Cf. chap. XVII, p. 331, la citation plus complète
pêche point que, dans un sens différent, tout changement me paraît avoir besoin d'être expliqué. Mais, précisément, cette circonstance à son tour est énigmatique. Si la conviction de la permaneuce des objets ne vient que du sens commun, comment admettre qu'elle le dépasse à ce point, que l'entendement trouve la permanence des objets perçus insuffisante et crée, pour les expliquer, des concepts tels que l'atome, la masse ou l'énergie, où la permanence devient absolue ?
Et, finalement, comment concevoir la naissance même de cette conception d'un monde extérieur? Sans doute, une fois le système tout entier debout, la prévision et l'action s'en trouvent facilitées. Mais comment notre entendement a-t-il pu accomplir le premier pas, comment est-il parvenu à cette conception paradoxale que la sensation pouvait subsister en dehors du moi ? S'il n'a fait qu'obéir, ainsi que nous l'avons supposé plus haut, à une tendance générale et préexistante dont nous constatons ailleurs les efTets, si la croyance à la permanence de l'objet que je n'aperçois point est analogue à celle à l'existence du soufre-élément dans l'acide sulfureux, je commence à comprendre. Mais si c'est, au contraire, de la constatation de la permanente des objets que doit venir la conviction de la permanence du soufre, l'énigme du sens commun reste indéchiffrable. Gela est si vrai que les partisans de la conception empiriste ont constamment cherché à démontrer qu'il n'y avait pas là de véritable problème, que le sens commun ne posait pas l'existence d'objets, qu'il était au contraire, au fond, parfaitement idéaliste. Mais c'est là, nous l'avons reconnu au chapitre P', une affirmation tout à fait insoutenable. Le sens commun est très certainement une ontologie et, par conséquent, aussi une énigme, énigme dont la théorie empiriste ne saurait tenter l'explication.
Il semble bien, dès lors, que l'on soit forcé de considérer l'intervention du concept d'identité comme l'expression non pas d'une simple action du milieu sur l'individu — action où ce dernier jouerait un rôle purement passif, — mais d'un processus plus complexe, où l'action du milieu
et celle de l'individu se combinent : le milieu, sans doute, agit, mais l'individu réagit et, donc, apporte quelque chose qui lui appartient en propre.
Seulement cet élément individuel, on peut le concevoir de différentes façons. On peut notamment s'appliquer à rattacher l'action de ce principe à la réaction, en général, de l'individu à l'égard de son milieu. Will. James a dit que « la iîn première et fondamentale de la vie psychique, c'est la conservation et la défense de l'individu » * et M. Roustan, par une argumentation fortement enchaînée et exposée avec infiniment de clarté, a tenté d'établir que ce point de vue suffit réellement à rendre compte du fonctionnement de la raison scientifique et que l'on peut, par conséquent, faire complètement abstraction de « l'entendement pur » tel que le concevaient, par exemple. Descartes ou Malebranche*. Ainsi, au point de vue qui nous occupe, l'individu trouve, dans la réalité physique qui l'entoure, du semblable et du divers. S'il devait se poser, à l'égard de cette réalité, uniquement en observateur passif, ce qui le frapperait, ce serait sans doute surtout le fait de la diversité, et il conclurait donc forcément au panta rei d'Heraclite, ou plutôt au scepticisme absolu de son disciple Cratyle, à l'impossibilité de tirer, de la contemplation de ce dédale éternellement troublant, quoi que ce fût de ressemblant à une conception cohérente. Mais c'est que cette attitude désintéressée, l'individu ne peut pas l'avoir. Il faut qu'il vive, et de cette nécessité se déduit pour lui celle de l'action et de la prévision — nous avons vu au chapitre II (p. 33) que c'est là, selon la conception d'Auguste Comte, l'origine exclusive de la science tout entière. Or, manifestement, cette prévision n'est possible que si l'on admet, dans la réalité, de l'identique. Si l'animal faisait attention à ce qu'il y a de particulier dans les brins d'herbe, il ne parviendrait pas à brouter. Ces! au contraire parce que, par une erreur consentie, voulue,
1. W. James, Précis de psychologie, tr. Bandin et Berthtbr, Paris, p. 6.
2. D. Roustan, La. science comme instrument vital, Revue de métaphysique, 22* année, n» 3 (sept. 1914), pp. 614 et suiv.
il les identifie^, qu'il parvient au concept de l'herbe en général et que, dès lors, une prévision à l'égard de cette herbe lui devient possible. Et de même le carnassier ne doute point de l'existence ni de l'identité de la proie qu'il poursuit, bien que l'image disparaisse fréquemment à sa vue et constamment change de taille et de forme : le moindre doute à cet égard rendrait toute chasse impossible.
