‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 65 sur 153 · Bergson, Matière el Mémoire, Paris, 1903, p · texte numérisé non relu

Bergson, Matière el Mémoire, Paris, 1903, p

LA SCIENCE ET LES SYSTEMES PHILOSOPHIQUES I(So

ment établie dans l'antiquité, au temps de Platon, et dont, depuis, aucun astronome véritable ne douta sérieusement. Quelque pauvre que soit l'idée qu'on se fasse de l'intellectualité scientifique du moyen âge, il n'en est pas moins certain que la cosmologie qui y fut communément enseignée, celle de Ptolémée, supposait fermement la sphéricité. Or, il suffit d'examiner les objections qui furent opposées à Christophe Colomb, pour se rendre compte combien peu l'opinion commune avait conscience, à cette époque, des conséquences les plus directes de cette doctrine, comme par exemple du fait que la gravitation doit être, partout, dirigée vers le centre de la sphère terrestre : on faisait sérieusement valoir qu'en pénétrant vers l'ouest, on glisserait à bas d'une montagne d'eau qu'il serait ensuite impossible de remonter. Convient-il de s'en étonner ? Ei; ne suffit-il pas de descendre dans notre propre conscience pour retrouver un sentiment analogue ? Sans doute avonsnous, depuis notre enfance, tant entendu affirmer la sphéricité, tout ce que nous apprenons, les voyages autour de la terre, l'existence des climats, etc., suppose-t-il à tel point cette idée fondamentale — que tout coup d'œil sur une carte géographique, avec son système de méridiens et de parallèles, confirme à nouveau — qu'il est difficile que nous concevions à cet égard un doute formel. Pourtant, qui de nous peut se figurer les antipodes autrement que la tête en bas et les pieds en haut ? C'est donc que l'opposition du sens commun, en dépit de la domination incontestée et plus de vingt fois séculaire de la théorie scientifique, n'a pas encore été réduite au silence, puisque, pour notre sentiment immédiat, la direction de la gravitation reste toujours une direction privilégiée, parallèle à ellemême, dans l'espace absolu. On pourrait citer bien d'autres cas, presque aussi fiagrants, et il serait notamment aisé de trouver, jusque vers la fin du xviii% voire même le commencement du xix" siècle, des morceaux où les enseignements de la science qui nous paraissent le mieux établis, tels que la théorie du mouvement ineriial ou celle de la pression atmosphérique, sont cruellement raillés au

nom des idées communes de l'humanité, de ce bon sens que « tous les hommes ont reçu en partage ».

Ainsi — cela a été dit mainte fois, mais on ne saurait trop redire cette vérité, trop s'en pénétrer — il n'y a et il ne peut y avoir, dans le domaine de la science, aucune domination d'une doctrine commune, d'une doctrine catholique inébranlable, formulant, selon la définition bien connue, « ce qui a été cru partout, toujours et par tous » S Ici, tout le monde n'a pas nécessairement raison contre M. de Voltaire, au contraire, il se peut que le novateur, quelque paradoxales, quelque inouïes que ses idées paraissent à ses contemporains, finisse cependant par les faire prévaloir, que l'humanité adopte, après une longue résistance, des idées qui lui ont paru d'abord d'absurdes chimères. C'est là ce qui achève de nous convaincre que si la science contient une métaphysique déterminée, ce ne peut être celle du sens commun, laquelle, en vertu de notre constitution, s'élabore chez tous d'une manière tout à fait semblable.

Mais si la science abandonne le sens commun, quelle est la conception qu'elle met à sa place ? Ce n'est assurément pas la métaphysique hégélienne qui, nous l'avons vu, n'a jamais pu y pénétrer. Est-ce alors un autre système imaginé par les philosophes ? Ou aboutit-elle, en dépit de tout, à un système à elle, à un système auquel les philosophes n'auraient pas pensé ?

Afin de résoudre ce problème, nous ne prendrons pas la voie directe. Nous n'essayerons pas, du moins tout d'abord, de scruter la science en elle-même, parce que ce serait sans doute risquer de se laisser égarer par des idées qui, sans que nous en ayons conscience, seraient chez nous préconçues. Nous examinerons plutôt les solutions qui ont été proposées et même surtout celles qui sont encore proposées de nos jours par les philosophes ou les savants.

1. s. ViNCENTii LiRiNBNSis, Commonitorium primum, Patrologie Migne, Paris, 1846, vol. L, chap. ii, p. 639 : In ipsa, item C&tholica. Ecclesia magnopere cnrandum est ut id teneamus quod ubique, quod semper, quod ah omnibus creditum est.

