‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 69 sur 153 · Ih · texte numérisé non relu

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comme chez l'homme du commun du reste, toutes ces convictions sont, comme celles de la science elle-même, fluentes. Et c'est là sans doute ce qui contribue à faire naître quelquefois chez le savant la conviction (erronée, il est presque inutile de le répéter) qu'il a pu se passer de toute métaphysique.

Ce qui contribue encore singulièrement à cette illusion, c'est un trait caractéristique et fort important de l'élaboration, de la création ontologique dont nous venons de traiter, à savoir le fait qu'elle n'est pas seulement instantanée et inconsciente, mais encore générale. Sans doute, en raisonnant consciemment, tout homme, et à plus forte raison le savant, peut jusqu'à un certain point diriger sa raison, lui imposer arbitrairement la voie à suivre ; d'où une multiplicité de conclusions parfois fort divergentes. Mais nous sommes dans le domaine de l'inconscient et donc, par prétérition, de l'involontaire. Et là, nous devons le constater, l'accord entre les hommes est à peu près parfait. Il semble bien que dans ce domaine, en face des mêmes phénomènes, des mêmes constatations, l'intelligence humaine, si elle part des mêmes principes, réagisse de façon presque identique. Voilà pourcjuoi, quand nous nous occupons des mêmes chapitres de la science, nous avons en réalité beaucoup plus d'idées qui nous sont communes que nous n'en énonçons clairement ; et c'est là ce qui nous permet d'en parler, de les traiter quelquefois à fond, sans, en apparence, y mêler de l'ontologie. Ce n'est pas, comme on l'affirme souvent et comme paraît l'avoir cru, entre autres, Cournot, parce que nous faisons disparaître, que nous éliminons totalement de nos énoncés scientifiques toute supposition sur l'être et son rapport avec notre intelligence S une telle opération étant, nous l'avons WL, entièrement chimérique. C'est au contraire parce que, dans des circonstances pareilles, nous y mettons tous, inconsciemment, à peu près le même contenu

1. Cournot, fisat sur les fondements de no^ connaissances et sur les caractères de la critique philosophique, Paris, 1851, vol. II, pp. 21 et suiv.

ontologique. En d'autres termes, nous n'éliminons pas l'ontologie chacun pour soi, elle s'élimine dans une certaine mesure (si élimination il y a), parce qu*à peu près identique chez tous, dans nos rapports entre nous.

C'est là un état de choses dont, non sans quelque surprise, M. Urbain a, dans une publication toute récente, directement constaté l'existence. « Il est exceptionnel, dit le célèbre chimiste, que les perceptions soient sujet de discussion entre savants de laboratoire. On peut admettre que des contemporains dont la culture intellectuelle diffère peu, ont acquis des habitudes communes de pensée. Le consensus universel en matière de faits scientifiques trouve là, sans doute, son point d'appui principal. L'habitude d'appeler un chat un chat, permet aux gens de science de ne pas se quereller trop vainement. Il est beau de s'entendre et sur les mots et sur les perceptions qu'ils désignent. Cet accord remarquable crée entre savants une atmosphère de confiance, un unisson où ils puisent une certitude qui ne saurait être qu'une foi robuste. Il n'est peut-être pas un chimiste qui ne confonde la réalité du sulfate de baryte avec l'idée qu'il s'en fait. J'ai eu la curiosité de poser la question à quelques-uns d'entre eux. A tous elle a paru singulière. Au regard effaré qu'ils m'ont jeté, j'ai reconnu que tous me croyaient fou de leur poser pareille question. Voilà qui est acquis : le chimiste actuel fait des corps le substratum absolu de leurs propriétés, sans se préoccuper du caractère hypothétique de cette conception *. » Gomme on voit, ces observations s'accordent étroitement avec celles que nous avons présentées, aussi bien au chapitre P"" que dans ce chapitre-ci, sur la croyance des physico-chimistes en la réalité des êtres créés par leur science et sur les fondements de cette foi ainsi que sur l'analogie qu'elle présente avec celle des hommes guidés par les conceptions du sens commun, de ceux qui « appellent un chat un chat ». Le témoignage est

1. G. Urbain, Essai de discipline s cientifiqne, ha. Grande Revue, marsl920, p. 16 du tirage à part.

précieux, non seulement à cause de l'autorité de son auteur (dont le lecteur a rencontré le nom à mainte reprise dans nos pages), mais parce que ce sa\ ant professe, en théorie, un positivisme assez orthodoxe et trouve, évidemment, tout à fait blâmable la manière de penser qu'il dépeint avec tant d'exactitude.

Le fait de l'existence d'un contenu essentiel et qui reste, cependant, simplement impliqué caractérise d'ailleurs notre pensée et sa communication en général. « Le langage, remarque avec beaucoup de justesse M. Goblot, est presque toujours très elliptique : ce qui est sous-entendu, ce n'est pas l'accessoire ni l'accidentel, qui ne se laisserait pas deviner ; mais ce qui est si essentiel qu'on ne manquera pas de le suppléer *. »

Enfin, il convient encore de tenir compte, dans le même ordre d'idées, d'un processus particulier, dont l'analyse qui précède permet également, semble-t-il, de démêler la nature. Nous avons constaté tout à l'heure que, selon l'opinion courante, l'abandon de toute philosophie s'opère toujours au profit des conceptions du sens commun et avons reconnu qu'au contraire le monde de la théorie scientifique est l'objet d'un acte de foi analogue. Mais il suffit d'y regarder d'un peu plus près pour s'apercevoir que l'opinion dont nous venons de parler se justifie néanmoins partiellement ou du moins s'explique par le fait que la foi, dans ces cas divers, n'a point, si l'on ose s'exprimer ainsi, la même intensité. En effet, les conceptions métaphysiques très différentes, entre lesquelles le savant se trouve en quelque sorte ballotté, ne se présentent pas à son imagination avec le même degré d'intensité ; il est certain au contraire que l'ontologie du sens commun, colorée, pleine de sève, forme à ce point de vue un contraste complet avec les êtres falots des hypothèses scientifiques, qui, dès que l'on cherche à les serrer de plus près, se dissolvent dans le tout indistinct de Parménide. Et comme elle est en outre très commode et d'ailleurs pleinement suffisante

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