‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 76 sur 153 · Ib., p · texte numérisé non relu

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même, nous l'avons vu, de toute science quelle qu'elle soit et si « positive » que soit, en apparence, sa formule.

Cette situation — l'analogie qui subsiste, en ce qui concerne la recherche de la rationalité entre la science actuelle et les constructions les plus aventureuses de l'apriorisme — ne doit cependant pas nous faire oublier combien essentiellement l'attitude de cette science diffère, en ce qui concerne les déductions qu'elle met en œuvre, non seulement de l'attitude de Hegel, mais encore de celle de Descartes et de Kant. Le savant de nos jours a le sentiment très net qu'aucune théorie ne peut être complète en physique. Il sait qu'à rencontre du fait mathématique (chap. XV, pp. 204 et suiv.), le fait physique, quels que soient nos efforts et le succès qui les accompagne, ne se laisse jamais pénétrer que par un certain côté; tout le reste demeure inaccessible à notre entendement, opaque en quelque sorte. Sophie Germain a fort bien marqué ce contraste. « On croirait, à voir notre assurance, dit-elle, que, à l'exemple du géomètre, nous sommes parvenus à exprimer la nature du sujet [matériel] avec une telle précision que toutes ses propriétés sont renfermées dans notre définition. » Mais ce n'est qu'une apparence trompeuse, en réalité nous sentons fort bien qu'il n'en est pas ainsi, que, « au lieu d'une équation absolue qui renferme l'objet de nos recherches tout entier, en sorte que rien de ce qui lui appartient ne puisse être étranger à cette espèce de définition caractéristique, nous connaissons seulement quelques propriétés relatives à nos sens », de sorte que « nous ignorons complètement l'essence » de la matière *. La connaissance parfaite de l'être réel, cette adaequatio rei et intellectus selon la définition d'Isaac (Israeli) que saint Thomas a adoptée *, est impossible.

En parlant de l'évolution que la science a subie en abandonnant l'espoir de parvenir à la déduction continue

1. Sophie Germain, Con«icfera<io/is générales sur l'état des sciences. CEuvre» philosophiques, Paris, 1879, p. 126.

2. Cf. A -D. Sertillanges, Saint Thomas d'Aquin, Paris, 1910, voJ. l"r p. 41.

(chap. XIV, pp. 161 et suiv.), nous avons souligné le rôle bienfaisant qu'a joué, dans cet ordre d'idées, le positi^dsme. 11 faut ajouter que quelques-unes des outrances d'Auguste Comte qui apparaissent les plus choquantes, les plus contraires à l'attitude de la science de nos jours, s'expliquent néanmoins dans une certaine mesure si l'on tient compte de ce fait qu'il lui fallait réagir contre la tendance à croire à la possibilité de la rationalisation complète du fait physique. Ainsi, il suffit d'ouvrir un manuel de chimie physique pour se rendre compte à quel point Comte s'est fourvoyé en interdisant aux théories mathématiques l'ac-. ces de la chimie (p. 239). 11 n'empêche que le sentiment qu'il y avait sans doute au fond de cette défense, celui de la spécificité du phénomène chimique, de l'impossibilité qu'il y aurait à le réduire entièrement au phénomène physicjue — ou comme nous l'avons formulé au chapitre VI (pp. 218 et suiv.), de l'existence d'un ou plusieurs irrationnels chimiques — était probablement tout à fait juste. Et de même a-t-il eu grandement tort de déclarer que toute assimilation entre la lumière et le son ou le mouvement serait toujours une « supposition arbitraire » et de condamner en général toutes les tendances visant à établir des rapports entre ce que nous appelons à l'heure actuelle les diverses formes de l'énergie, en affirmant qu'il existe « six branches irréductibles » de la physique « peut-être sept * ». Mais s'il a obéi sans doute, en l'occasion, surtout au sentiment de nécessités qui résultaient en effet des fondements de sa doctrine (chap. P', p. 18), il n'en est pas moins probable que, là encore, sa pensée envisageait, obscurément, ce fait que la spécificité des phénomènes, là où elle apparaît fortement tranchée, est susceptible d'indiquer l'existence d'irrationnels particuliers.

