Encyclopédie, t. I, Paris, 1751, p. VIIL
i^G8 RAISON SCIENÏIF^IQUE ET RAISON PHILOSOPHIQUE
étant extérieures en quelque sorte à ces choses, alors que les théories sont censées pénétrer dans leur intérieur — leur rationalité, en vertu de la conviction profonde, indéracinable, de la rationalité foncière de la nature, étant une preuve de la conformité de leurs formules avec res7 sence véritable du réel. C'est ce qui explique le fait, étonnant à première vue, qu'à propos des lois, l'homme ait toujours agi par approximation successive ; alors que, pour les théories, il a fallu des siècles de déceptions et de luttes pour qu'il fût reconnu qu'aucune d'entre elles ne pouvait être vraie absolument. Il n'y a jamais eu dans la science, à propos de simples lois, de luttes retentissantes, telles que celles qui ont signalé la disparition de la théorie péripatétique de la matière en physique, de l'hypothèse géocentrique en astronomie ou de la conception du phlogistique en chimie. Là même où l'histoire nous paraît signaler, à propos de lois, des discussions un peu vives, comme celles qui ont eu pour objet la loi des proportions multiples, le principe de la conservation de l'énergie ou celui du travail maximum, on s'aperçoit, en y regardant de plus près, que c'étaient au fond des conceptions théoriques qui étaient en cause ou qu'il y avait (comme pour l'énergie) des éléments aprioriques mêlés à l'énoncé, en apparence empirique. Autour de la loi newtonienne de la gravitation (on peut l'affirmer) la lutte n'a pour ainsi dire jamais cessé ; mais elle a eu trait uniquement (nous faisons, abstraction, bien entendu, de l'hypothèse d'Einstein, qui appartient en quelque sorte à un plan différent) à la conception théorique, à l'hypothèse sur le mode de production que cet énoncé suggère pour ainsi dire inéluctablement. On a vu (chap. IV, p. 89) qu'Auguste Comte a essayé, à un moment donné, d'influencer l'attitude des physiciens dans ce domaine, en proclamant que certaines lois une fois établies, telles que le principe de Mariotte, devaient rester intangibles à tout jamais. Mais précisément la manière dont les exhortations et vitupérations passionnées de cet esprit puissant (qui, par ailleurs, a exercé une influence si considérable sur la pensée des générations qui
ont suivi) sont tombées pour ainsi dire à plat, montre à quel point tout cela était étranger à la science véritable : la loi de Mariotte n'a pas trouvé beaucoup de défenseurs, du moins dans le sens absolu dans lequel Comte entendait la maintenir, et le physicien moderne use de cette formule comme d'une première approximation, applicable uniquement au « gaz idéal », qu'il sait fort bien ne devoir jamais rencontrer dans la réalité ; en quoi faisant il n'a même pas l'impression de rompre avec la tradition que le fondateur du positivisme défendait avec tant de fougue — tellement le procédé de l'approximation successive lui apparaît, en l'occasion, le seul possible.
C'est un très grand mérite de Kant d'avoir reconnu qu'à rencontre de ce qu'affirmait la conception cartésienne qui attribuait tout à la déduction et où l'expérience n'entrait que subrepticement, à l'encontre aussi de la conception baconienne pour laquelle la science se résume en l'expérience et où la déduction à son tour a beaucoup de peine à pénétrer, la science n'a pas une origine unique, qu'elle est mêlée d'apriori et d'aposteriori : son tort fut de croire que l'on pouvait, d'avance, délimiter les deux domaines. Nous savons, au contraire, que c'est là une entreprise impossible, qu'expérience et déduction s'entremêlent partout.
C'est bien là ce qui distingue aussi la méthode de la science d'aujourd'hui de celle de Descartes. Nous voudrions, sans doute, pouvoir, comme lui, déduire partout, et nous déduisons certainement partout où cela est, de quelque façon que ce soit, possible ; la science considère comme un immense progrès de pouvoir établir, entre des constatations purement empiriques, un lien déductif, de pouvoir édifier une théorie explicative : c'est ce qui fait cpie cette science ressemble si fort à la science cartésienne. Mais nous savons aussi que nous ne pouvons, ni ne pourrons jamais tout déduire, ni même déduire tout ce qui est essentiel, qu'il est impossible de réduire la science de la nature à une conception cohérente et rationnelle : c'est pourquoi nous sommes forcés de constater que Descartes
s'est abusé. On pourrait dire que la formule cartésienne est, pour la science d'aujourd'hui, un idéal ; mais il faut bien comprendre que nous avons, d'ores et déjà, la conviction que nous ne nous en rapprocherons pas indéfiniment, les irrationnels déjà découverts constituant des barrières infranchissables sur la route qui mène vers lui, barrières auxquelles, à mesure que la science avancera dans sa tâche, d'autres ne peuvent manquer de s'ajouter.
