Encyclopédie, article Astrologie, vol I", p
4. Le lecteur qui désirerait se documenter sur ce domaine n'aurait qu'à parcourir les consciencieuses chroniques qu'y consacre, dans le Mercure de France, M. J. Brieu. On y trouvera fréquemment des comptes rendus de livres d'astrologie judiciaire conçus tout à lait selon l'ancien modèle.
mêmes, à la fois si simples et si lourds de sens, de bonheur et malheur, en témoignent éloquemment ^
L'apparition de cette fausse science, la « maladie la plus longue qui ait affligé la raison humaine » selon la juste expression de Bailly ', est-elle donc énigmatique ? En aucune façon. Il faut considérer, tout d'abord, que l'astrologie judiciaire, celle à laquelle nous pensons de préférence en prononçant ce terme d'astrologie, s'appuie sur l'astrologie dite naturelle, qui affirme l'influence des corps célestes sur les phénomènes météorologiques. Ce n'est pas beaucoup exagérer que d'affirmer que dans des pays à saisons très tranchées (comme par exemple en Ghaldée, où l'astrologie paraît être née), l'apparition et la cessation des pluies, des grandes chaleurs, etc., coïncidant avec l'apparition et la disparition de certains astres, la croyance à une liaison entre les deux sortes de phénomènes devait surgir pour ainsi dire spontanément. Que les Hyades fussent des astres pluvieux et Sirius un astre ardent, cela paraissait aux Grecs une sorte de lieu commun scientifique, n'ayant besoin d'aucune démonstration . De là à la croyance en l'influence générale des astres, surtout sur les affaires humaines importantes, les guerres, les révolutions, il n'y avait qu'un pas. La déduction ne nous paraît plus s'imposer actuellement, parce que l'astronomie moderne nous a habitués à penser à la terre comme à une planète infime, perdue en quelque sorte dans l'immensité de l'espace et la multiplicité des systèmes. Mais alors on la croyait le centre de tout et il paraissait absurde
1. On pourrait encore citer, dans le même ordre d'idées, le verbe considérer, rexclamation à la, bonne heure, l'emploi fréquent du mot étoile comme synonyme de destinée, comme par exemple dans la locution son étoile pâlissait. — Même si, comme on le suppose généralement à présent, la dernière syllabe du mot bonheur dérive du latin augurium, il n'en demeure pas moins évident que le présage auquel on pensait se rattachait surtout à des conceptions astrologiques.
2. Bailly, Histoire de l'astronomie ancienne, 2* éd., Paris, 1785, p. 261.
3. Bailly encore, dont on a vu cependant l'attitude résolument hostile à l'égard de l'astrologie judiciaire, croit non seulement à l'influence du soleil et de la lune sur les vents, mais aussi à l'action météorologique des planètes « que l'on ne pourra séparer que par le travail des siècles » {Histoire de l'astronamie moderne, vol. I", pp. 434 et suiv.).
ErsCORE LA RATIONALITÉ DU REEL 279
de supposer que des phénomènes aussi importants que ceux que l'on observait dans le ciel fussent sans répercussion sur la terre ; car Dieu ne faisant rien en vain, ces phénomènes devaient donc avoir une fm, servir à quelque chose, ce qui, nous l'avons vu, signifiait tout simplement qu'ils devaient être utiles à l'homme, ce « roi de la création » comme l'a appelé un finaliste de nos jours (chap. YII, p. 2o6). C'est là notamment l'argument que met en avant Tycho dans sa défense de l'astrologie \
Nous voyons ainsi qu'aucun phénomène, même le plus lointain, ne peut être considéré comme exclu a pj^iori de nos recherches. Il s'agit donc véritablement de deviner ce que nous mettrons en rapport et c'est pourquoi il est indispensable que l'imagination scientifique intervienne et formule une supposition, qui ne peut être autre chose qu'une prévision, une idée préconçue.
