différente . Auisi à défaut du temps, il nous faudra avoir recours au lieu, c'est-à-dire, en l'espèce, à des particularités que présente le pays de l'auteur. C'est là, en effet, croyons-nous, l'explication juste. Ce qui a contribué à fausser l'esprit de Hegel, c'est le divorce qui s'est produit en Allemagne, vers la fin du xviii^ siècle, entre la philosophie et les sciences physico-mathématiques. Il n'y a pas eu, dans ce pays, cette sorte de courant continu de « philosophie des sciences » que l'on constate par exemple en France, où il va des philosophes de la seconde moitié du xviii" siècle, et notamment de d'Alembert, à Lazare Carnot et à Ampère,

puis à Auguste Comte et à Cournot, et enfin à Renouvier, aboutissant ainsi aux contemporains. En Allemagne, dès la fin de la carrière de Kant (chez qui cependant, comme on sait, « la construction des concepts », la « représentation de l'objet dans une intuition à priori », ne s'opérait que par la voie des mathématiques ^), l'hostilité entre les deux camps est déclarée.

C'étair l'époque où le poète Schiller (qui fut aussi, comme on sait, un philosophe notable ') exprimait le sentiment général, en proclamant dans un distique adressé aux philosophes et aux savants : « Que l'hostilité règne entre vous ! L'alliance vient encore trop tôt ; ce n'est que si, en cherchant, vous vous séparez, que la vérité pourra être reconnue ^». Cet étrange état d'esprit a amené cette conséquence plus étrange encore que, ne pouvant se passer de science et méprisant celle qu'ils trouvaient chez les savants de profession, les philosophes ont tenté d'en édifier une qui leur convînt. C'est là \di philosophie de la nature, aussi bien de Schelling et des disciples qui s'inspiraient de ses principes, que de Hegel lui-même — quelque soin que ce dernier ait pris du reste de séparer sa tentative des leurs. Mais l'effort de Hegel, si signalé que soit l'échec auquel il a finalement abouti, nous laisse tout de même un enseignement, ne fùt-il que négatif. Grâce à son incomparable vigueur, à l'entière absence de toute hésitation devant l'absurdité apparente (c'est là ce qu'on pourrait appeler du « courage philosophique » — Descartes

1. Kant, Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, tr. Andler et Chavannes, Paris, 1892, p. 5. — Cf. aussi cliap. XIII. p. 127.

2. Cf. notamment, à ce sujet, le travail si instructif de M. Xavier Léon, Schiller et Fichte, Bibliothèque de philologie et de littérature modernes, 1905.

3. Fr Schiller, Xaturforscher und Trancendental-Philosophen, Werke, éd. Boxberger, Berlin et Stuttgart, s. d. (Spemann). 2» vol., p. 176. Il est fort possible, du reste, comme Boxberger l'indique daas une note, que Schiller, par son épigramme, ait visé surtout la p/i(7osop/tie de la nature qui, vers -cette époque précisément, commençait à faire du bruit; il aurait donc voulu protester uniquement contre cet amalgame bizarre de savoir expérimental et de déduction transcendante (lequel mélange, au contraire, parait avoir beaucoup plu à Goethe). La forme sous laquelle il a exprimé cette pi-otestation et la manière dont celle-ci a été comprise par le public allemand, n'en sont pas moins caractéristiques.

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et Spinoza le possèdent également à un très haut degré), Hegel a, en effet, démontré péremptoirement, par la plénitude même de cet échec, à quel point la voie suivie par lui était impraticable.

L'énormité de l'échec de Hegel démontre aussi à quel point la science et la philosophie auraient tort de suivre à la lettre le conseil de Schiller, c'est-à-dire de vouloir s'ignorer l'une l'autre. Il ne sert de rien de vouloir dresser l'une et l'autre en compartiments étanches.

C'est là ce qu'a voulu faire, en premier lieu, la doctrine positiviste, et nous avons vu à quel point ce dessein est chimérique : la science de nos jours est saturée d'ontologie, et les savants, en dépit de ce qu'ils affirment expressément eux-mêmes, font de la métaphysique comme en ont fait, de tout temps, leurs devanciers. Mais les positivistes n'ont pas été les seuls à vouloir établir cette séparation, des philosophes idéalistes hégéliens ou néo-hégéliens leur ont parfois emboîté le pas. C'est là une attitude qui, sans doute, est contraire à celle de Hegel lui-même, mais qui néanmoins, nous venons de le reconnaître, peut s'appuyer sur certains aspects particuliers de sa doctrine, et notamment sur le fait de la marge que Hegel laisse à la science empirique et qui correspond presque exactement au concept de la science chez Comte, accord qui se traduit extérieurement par les nombreux passages « positivistes » de Hegel. Les continuateurs ont essayé de systématiser cet accord. C'est ainsi que M. Bradley déclare que pourra science « la matière, le mouvement et la forcené sont que des idées de travail (working ideas), qu'elle emploie pour comprendre que certains phénomènes se produisent... C'est raisonner à côté et peu équitablement de la part du métaphysicien que d'insister sur ce que ces idées se contredisent en elles-mêmes. Objecter que, finalement, elles ne sont pas vraies, c'est se méprendre sur ce à quoi elles prétendent. Ainsi, quand on traite la matière comme une chose qui porte son droit à l'existence en elle-même (standing in its own right), qui est continue et identique, la métaphysique n'est pas en cause... De