Ainsi le véritable progrès de la science, qui est le progrès qu'accomplit notre entendement dans l'œuvre de la compréhension de la nature, consiste nécessairement, au fond, à fixer les limites et les modalités de l'accord entre la nature et la raison. C'est là la tâche du savant, on peut l'affirmer hardiment, sa tâche unique, car le vrai savant, quoi qu'on en ait dit, ne se préoccupe point des applications pratiques qui pourront résulter des découvertes. Ces applications, il serait du reste, bien souvent, incapable de les prévoir, car elles résulteront d'autres découvertes qui, de bien moindre envergure que la sienne sans doute, seront néanmoins de véritables découvertes et dues d'ailleurs à des esprits autrement conformés que le sien \Mais le mérite principal de ces conquêtes n'en revient pas moins au théoricien : si grande que soit la dette de l'humanité envers Lister, pour l'établissement de la méthode du traitement antiseptique des plaies, nous sentons tous qu'une
1. M. OsTWALD, en résumant les traits caractéristiques de la carrière scientifique de Faraday, note, avec justesse, que ce grand physicien n*a réussi dans aucune des multiples tentatives qu'il avait faites en vue d'inventions immédiatement applicables, alors que cependant ses découvertes abstraites ont entraîné indirectement des progrès pratiques incalculables {Grosse Maenner, 2* éd., Leipzig, 1910, p. 115). Le cas de Liebig n'est pas moins caractéristique : Liebig a cherché toute sa vie à gagner de l'argent en monnayant ses découvertes. II a pris à cet effet toute une série de brevets en vue de la fabrication d'engrais artificiels, de miroirs argentés, etc., qui ne lui ont valu que des déboires. Alors qu'une simple observation faite en passant, dans un travail sur la composition de la chair animale, donna à un ingénieur l'idée de la création d'une usine d'extrait de viande dans la République Argentine, et comme Liebig consentit à prêter son nom à cette entreprise, celle-ci lui rapporta des profits fort considérables et dont, semblet-il, ses descendants bénéficient encore à l'heure actuelle {ib., pp. 195, 200, 206 et suiv.).
gratitude infiniment plus grande encore est due à Pasteur, dont la théorie a rendu cette méthode possible. Et quel que soit le mérite des inventeurs de moteurs à explosion, il ne se compare évidemment point, même de fort loin, à celui de Carnot, qui cependant n'a rien inventé du tout et s'est contenté d'établir une proposition relative au rendement maximum de toute machine thermique en général. Ainsi, même si l'on considère les choses au point de vue de l'utilité, il n'est pas douteux que la valeur de la théorie prime de très haut celle de n'importe quelle invention pratique. Tant que l'œuvre de la pénétration de la nature était peu avancée, les inventions pouvaient sans doute quelquefois être le fruit du hasard et dues à des esprits ingénieux et n'ayant, du savoir scientifique de leur époque, qu'une connaissance imparfaite ; mais cela est devenu bien plus rare maintenant et le deviendra évidemment de plus en plus, à mesure que progresse la science. Les inventions actuelles ne sont très certainement, dans l'immense majorité des cas, que de simples applications de vérités scientifiques abstraites. Or, pour qu'il y ait de ces applications, il faut qu'il y ait de la science, des savants dont la seule préoccupation soit Vhonneiir de Vesprit humain (cf. plus haut, p. 260). Jacobi, on l'a vu, pensait surtout aux mathématiques pures, qui constituent en effet la branche la plus abstraite du savoir humain, ce qui pourtant n'empêche point que leur développement ait exercé et doive exercer sans doute toujours l'influence la plus profonde sur la marche des sciences physiques et, par là, sur celle des applications qui ont la portée la plus immédiatement pratique. Personne ne saurait sérieusement contester que les immenses progrès accomplis par la physique depuis deux siècles sont une conséquence directe de l'invention du calcul infinitésimal, qu'ils eussent été, par le fait, impossibles sans cet acquis des mathématiques pures. Et peu de physiciens sans doute seront disposés à douter que si les mathématiques accomplissaient à l'heure actuelle un nouveau progrès analogue à celui dii à Newton et à Leibniz, ce fait aurait aussitôt (comme nous l'avons exposé au cha-
27i RAISON SCIENTIFIQUE ET RAISON PHILOSOPHIQUE
pitre V, p. 1G6) une immense répercussion au point de vue duprogrès des sciences physiques.