Ces solutions sont en grand nombre et très diverses. On pourrait s'étonner de cette affirmation, du moins en ce qui concerne les savants. N'avons-nous pas affirmé qu'ils se reconnaissaient généralement positivistes et que le positivisme est une doctrine tout à fait précise, consistant justement à exclure la métaphysique ? Sans doute, mais nous avons vu aussi que la doctrine positiviste, en toute sa rigueur, est d'application impossible. On ne peut faire de la science, ni parler science, sans inclure comme substrat un ensemble de suppositions sur l'être. C'est ce qui fait que, tout en professant souvent, en théorie, un positivisme rigide, les savants, dans leurs exposés, impliquent en réalité toute une métaphysique (quelquefois, il faut le reconnaître, assez peu consistante — on en verra tout à l'heure la raison). Mais par suite précisément de la clarté et de la simplicité foncière du positivisme, il est relativement aisé de séparer, de mettre à nu les éléments qui lui sont au fond étrangers.

En me de la commodité de l'examen que nous allons tenter, on peut répartir les plus nettes de ces solutions ou de ces tentatives en quatre grandes classes, à savoir : 1*" la théorie mécaniste ou atomiste ; 2' la théorie énergétique ; 3° un réalisme philosophique plus ou moins affiné (tel que le « réalisme transcendantal :> de Hartmann) ; et enfin 4° l'idéalisme mathématique. Il va sans dire que cette classification n'a aucune prétention à la rigueur et qu'elle aspire moins encore à couvrir réellement et en sa totalité le vaste champ des possibilités auquel nous touchons en ce moment ; mais peut-être qu'en scrutant ces quelques types de la pensée contemporaine |qui apparaissent comme particulièrement caractéristiques, nous verrons un peu plus clair en ce qui concerne la solution générale.

Le mécanisme (que l'on qualifie aussi de matérialisme quand on entend insister sur le fait que ce système, en dernier terme, tend à englober aussi dans ses explications l'ensemble des phénomènes psychiques, et d'atomisme quand on veut faire ressortir qu'il suppose généralement la discontinuité de la matière) a longtemps passé pour la

philosophie par excellence des sciences physiques. C'est un usage qui se perpétue encore dans bien des exposés populaires, — il est facile de s'apercevoir que beaucoup d'entre ceux qui se prétendent positivistes sont en réalité imbus de l'esprit mécaniste le plus pur. Que si l'on s'adresse à la science véritable, on aura tout d'abord l'impression qu'elle suit le même courant ; il est incontestable que, dès qu'il est question de molécules et d'atomes, ceuxci sont traités en véritables choses, en réalité ontologique formant le substrat de celle du sens commun et se substituant ainsi à cette dernière. On pourrait même croire que cette conviction a encore gagné en vigueur dans les derniers temps, puisque nous voilà parvenus à connaître les mesures absolues des atomes.

Nous avons constaté dans notre chapitre V (pp. 166 et suiv.) que les théories mécaniques ou atomiques ne sont point, contrairement à une croyance très répandue, d'origine véritablement scientifique. La science, sans doute, a pu leur donner la forme particulière sous laquelle elles apparaissent, mais le fond en est bien antérieur à la science ou, pour le moins, est né simultanément avec celle-ci. L'atomisme se trouve entièrement formé chez Démocrite, au moment où la science grecque tente à peine ses premiers balbutiements, et aussi chez les Hindous, dans une antiquité fort reculée ; et l'on reconnaît aisément qu'en dépit des modifications en apparence si complètes que lui fait subir par exemple la théorie électronique, certains traits essentiels restent parfaitement immuables, ainsi que l'ont constaté d'ailleurs avec une certaine surprise des savants modernes. Telle démonstration de MM. Gouy et Perrin, relative à la réalité de l'agitation moléculaire invisible, mais source du mouvement brownien, présente un air de famille incontestable avec celle par laquelle, dans des vers immortels, Lucrèce établit la matérialité de l'air*.

1. Lucrèce, De rerum natiira, livre I", v. 296-299, cf. ib., livre II, v. 131- 140. 11 est très remarquable que Lucrèce ait considéré cette démonstration indirecte, par les efTets que l'air en mouvement est capable d'exercer, comme à tel point probante, qu'il ait négligé de se servir de la démonstration directe

Gela provient, on l'a vu, de ce que l'atomisme est en réalité une construction apriorique, ou du moins érigée pour satisfaire une tendance innée de notre esprit, la tendance causale, celle qui nous fait rechercher du stable dans ce qui se modifie et nous amène ainsi à expliquer l'apparence du corps changeant par la supposition d'un changement dans la combinaison de particules éternelles. L'atome démocritien, Aristote nous en est garant (chap. V, p. 168), n'est que l'être permanent des Eléates, et Descartes nous a montré (ib., p. 163) que seul le déplacement constitue un changement intelligible. La science, sans doute, confirme l'atomisme et le complète dans une grande mesure. La science n'est-elle pas l'œuvre de l'homme et n'est-il pas naturel qu'elle exprime une tendance qui est sienne ? Mais il faut reconnaître que cette confirmation dépasse parfois ce à quoi on pouvait légitimement s'attendre ; la réalité se montre, par endroits et d'une manière imprévue, en accord avec notre esprit.