Que si nous tentions de rationaliser la nature trop et surtout trop tôt, nous serions certains d'échouer. M. Enriquez, dans une publication récente, en a fourni un exemple

1. A. Comte, Cours, vol. II. p. 445, vol. III, p. 152. Politique positive^ Paris, 1851, p. 528.

excellent. Quand nous recherchons, en mécanique, la résultante de deux forces égales agissant sous un angle, il nous paraît évident que cette résultante ne peut être que la bissectrice de l'angle en question, n'y ayant pas de raison, comme l'a déjà observé Poisson, pour qu'elle incline de l'un ou de l'autre côté. Mais M. Enriquez fait ressortir très justement que, dans le cas de deux forces déterminées par des pôles magnétiques de nom contraire, ce ne serait plus exact. C'est qu'en effet la représentation géométrique ne serait plus alors adéquate aux phénomènes, en ce sens que « certains éléments ou certaines relations physiques données qui ne sont pas substituables les unes aux autres y seraient exprimées au moyen d'éléments et de relations géométriques que nous considérons comme égaux ^ ». Le cas mis en avant par M. Enriquez est sans doute particulièrement frappant. Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que la restriction qu'il établit, loin de ne s'appliquer qu'à des exceptions, constitue au contraire une règle générale s'étendant à la physique mathématique tout entière. Aucune représentation mathématique, si fidèle qu'elle nous paraisse, ne peut en réalité exprimer toute la complexité du phénomène physique. Dans le cas le meilleur elle n'en traduit jamais qu'un aspect unique, et la théorie reste sus. ceptible d'être ruinée si, pénétrant plus profondément dans l'essence de ce phénomène, nous en découvrons un aspect différent. La catoptrique de M. Bonasse (chap. IV, p. 125) restera immuable tant qu'on en conservera les bases mathématiques, c'est-à-dire tant qu'on schématisera les surfaces et les rayons lumineux. Mais dès qu'on pénétrera plus profondément dans la structure des unes et des autres, elle comportera des tempéraments.

Ainsi, à mesure que de la partie la plus abstraite des mathématiques, celle qui s'occupe des chiffres seuls, on s'avance vers la physique, la science perd graduellement en rationalité pure. C'est ce que d'Alembert a exprimé

1. F. Enriqobz, Le principe de la raison suffisante dans la construction scientifiqucy Scieniia, V, Bologne, 1909, p. 7.

avec beaucoup de netteté dans son admirable Discours préliminaire à l'Encyclopédie. « Plus l'objet qu'elles [les sciences] embrassent est étendu et considéré d'une manière générale et abstraite, plus aussi leurs principes sont exempts de nuages... l'obscurité s'empare de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de propriétés sensibles. L'impénétrabilité, ajoutée à l'idée de l'étendue, semble ne nous offrir qu'un mystère de plus, la nature du mouvement est une énigme pour les philosophes, le principe métaphysique des lois de la percussion ne leur est pas moins caché ; en un mot, plus ils approfondissent l'idée qu'ils se forment de la matière et des propriétés qui la représentent, plus cette idée s'obscurcit et paraît vouloir leur échapper \ »

Que si nous opposons l'ensemble des sciences mathématiques à celui des sciences physiques, on aperçoit clairement, d'après ce que nous avons reconnu plus haut, quelle est la source de notre conviction intime de la rationalité supérieure des premières, conviction qui fait que la mathématisation du réel nous apparaît comme synonyme de sa rationalisation. Ce sentiment puissant et immédiat provient du fait de la déduction totale et certaine des mathématiques, opposée à la déduction partielle et précaire — dans le cas le meilleur — des sciences physiques.

Ainsi, dans le domaine de la physique, le savoir appuyé sur la déduction mathématique nous apparaît encore, en dépit du fait que nous ne le jugeons plus entièrement immuable, supérieur d'essence à celui qui ne pro^dent que de l'expérience généralisée, et il reste, dans la science, beaucoup de cet esprit cartésien qui, chez Kant, prêtait une dignité particulière à tout ce qui, en physique, se rattache à la déduction mathématique (chap. XIII, p. 127).

C'est qu'en effet, nous l'avons reconnu (chap. IV, pp. 105 et suiv.), contrairement à ce dont voudrait nous persuader la doctrine positiviste, les lois nous apparaissent comme étant plus éloignées des choses que les théories, comme

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