Incontestablement, une théorie de ce genre présente un côté très séduisant pour un esprit façonné par les doctrines biologiques de nos jours. Pour Locke, pour Leibniz, pour Kant, l'intellect humain était quelque chose d'indépendant du reste de la nature et aussi d'achevé une fois pour toutes. Nous, au contraire, nous voudrions, en vertu du concept d'évolution, le voir sortir du sein même de la nature, et toute hypothèse qui semble constituer un pas dans cette voie est sûre de trouver notre entendement favorablement prédisposé. C'est le cas ici, où la théorie fait appel précisément à des notions que le darwinisme nous a rendues familières : nous pouvons nous imaginer cette tendance à l'identification du divers naissant, avec la vie animale, avec la conscience, sous son aspect le plus fruste, comme une variation accidentelle en quelque sorte, mais persistant et se confirmant, en tant que variation utile à la vie de l'individu et de l'espèce.
Que si, cependant, on va un peu plus au fond de cette conception, on s'apercevra qu'elle entraîne des conséquences que notre raison a beaucoup de peine à accepter. Nous n'avons, à cet égard, qu'à nous reporter à nos observations au sujet de la théorie proprement empiriste. Sans doute, la principale difficulté à laquelle se heurtait cette hypothèse n'existe-t-elle plus ici : nous n'avons pas à expliquer comment l'idée de l'identique naît de la contemplation du divers. Mais il tombe sous le sens que l'identité sortie de la réaction contre le milieu ne peut être qu'une identité limitée. D'où vient donc, à l'entendement, le concept de l'identité parfaite, absolue, concept <jui le domine à tel point qu'il ressent comme une discor-
dance le fait que la réalité n'y correspond pas entièrement ? Peut-on dire que nous souhaitons l'identité parfaite afin de mieux prévoir ? N'est-il point patent au contraire que, s'il n'y avait pas de divers, notre entendement ne trouverait pas sur quoi s'exercer ? Qui donc ne voit que l'absence de variation dans le temps rendrait oiseuse toute prévision, puisque rien ne devant plus se produire, il n'y aurait plus rien à prévoir?
De toute évidence, cette manière de notre entendement de dépasser ce qui, selon cette conception, doit constituer son but véritable et même son but unique, apparaît ici particulièrement énigmatique. On dira, avec M. Roustan, que « l'insatiable curiosité » dont la science fait preuve n'empêche point qu'elle ne soit « essentiellement une fonction vitale », étant donné que « dès que l'homme a paré aux nécessités les plus pressantes, il lui réussit de s'oublier lui-même, d'être plus attentif aux choses extérieures qu'à ses propres besoins, de ne pas rester hypnotisé par son désir, de ne pas s'absorber en lui, de sympathiser au contraire sans arrière-pensée avec cette nature impénétrable à l'animal égoïste * ». Il est vrai. Mais il est tout aussi incontestable que cette vérité — la conviction profonde que, tout se tenant, tout savoir, quel qu'il puisse être, doit, tôt ou tard, devenir utile dans le sens le plus immédiat du terme — constitue une acquisition récente de l'esprit humain. Auguste Comte encore ne s'en montrait que très insuffisamment pénétré (cf. chap. IV, pp. 102 et suiv.), et M. Roustan constate avec raison que « l'homme recueille les plus grands bénéfices de son activité scientifique aux périodes mêmes où il oublie le plus complètement les conseils » de l'initiateur de la philosophie positive ^ Mais alors, comment faire rentrer cela dans le cadre de la théorie? Gomment concevoir que, dans le cas précis du processus d'identification, l'entendement, par un eifort conlinuellement et inlassablement poursuivi, tende