L. c, p. 245 et suiv
que noas avons établi dans notre ^chapitre P"^ (pp. 9 et suiv.) sur l'évolution que peuvent subir les lois par suite de la disparition de la substance à laquelle elles ont trait. Nous y avons reconnu (précisément à propos du feu élémentaire, dont le plilogistique n'est que l'avatar dernier), que cette disparition n'est pas, dans tous les cas, également complète, qu'elle comporte, en quelque sorte, des degrés, que l'évanouissement de la substance peut laisser debout le genre, alors que, d'autres fois, ce genre luimême se dissout. Dans le cas précis, les .phénomènes de l'oxydation et de la réduction constituent encore, à l'heure actuelle, une véritable classe ; notre oxygène n'est là, en somme, qu'un plilogistique négatif, et les conclusions de Guyton sont donc, dans une certaine mesure, susceptibles d'être traduites dans la langue actuelle de la science. Par contre, pour le bleu de Prusse, il ne reste plus [trace du genre lui-même : nous avons de la peine à nous imaginer que l'on rapprochait la formation de cette substance, que nous savons être un processus passablement compliqué, d'une simple réduction. Et quoique Guyton, bien entendu, ait eu raison d'aflirmer qu'il ne s'agissait point, en l'espèce, du véritable plilogistique identique, non seulement sa démonstration, mais ses expériences elles-mêmes ne nous intéressent plus en aucune façon ; l'évolution de la conception scientifique a été à tel point profonde, que le fait scientifique lui-même a disparu. Non pas, sans doute, dans ce sens que les résultats de ,Guyton soient démon-^ très matériellement inexacts : Guyton était un manipulateur soigneux, et si un chimiste d'aujourd'hui se donnait la peine d'observer dans les mêmes conditions, il contirmerait sans doute l'essentiel de ses données. Mais c'est ce que précisément aucun chimiste ne se souciera de faire, et il n'est pas difficile, d'après ce que nous venons de reconnaître, d'en voir la raison. Le fait scientifique n'est pas une observation quelconque, c'est une observation susceptible d'être généralisée, de nous conduire à formuler une loi, car il n'y a point de science sans loi. Or, la loi présuppose le genre. eX, le genre ici s'étant éva-
noui, nous savons d'avance que la recherche, sur ce point, ne peut mener à rien, parce qu'il n'y a pas là de flhre susceptible d'être isolée.
C'est évidemment cette circonstance qui rend, la plupart du temps, si pénible la lecture des travaux scientifiques appartenant au passé : il faut souvent un effort d'imagination considérable pour arriver à concevoir les faits sous les apparences qu'ils assumaient spontanément aux yeux des observateurs d'alors.
A quel point l'homme est susceptible de s'abuser en croyant à l'existence d'un lien légal là où, selon nous, il n'y en a aucune trace, il suffit, pour s'en convaincre, de constater qu'il a existé des sciences que nous sommes forcés de considérer comme entièrement fictives. L'astrologie judiciaire, dont nous avons parlé tout à l'heure, nous offre, dans cet ordre d'idées, un exemple topique, mais on en trouve beaucoup d'autres. L'art appelé proprement chimique, c'est-à-dire celui du faiseur d'or, de même que tout ce qui se rattache aux pratiques « occultes » apparaissent certainement, au savant de nos jours, comme rentrant dans cette catégorie. Et l'on voit par là qu'en réalité ce passé se prolonge dans le présent, car il n'y a qu'à regarder autour de soi pour retrouver des adhérents de ces doctrines et qui y croient d'une foi robuste. Le cas est tout à fait analogue pour de prétendues sciences telles que la physiognomonie ou la graphologie, où la liaison des faits nous apparaît, pour des raisons du reste faciles à deviner, probable, sans que l'on ait réussi cependant jusqu'à présent à établir des lois. Il est certain, en effet, que dans la vie courante nous avons tous l'habitude de juger les gensj» au moins dans une certaine mesure, sur leur physionomie. Cependant, jusqu'à présent, toutes les tentatives visant à établir un système de règles quelconque, n'ont abouti qu'à des échecs risibles. De même, l'incertitude des constatations graphologiques les plus élémentaires, celles n'ayant trait qu'à l'identité pure et simple des écritures, est devenue proverbiale. Les partisans de la graphologie, sans doute, affirmeront qu'il faut qu'il y ait là un rapport ;
mais la question n'est pas là — strictement parlant tous les phénomènes dont nous ayons connaissance doivent être liés les uns aux autres — et ce dont il s'agit, c'est de savoir si cette liaison est à tel point étroite et dominante que condition et phénomène constituent un ensemble, une fibre, susceptible d'être isolée. Or, de cela, nous ne pouvons acquérir nulle certitude avant que cet isolement n'ait été effectué, c'est-à-dire avant que l'on ait réussi à formuler des règles véritables. Ainsi, il se pourrait, pour choisir un exemple de pure fantaisie, que la forme de la physionomie humaine dépendît, en premier lieu, de l'activité, purement physiologique, du système lymphatique chez l'embryon et chez l'enfant, l'influence des particularités intellectuelles et morales ne devenant véritablement connaissable que si nous sommes en mesure d'opérer, préalablement, la soustraction de ce qui est du à la circulation de la lymphe. Et de même, pour l'écriture, on ne sait quelle influence physiologique du système nerveux ou du système musculaire pourrait fort bien se faire sentir en première ligne, expliquant ainsi tous les échecs des tentatives actuelles.
C'est qu'en effet ce travail tendant à isoler la fibre est, dans certains cas, à ce point délicat, que même la véritication pure et simple des résultats que l'on affirme avoir obtenus peut faire naître des hésitations. En réalité, toute affirmation d'un fait scientifique a forcément pour base un calcul de probabilité, lequel à son tour doit s'appuyer sur une statistique.
« L'art de conclure d'après des expériences et des observations, dit Lavoisier en critiquant les affirmations du mesmériste Deslon, consiste à évaluer des probabilités et à estimer si elles sont assez grandes ou assez multiples pour constituer des 'preuves. Ce genre de calcul est plus compliqué qu'on ne pense ; il demande une grande sagacité et il est en général au-dessus du commun des hommes '. »
C'est une vérité dont nous n'avons pas conscience la