‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 72 sur 153 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

AfiD de mieux nous rendre compte de l'attitude particulière de la science dans l'œuvre de la prise de possession du réel par la raison — œuvre qui lui est commune avec la philosophie (chap. XV, pp. 199 et suiv.), — nous examinerons à nouveau, dans ce chapitre, à la lumière des résultats acquis au cours du présent travail, l'important problème de l'accord entre la pensée et la réalité. Nous nous servirons, tout d'abord, comme terme de comparaison, de la conception cartésienne.

Dans le cours de notre IIP livre, nous avons, à plusieurs reprises, comparé la philosophie scientifique de Hegel à celle de Descartes. Nous avons constaté notamment, dans notre chapitre XIV (pp. 169 et suiv.), à quel point la première, placée à côté de la seconde, apparaît anachronique et nous nous sommes appliqué à faire ressortir les traits particuliers de la doctrine qui font qu'elle semble, pour ainsi dire, reculer dans le passé. Mais, il faut bien le reconnaître, en instituant une telle comparaison, on est un peu injuste pour Hegel, car en réalité la doctrine de Descartes est elle-même anachronique, mais dans un sens opposé : 'elle paraît infiniment plus près de nous que ne le comporterait l'époque où elle est née. C'est qu'en effet, comme nous l'avons indiqué au chapitre XI (pp. 22 et suiv.) cette œuvre ne vaut pas que par les conquêtes particulières qu'elle apporte dans tel ou tel chapitre de la science, quelque grande que soit du reste l'importance de ces résultats, mais encore et surtout par son esprit général qui — comme doit le remarquer tout lec-

teur attentif — est étonnamment conforme à celui de la science de nos jours. C'est là un point sur lequel on ne saurait trop insister, précisément parce que la théorie courante de la science tend à l'obscurcir.

Cette théorie, en effet, est née du courant empiriste, que nous avons caractérisé au chapitre XIV (p. 162). Ces opinions, dont l'origine remonte à Bacon, ont été, comme on sait, codifiées d'une manière définitive par Auguste Comte. Chez lui l'expérience est tout, elle est véritablement la science entière, puisque la science n'est qu'un recueil de lois, et que celles-ci ne sont à leur tour que des expériences généralisées. Quant aux mathématiques. Comte, sans doute, ne les exclut point — il était lui-même, comme on sait, professeur de mathématiques et avait, en général, un instinct scientifique trop puissant pour ne pas sentir l'importance, en physique, du développement mathématique, — mais il réduit leur rôle, en les subordonnant entièrement à l'expérience. Elles ne doivent servir, en efiTet, qu'à donner, le cas échéant, aux lois leur forme et à établir des liaisons entre les lois. C'est à ce dernier objet que doivent répondre exclusivement les déductions mathématiques, qui ne sauraient avoir, par elles-mêmes, aucune valeur explicative, puisqu'il n'y a, pour Comte, d'explication que par la loi, c'est-à-dire, au fond, pas d'explication du tout (chap. II, pp. 35 et suiv). 11 est intîniment caractéristique à cet égard qu'il lui arrive, en dépit de tout, de protester, comme Bacon, contre les « empiétements » des mathématiciens en physique et de déclarer que « toute tentative de faire rentrer les questions chimiques dans le domaine des doctrines mathématiques doit être réputée jusqu'ici, et sans doute à jamais, profondément irrationnelle, comme étant antipathique à la nature des phénomènes... * »

Or, il est certain que, si c'était là véritablement l'esprit animant la science contemporaine, la ressemblance frappante qu'elle présente avec l'édifice cartésien constituerait

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