‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 64 sur 153 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'union nécessaire entre la science et la philosophie, à laquelle nous avons conclu à la fin du livre précédent, semble, à première vue, créer un embarras inextricable. En effet, si la philosophie n'a besoin que de bonne volonté pour s'accommoder de la science et de ses aspects changeants — les savants d'une époque étant toujours, grosso modo, d'accord entre eux, — la science se trouvée à l'égard de la philosophie dans une situation infiniment plus difficile. Car, on ne le sait que trop, en philosophie tout n'est que diversité et contestation ; à aucune époque une conception métaphysique déterminée n'a véritablement régné sur les esprits de manière à faire taire toute contradiction ni surtout à faire disparaître tout doute et, bien entendu, à notre époque plus que jamais ce doute règne-t-il en maître. Or, la science ne peut, dira-t-on, dans cet ordre d'idées, suspendre tout jugement. S'il est vrai, comme nous l'avons reconnu, que toutes ses explications sont naturellement, inconsciemment, nécessairement ontologiques, c'est donc, semble-t-il, qu'il lui faut cette ontologie tout de suite, non pas en train de se faire, mais déjà toute faite, en d'aulres termes qu'elle doit avoir opéré un choix entre les systèmes métaphysiques possibles.

En est-il réellement ainsi et quelle est alors la métaphysique qu'elle affirme ?

Notons, en premier lieu, que ce ne p?ut pas être, tout simplement, la métaphysique du sens commun. Ce n'est pas là une constatation superflue, car les tentatives n'ont pas manqué cpii, attribuant à ce dernier un rôle prépondérant.

prétendaient en tirer une philosophie complète, laquelle ensuite était censée devoir dominer toutes les conceptions que notre raison élabore au sujet de la réalité et, par conséquent, en premier lieu, celles de la science. Mais peutêtre l'hommage qu'on rendait ainsi au sens commun n'étaitil pas toujours aussi sincère qu'il en avait l'apparence. En effet, en se réclamant de lui, les philosophes, généralement, se réservent de le définir à leur manière et aboutissent souvent à substituer à l'ontologie primitive, qu'il est en réalité, des conceptions plus ou moins idéalistes — profitant ainsi de la tendance qu'a tout idéalisme de se « retourner », de revenir subrepticement aux notions instinctives du réalisme naïf (cf. chap. IX, p. 334). Mais il arrive aussi que l'on dresse réellement le sens commun en juge suprême, que l'on condamne solennellement, en son nom, telle ou telle conception philosophique ou scientifique. Dans notre XP chapitre (p. 9) nous avons fourni un exemple de cette attitude, en parlant du jugement que Duhem a porté sur la métaphysique hégélienne. Duhem a aussi, au nom des mêmes principes, rejeté les théories nouvelles issues de la considération des phénomènes électriques et lumineux et, notamment, la théorie de la relativité d'Einstein et de Minkowski. Il suffit à Duhem, pour condamner cette conception, de constater qu'on « ne saurait en langage ordinaire et sans avoir recours aux formes algébriques, en donner un énoncé correct » et 'qu'elle « déconcerte toutes les intuitions du bon sens », car « pour que la science soit vraie il ne suffit pas qu'elle soit rigoureusCi il faut qu'elle parte du bon sens pour aboutir au bon sens » et l'on ne saurait juger trop sévèrement cette science qui « progresse, fière de sa rigidité algébrique, regardant avec mépris le bon sens que tous les hommes ont reçu en partage * ».

1. p. Duhem, La science allemande, Paris, 1915, pp. 132, 133, 136, 143. Comme l'indique Je titre de l'ouvrage, Duhem entend limiter sa condamnation à la science d'Outre-Rhin, mais on sait que la théorie de la relativité a trouvé des défenseurs aussi ardents qu'autorisés parmi les savants et les philosophes en dehors de l'Allemagne ; il suffit à cet égard de rappeler les importants travaux de M. Langbvin (dont les philosophes connaissent surtout le brillant exposé de la théorie, inséré dans la Revue de métaphysique et de morale,