Le physicien de nos jours a, sans doute, autant que celui de n'importe quelle époque, besoin d'une réalité détachée du moi, d'une ontologie, et comme, par ses constatations, il a détruit celle du sens commun, d'où il est parti, il est forcé, dans une certaine mesure, de croire aux êtres qu'il crée, aux molécules, aux atomes, aux électrons. Cependant ces êtres, il les approche de trop près pour que les difficultés inhérentes à ces conceplions, et par conséquent aussi à celle du mécanisme, lui échappent. Non seulement il reconnaît qu'il n'est pas en mesure de se faire, de la réahté des choses, une image véritablement satisfaisante pour l'esprit, mais la considération de ce qu'il y a, dans les phénomènes, d'irrationnel, de radicalement irréductible aux catégories de notre entendement, s'impose trop à

d'Empédocle, qui constitue une des plus belles expériences sans doute que nous ait laissées l'antiquité (on trouvera un exposé lumineux de cette expérience chez M. BuRNET, L'aurore de la philosophie grecque, tr. Heymond, Fayot, Paris, 1919, pp. 251-252). Cela est d'autant plus significatif, que Lucrèce connaissait admirablement Empédocle, qu'il a consciemment pris pour modèle au point de vue de la forme de son poème et dont il a fait un éloge dithyrambique [l. c, livre I", v. 716 et suiv.).

son attention pour qu'il puisse être, comme l'ont été fréquemment ses prédécesseurs, mécaniste dans le sens philosophique du terme, c'est-à-dire pour qu'il affirme que l'essence du réel doit être constituée par un ensemble matériel et intelligible (chap. XIV, pp. 157 et suiv.).

Contrairement au mécanisme, l'énergétisme est une doctrine d'origine véritablement scientifique. Elle a pour auteur M. Ostwald, et c'est donc surtout de la théorie de ce savant chimiste que nous nous occuperons ici. Ce n'est pas là un avertissement inutile. En effet, tous ceux qu'on a considérés comme énergétistes ne semblent pas professer en réalité les mêmes opinions. Beaucoup ne voient dans cette conception que son opposition au mécanisme, et dans les formules énergétiques des règles qui permettraient précisément de se passer de toute supposition sur le substrat, sur la réalité des choses. Ceux qui pensent ainsi sont à classer tout simplement comme positivistes *. La conception de M. Ostwald est, au fond, très diftërente, l'énergie, pour lui, est un véritable être ontologique, une chose en soi, dont les variations sont la cause unique de la multiplicité infinie des phénomènes. En ceci, l'énergétisme ressemble donc au mécanisme. Il est aisé de reconnaître qu'il lui ressemble aussi en ce qu'il découle de la même tendance de notre intellect, puisqu'il cherche également à expliquer toute variation par le déplacement de quelque chose qui reste constant : c'est ici l'énergie, comme c'était tantôt l'atome. Au point de vue philosophique, l'énergétisme n'est donc aucunement supérieur au mécanisme. On pourrait croire que, par suite de son origine, il lui serait supérieur au point de vue scientifique. C'est le contraire qui a lieu, à ce qu'il semble. L'utilité la plus immédiate des théories dans la science consiste d'abord en ce qu'elles permettent de classer un grand nombre de faits sous un point de vue unique ; ensuite en ce qu'elles guident le

1. C'est clans cette catégorie notamment que rentrent, à ce qu'il nous semble, les vues prol'essées sur TénergéLique par M. Urbain (La valeur des idées de A. Comte sur la. chimie, Hevae de métaphysique, avril-juin 1920,et£ssai de discipline scientifique, La Grande Revue, mars 1920).

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chercheur, parce qu'elles lui font prévoir des faits nouveaux. Or, déjà en ce qui concerne l'ensemble des faits connus au moment même où naquit l'énergétisme, cette théorie était plutôt inférieure à l'atomisme : pour ne mentionner qu'un point particulier, le principe de Garnot constitue sans doute une anomalie dans les deux systèmes; mais son explication par la statistique semble bien moins forcée que la tentative d'assimiler la masse à l'entropie, alors que sa conservation est au contraire évidemment du même ordre que celle de l'énergie *. Que si nous nous tournons vers les prévisions, les services que le mécanisme a rendus à ce point de vue sont, on le sait, innombrables ; ils ont, quelquefois, surpris les chercheurs eux-mêmes, qui ne croyaient d'abord trouver qu'une analogie tout à fait superficielle, alors que les découvertes subséquentes ont établi l'existence d'un accord merveilleux. Nous ne rappellerons que deux exemples ; l'un plus reculé, les déductions de Fresnel pour le mouvement ondulatoire de la lumière ^ l'autre plus récent, à savoir la manière dont les faits qui se rattachent à la conception de l'atome dissymétrique du carbone de Le Bel et de Van't Hoff complètent et précisent la théorie de la structure de Kékulé, laquelle avait cependant paru d'abord presque intolérablement grossière. L'énergétisme n'a rien de pareil à son actif. On pourrait sans doute objecter que cela ne tient qu'au fait que la théorie est toute récente. Mais le malheur a voulu que, depuis que la doctrine énergétique a été formulée, des découvertes très importantes se soient produites, jetant un jour nouveau sur la constitution de la matière. Or, ces découvertes, qui sont celles

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