cette manière, tant que la métaphysique et la science s'en tiennent chacune à son affaire propre, une colUsion est impossible. Aucune des deux n'a alors besoin de défenses contre l'autre, si ce n'est dans le cas de malentendus '. » Au point de vue psychologique, une telle attitude se comprend parfaitement : rien n'est plus naturel que ce fait qu'après avoir tenté d'envahir et de se soumettre le domaine scientifique et avoir^constaté son échec complet à cet égard, l'hégélianisme penche à signer de ce côté une sorte de traité de neutralité. Mais il est aussi tout à fait certain que c'est là une attitude foncièrement impossible. M. Bradley lui-même se voit contraint d'ajouter : « Que, des deux côtés, des malentendus aient été trop fréquemment provoqués, c'est là ce que personne, je pense, ne saurait nier. » Or, il ne s'agit pas, en l'occasion, de malentendus en quelque sorte accidentels, mais d'un phénomène organique, issu d'une nécessité profonde : de même que la science ne peut se passer de métaphysique, la philosophie ne peut se passer de science. Comment, en effet, la philosophie, dont la tâche propre consiste à nous mettre d'accord avec nous-mêmes, à nous présenter de la réalité une image cohérente en ses fondements, oseraitelle négliger cet ensemble formidable de constatations dont l'étendue et l'emprise sur notre esprit ne cessent de s'accroître ? Il suffit d'ailleurs de considérer sans parti pris l'évolution de la pensée depuis un siècle pour se convaincre de l'existence de ce lien bilatéral. En efiTet, science et philosophie peuvent si peu se passer l'une de l'autre qu'essayant de le faire, chacune d'elles est aussitôt irrésistiblement tentée de remplacer ce qui lui manque par un surrogat à son usage. Et alors le philosophe essayant de se fabriquer une science est tout autant à côté de la science véritable que le savant, confectionnant une philosophie « scientifique », est à côté de tout ce qui peut prétendre à faire partie de la véritable philosophie. L'Allemagne, par suite de cette rupture entre la science et la philosophie dont

1. F. H. Bradley, Appearance and Reality, Londres, 1893, p. 254.

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nous avons parlé, constitue un champ d'observation de premier ordre pour cette double erreur. Chaque parti, en triomphant à son tour, y cherche en quelque sorte à supprimer l'adversaire. Nous avons relaté les excès de la philosophie de la nature. Mais ceux de l'autre phase sont tout aussi instructifs. L'engouement métaphysique de l'époque de Schelling et de Hegel passé, l'Allemagne semblait s'éveiller d'une longue ivresse ou plutôt d'un lourd cauchemar. C'était le temps où, même dans le domaine de la philosophie propre, « un chien — selon l'expression pittoresque de M. Stein — n'aurait pas voulu accepter un morceau de pain de la main de Hegel * ». Et quant aux hommes de science, tout ce qui était philosophie, ou semblait y toucher de près ou de loin, leur était un objet d'horreur et de mépris ^ Mais les conséquences inévitables de cette attitude se sont aussitôt fait sentir, car les savants se sont mis à leur tour à faire de la philosophie, en passant immédiatement, cela va sans dire, à la métaphysique la plus outrancière. Il est presque inutile d'ajouter que cette métaphysique, qui ne fut d'ailleurs, comme on sait, qu'une réplique, à la fois grossière et affadie, de la conception des matérialistes français du xviii^ siècle, n'a pas été moins vaine, au point de vue du développement de la pensée philosophique, que l'avait été la philosophie de la nature au point de vue de l'évolution de la science.

1. Cf. au sujet de ce discrédit prolongé de la philosophie hégélienne en Allemagne, Appendice V, p. 413, et chap. XI, p. 42, note, ce que D. Strauss, lui-même encore hégélien à ce moment, se voyait obligé de constater à cet égard en 1844. Quarante ans plus tard, M. René Berthelot {l. c, p. 119) témoigne de même qu'on a tendance, en Allemagne, à considérer la philosophie hégélienne « comme n'ayant plus en elle de vertu vivante et de fécondité ».

2. Voici un exemple entre mille. En 1877 Kolbe, chimiste célèbre, en attaquant, de la manière la plus violente (comme nous l'avons relaté, chap. VI, p. 212), les conceptions stéréochimiques de Vant'HoIY et s'en prenant aussi à Wislicenus, qui avait eu le malheur d'approuver l'hypothèse du jeune savant, écrivait : « Wislicenus déclare par là avoir quitté les rangs des hommes qui s'occupent de recherches scientifiques exactes et avoir passé dans le camp des philosophes de la, nature de sinistre mémoire, qu'un milieu ténu (jeu de mots intraduisible sur le terme Médium qui, en allemand, désigne à la fois un milieu et un médium) sépare seul des spirites. » (Cf. J. II. Van't Hoff, Dix années dans l'hisloire d'une théorie, Rotterdam, 1885, p. 21).

C'est au contraire l'uiiioii, en la personne de Descartes, du très grand philosophe au très grand savant, qui a fait qu'il a pu soutenir, sans faiblir, le fardeau écrasant qu'il s'était imposé et qui consistait en une déduction globale de la réalité physique. Et s'il a échoué — car réussir, nous le savons, était au-dessus des forces humaines, — cet échec a apporté à la pensée humaine tant de conquêtes inestimables, tant de commencements précieux, qu'il vaut les triomphes les plus retentissants.

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