11 nous suffira, au contraire, de nous rappeler ce que nous avons reconnu au cours du présent travail pour nous rendre compte combien peu des affirmations de ce genre peuvent s'appuyer sur ce que la science et son évolution enseignent véritablement. La science, sans doute, part du sens commun; mais comment ferait-elle pour y revenir au bout de son chemin ? La raison, nous l'avons vu dans notre premier livre (chap. P", p. 29 ), dès qu'elle commence son œuvre de recherche scientifique, se voit obligée de constater l'inconsistance de l'image que la simple perception lui présente en premier lieu, et dès lors elle ne peut faire autrement que de lui substituer une image différente, celle des théories. Ce n'est pas de gaîté de cœur et parce que, « fière de sa rigidité algébrique », elle considère avec mépris les conceptions communes de l'humanité, que la science agit ainsi ; tout au contraire la résistance à laquelle se sont heurtées constamment au début les opinions qui nous paraissent à présent le plus justifiées et le mieux établies témoigne éloquemment avec quelle lenteur la raison abandonne, dans cet ordre d'idées, des conceptions qui lui sont devenues familières. Mais la raison ne peut renoncer à sa fonction essentielle, qui est de raisonner, de réduire les sensations à quelque chose de cohérent, et c'est là ce qui la force à transformer, pas à pas et à son corps défendant, la réalité qui lui a paru, tout d'abord, si fermement établie. Si l'on a pu s'y tromper, méconnaître cette évolution qui domine véritablemsnt la marche entière de la pensée scientifique, c'est, semble-t-il, uniquement grâce à une confusion, plus ou moins volontaire, entre l'image du sens commun et celle à laquelle la science, en effet,

juillet 1911, sous le titre : L'évolution de t'espace et du temps) ainsi que les très intéressants rapprochemsnts de M. Wildon Garr (T/ie philosophy of Change, a, Study of the Fundamental Principle of the Philosophy of Bergson, Londres, 1914, pp. v, 10 et suiv., 38). Ce n'est d'ailleurs pas trop s'avancer, semble-t-il, que de prévoir que le nombre des partisans de la théorie se trouvera considérablement accru par les éclatants succès qu'elle a enregistrés récemment, en expliquant l'anomalie de Mercure, qui avait si longtemps déûé tous les efforts des astronomes, et en prédisant, avec une exactitude véritablement surprenante, la déviation des rayons lumineux, vérifiée pendant une éclipse solaire, en 1919.

fait appel bien souTent^ à savoir l'image présentée par le mécanisme. Or, en premier lieu, nous avons pu nous convaincre que le monde du mécanisme constitue, pour la science, non pas une conception véritablement achevée, à laquelle elle s'en tient définitivement, mais pluîôt une phase intermédiaire, puisqu'elle se réserve de résoudre les atomes ultérieurement dans l'espace indistinct (chap. V, pp. 177 et suiv.) Et puis, même en faisant abstraction de cet aboutissement ultime des théories scientifiques et en pensant à l'image la plus facile à saisir, la plus palpable parmi toutes celles que la science nous offre du mécanisme, à savoir au mécanisme corpusculaire tel que le concevait à peu près Boyle — un monde de globules à la fois infiniment durs et infiniment élastiques s'entrechoquant — il suffit d'y prendre garde pour reconnaître combien profondément une telle image bouleverse nos idées premières. Qu'y a-t-il en effet de commun entre cette grisaille et la réalité, ivre de couleur, de chaleur et de son, de notre perception immédiate ? Et quelle immense différence entre ces particules insécables et la matière qui nous est familière ! Sans doute le mécanisme s'applique-t-il plus ou moins inconsciemment à créer, dans cet ordre d'idées, une sorte d'illusion : M. Bergson a observé, avec infiniment de pénétration, que les atomes soi-disant dépourvus de qualités physiques ne se déterminent en réalité « que par rapport à une vision et à un contact possibles * ». Mais c'est là une simple conséquence du fait que la raison, comme nous l'avons vu, maintient avec ténacité les images qui lui sont coutumières. Ainsi, l'on ne peut se prévaloir du rôle que jouent, dans la science, les conceptions mécanistes pour affirmer la suprématie du sens commun.

Il y a plus, et il suffit d'un coup d'œil sur l'histoire pour s'apercevoir que la science acluelle regorge d'affirmations qui, au moment où elles ont paru, ont choqué violemment le sens commun des contemporains. Pensons à la sphéricité de la terre. Ce fut déjà une vérité scientifique fermc-

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