Il suffit, du reste, de regarder travailler le savant pour reconnaître la véritable nature de ce qui fait l'objet de ses efforts. Il a examiné un ensemble de phénomènes, de constatations faites par ses prédécesseurs ou par lui-même, il a opéré sur des formules, et l'idée lui est venue que ces circonstances devaient entraîner telle ou telle conséquence, conditionner tel ou tel phénomène, non constaté encore. Bien entendu, en cherchant, il s'est appliqué à suivre d'aussi près que possible la marche de la nature elle-même, à tenir compte de toutes les anomalies, de tous les irrationnels relevés. Mais, ceci compris, il a raisonné, déduit, c'est-à-dire qu'il a supposé que, dans les limites qu'embrasse sa déduction, la nature devait suivre la voie même de sa raison. Sans doute, le raisonnement fait, il vérifiera, et si la nature lui donne tort, il essaiera d'une voie différente ; mais toujours il formera des suppositions et, ce faisant, ne fera évidemment que supposer un accord (aussi partiel que l'on voudra) entre la nature et l'entendement.
Cette conception du travail scientifique, conception selon laquelle, comme le formule Claude Bernard, il « ne saurait y avoir de méthode pour faire des découvertes * », va directement à l'encontre des théories proclamées par Bacon. Bacon, en effet, a cru que l'on pouvait parvenir à des découvertes scientifiques par des procédés d'induction en quelque sorte mécaniques ; il s'est donné beaucoup de peine pour élaborer des schémas très détaillés, dont l'emploi devait laisser « peu d'avantage à la pénétration et à la vigueur des esprits », les rendant au contraire « tous presque égaux ' ». Or, les schémas de Bacon, on peut hardiment l'affirmer, n'ont jamais été employés d'une manière suivie par aucun savant digne de ce nom, et aucune découverte scientifique, grande ou petite, n'est due à leur
1. Cl. Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, éd. Sertillanges, Paris, 1900, p. 57.
2. Bacon, Novum Organon, liv. 1", aph. 61, cf. ib., aph. 122, aussi Redargutio philosophiarum ( Works, éd. Montagu, London, 1829, vol. XI), pp. 457-458.
application. Des savants ont, parfois, constaté eux-mêmes cette stérilité de travaux qui prétendent se passer de toute anticipation sur les résultats qu'on recherche. On peut notamment citer à ce sujet les opinions de trois hommes illustres qui comptent parmi les créateurs de cette science éminemment expérimentale qu'était la chimie de la première moitié du xix^ siècle. « Pour tenter une expérience, dit Berthollet, il faut avoir un but, être guidé par une hypothèse ^ » Humphry Davy aftirme que « ce n'est qu'en formulant des théories et en les comparant aux faits que nous pouvons espérer découvrir le vrai système de la nature ' ». Et Liebig, après avoir déclaré qu'entre des expériences dans le sens de Bacon et de véritables recherches scientifiques il y a « le même rapport qu'entre le bruit qu'un enfant produit en frappant sur des timbales et la musique », fait ressortir que c'est au contraire l'imagination scientifique qui joue dans les découvertes le rôle le plus considérable et que l'expérience, tout comme le calcul, ne serî qu'à aider le processus de la pensée '.
Montaigne, déjà, avait dit quelque chose d'analogue. Dans le passage dont nous avons extrait quelques phrases au chapitre 11 (p. 34), après avoir insisté sur le « désir de connaissance » et sur le fait que nous « essayons tous les moyens qui nous y peuvent mener », il ajoute : « Quand la raison nous faut, nous employons l'expérience, qui est un moyen plus faible et plus vil. »
Mais nul n'a mieux pénétré ce côté essentiel de la re-
1. Berthollet, Essai de mécanique chimique, Paris, 1803, p. 5.
2. Cf. Encyclopaedia, Britannica, 9» éd., article Dat'i/, p. 847.
3. LiEBiG, Reden und Abhandlungen, Leipzig, 1879, p. 249. Ce n'est pas là. du reste, une disposition d'esprit particulière aux chimistes de cette époque, En 1786 déjà Guyton de Morveau écrivait : « Je ne dissimule pas qu'il y a une foule de gens qui ne cessent de crier, des faits 1 des faits ! le moment n'est pas venu de s'occuper des théories : ce langage n'est conforme ni à la raison, ni à l'opinion de ces hommes dont notre siècle s'honore : « à savoir : « les BufFon, les Franklin, les Macquer, les Bergman, les Priestley, les Lavoisier, etc. » Guyton fournit des citations de chacun de ces savants ; l'opinion de Macquer est particulièrement topique : « Le raisonnement est en quelque sorte l'organe de vue du physicien... L'expérience qui n'est pas dirigée par la théorie est toujours un tâtonnement aveugle. » {Encyclopédie méthodique, Chimie, pharmacie et métallurgie, vol. I", Paris, 1786, p. m).