Sans doute, il y a des cas où, par suite, soit de conceptions théoriques qui nous apparaissent comme fermement établies, soit simplement de connaissances précédemment acqnises, nous considérons comme avéré le fait d'une liaison particulière entre les phénomènes et certaines de leurs conditions et oii, dès lors, il est en effet possible de procéder selon une méthode qui a l'air de ressembler au schéma baconien, en étudiant, sans préparation aucune et sans effort d'invention, la variation du phénomène en fonction d'une condition déterminée. Nombre d'esprits consciencieux, mais dénués de toute imagination scientifique, se sont bien souvent appliqués à des travaux de ce genre, en accumulant des observations et des mesures et en dressant des tables méthodiquement arrangées et qu'on renferme dans des publications volumineuses. M. Bonasse s'est amèrement moqué de ces ti^avaux pénibles ', et ce n'est pas tout à fait sans raison. 11 est certain que leur véritable valeur scientifique est mince, inférieure à celle
1. Tydhonis Brahbi De discipUnis mathematicis oraiio, Eafniae, 1610, p. 15. Cf. Appendice XVH.
2. H. BouASSB, Développement historique des théories de la physique,SciGiitia, VII,J1910, p. 298.
que présente le moindre éclair, le plus faible progrès de la théorie, progrès qui nous fait connaître quelque chose de nouveau, un rapport que nous ne soupçonnions point ; par le fait, leur seule justification est dans l'espoir qu'ils pourront, un jour, servir de point de départ à un tel travail de l'esprit. Il ne faut même pas se bercer de cette illusion que la minutie de ces travaux garantit leur caractère inébranlable. Car tout résultat acquis ainsi met évidemment en jeu le postulat sur lequel est fondé l'ensemble des mesures exécutées, à savoir le fait d'un rapport particulier entre le phénomène et la condition. Que s'il était au contraire démontré qu'une condition autre que celles dont il a été tenu compte intervenait efficacement, le tout serait à recommencer. Prenons un exemple concret : le physicien a étudié la variation de l'élasticité que présente un fil fait d'un alliage de fer et de nickel, en fonction de sa teneur en nickel. Mais s'il est ensuite révélé que la manière dont la fonte du lingot ou son refroidissementjse sont effectués, ou des admixtions infimes de manganèse (dont l'opérateur n'a pu tenir comple) etc., jouent en l'occasion un rôle important, la table deviendra inutilisable.il ne servira de rien d'affirmer que l'on a observé toutes conditions égales (Tailleurs, car on ne pourra jamais observer réellement toutes les conditions.
Mais peut-être y aura-t-il avantage, pour mieux mettre en lumière ce rapport si étroit entre la recherche expérimentale et l'hypothèse, de s'adresser à la science dupasse plutôt qu'à celle d'à présent.
Selon la conception courante, l'hypothèse est quelque chose de postérieur à l'expérimentation, qui lui est superposé et qui, de toute façon en est entièrement distinct et peut en être nettement séparé. On croit aussi que, cette séparation opérée, ce qui reste est inébranlablement acquis à la science : c'est un Jait, et l'on considère en quelque sorte comme un truisme que les faits demeurent alors que les théories passent. Essayons de nous rendre compte, en examinant un exemple précis, de ce qu'il en est en réalité.
Voici un livre de chimie signé d'un nom justement
célèbre auprès de la postérité : les Digressions académiques de Guy ton de Morveau ^ Antérieur aux travaux de Lavoisier, ce livre est entièrement pénétré de la théorie du phlogistique. Le phlogistique est le « feu élémentaire pur », le principe de la volatilité et de la dilatabilité, de la couleur et des odeurs et aussi « l'agent de toutes les dissolutions par les acides » * ; son existence n'est pas effleurée dans l'esprit de l'auteur du doute le plus léger, il apparaît comme une substance aussi réelle que n'importe quelle autre et Guyton arrive même à dresser une table donnant le contenu des divers métaux en phlogistique ^ Bien entendu, il ne s'en suit point, en dépit de la forme fort étrange, à notre point de vue actuel, que revêt l'exposé de l'auteur, que l'ouvrage soit sans intérêt ; tout au contraire, il est aisé de se rendre compte que, précisément par des constatations et des considérations se rattachant de très près à la théorie régnante, ce travail constitue un moment important dans le progrès de la science. Guyton de Morveau, en effet, cherche à démontrer qu'une des caractéristiques élémentaires du phlogistique est d'être un corps léger *. Pour ce faire, il recueille soigneusement tous les témoignages connus sur l'accroissement de poids que subissent les métaux au moment où ils sont censés perdre
1. G. de Morveau, Digressions académiques, Dijon, 1772. Le titre porte 1*762, mais, sans parler d'autres circonstances, la date de « l'approbation », signée de Macquer, suffit à prouver qu'il s'agit d'une coquille.