Cf. Grimaux, Lavoisier, Paris, 1902, p
:â8G RAISON SCIENTIFIQUE ET RAISON PHILOSOPHIQUE
plupart du temps, parce que, dans les travaux scientifiques bien faits, les données statistiques se présentent comme favorables sans exception à la formule soutenue et que, dès lors, la probabilité paraît atteindre à la certitude. Tous ceux qui ont peu ou prou travaillé dans un laboratoire savent qu'il y a là une part de fiction, qu'en réalité, même entre les mains du manipulateur le plus habile, les expériences parfois ne réussissent point; on trouve alors généralement toutes sortes d'explications à ces échecs et, tout aussi fréquemment, on n'en tient pas compte dans l'énoncé des résultats. La plupart du temps, cela ne tire pas à conséquence, du moment où le phénomène dont on s'occupe est suffisamment tranché et dépend de conditions suffisamment simples. Cependant dans certains cas particuliers des erreurs peuvent en résulter. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, les chimistes qui, à l'heure actuelle, étudient, à l'aide des moyens de recherche que la science a mis récemment entre leurs mains, ce que Ton appelle les complexes (cf. ch.II, p. 67 et suiv. et ch.VII, p. 300) ont, m'a-t-on dit, bien souvent l'impression que des corps ont été décrits parfois par leurs prédécesseurs qui, en réalité, n'existent point.
La véritable nature des affirmations scientifiques devient plus évidente encore si, quittant le terrain de la science établie, nous examinons une branche du savoir, ou une prétendue branche qui, si elle n'est pas absolument rejetée par l'opinion scientifique commune, est certainement considérée comme fort douteuse. Pensons par exemple à l'art du sourcier. Peut-on réellement, à l'aide d'une baguette ou d'un instrument analogue, indiquer la nature du soussol, les sources, les minerais, etc., qu'il recèle ? Il est clair que, pour démontrer l'affirmative, il faudrait un certain nombre d'expériences, exécutées dans des conditions où la bonne foi de l'opérateur fût amplement garantie, et qui permissent de dresser une liste des réussites et des échecs, de manière à ce qu'il fût établi que le nombre des premières dépasse notablement la proportion qui résulterait d'une application pure et simple des lois du hasard. Et il
est tout aussi clair que tant qu'une telle démonstration ne sera pas faite, la science aura parfaitement raison de traiter toutes les affirmations rentrant dans ce domaine comme nulles et non avenues.
Dans le cas du sourcier, il s'agit en somme — autant du moins que l'on s'abstient de faire intervenir la prédisposition momentanée, etc., du principal acteur — d'un phénomène simple, où la réussite sera facile à définir et où, par conséquent, un nombre relativement restreint d'expériences suffiraient. Le cas devient plus difficile s'il est question de phénomènes mettant en cause l'activité volontaire de l'homme ou seulement le fonctionnement de son organisme animal. Succès et échec étant peu marqués, on pourra généralement, avec quelque bonne volonté, commenter, ergoter et, en définitive, constater le résultat que l'on espérait. C'est là ce qui explique que des croyances comme celle à l'influence des astres sur les destinées humaines aient pu se maintenir pendant des siècles. Elles passaient certainement pour être constamment confirmées par l'expérience, alors que, pour nous, la vanité de toute cette prétendue science paraît hors de doute. Ainsi la bonne volonté seule, la volonté de croire — résultant dans le cas précis du désir puissant de connaître l'avenir, désir qui anime tout être humain — a suffi dans ce cas pour créer l'illusion, pour faire voir à des générations de savants observateurs un lien légal direct là où, selon nos convictions actuelles, il n'y en a pas trace.
C'est ce que Lavoisier a exposé dans la suite du morceau dont nous avons cité plus haut les premières phrases : « C'est sur leurs erreurs [les erreurs du « commun des hommes »] dans cette espèce de calcul qu'est fondé le succès des charlatans, des sorciers, des alchimistes ; que l'ont été autrefois ceux des magiciens, des enchanteurs et de tous ceux en général qui s'abusent eux-mêmes ou qui cherchent à abuser la crédulité publique. »
Le cas est tout à fait analogue en ce qui concerne un grand nombre de pratiques médicales — mettons, pour ne pas éveiller de légitimes susceptibilités, de pratiques du
passé. Il est certain qu'il suffit de jeter les yeux sur un livre médical datant d'une époque, en somme, peu éloignée, comme par exemple celle de l'iatrochimie, pour être étonné et, bien souvent, horrifié des remèdes que l'on prescrivait communément, remèdes sans action possible sur l'organisme, en doses énormes, voire remèdes directement nuisibles. Et pourtant ceux qui ordonnaient ces prescriptions devaient être convaincus de^leur efficacité ; cette efficacité était évidemment à leurs yeux un fait établi, confirmé par des observations qui ne pouvaient laisser de place à aucun doute. Dira-t-on qu'ils savaient mal observer ? Gela est certain, en un sens, puisque le résultat total constituait une erreur, mais cela n'est pas vrai dans le sens ordinaire du terme ; Turquet de Mayerne, iatrochimiste et auteur indubitable de la découverte de l'hydrogène (c'est à sa Pharmacopée que nous pensons en première ligne en ce moment ^) était certainement un observateur d'une qualité peu commune. S'il s'est fourvoyé, ce n'est pas parce qu'il avait mal observé dans tel ou tel cas particulier, mais sans doute parce qu'il n'a recueilli qu'un nombre d'observations insuffisant, qu'il n'a pas tenu suffisamment compte des cas défavorables et qu'il a donc, en somme, mal jugé de la probabilité résultant des constatations qui étaient à sa disposition.
Gela se voit plus clairement encore, si possible, si nous considérons les pratiques médicales qui nous apparaissent à présent comme purement superstitieuses. Renan raconte que l'on a trouvé, à Garthage, des milliers de tablettes remerciant la déesse Tanit, à l'intervention de laquelle le fidèle attribue sa guérison. Il ne servirait de rien d'objecter que le prêtre, en dehors des actes religieux, prescrivait peut-être de véritables remèdes, car il est certain qu'aux yeux du malade, comme à ceux du guérisseur sans doute, le côté réellement efficace de ces prescriptions était ce qui avait trait à l'action de la déesse. Renan a donc
1 Cf. notre travail sur Théodore Turquet de Mayerne et la découverte de lliydrofjène, Revue Scientitique, 3' série, t. XVI, 1888, notamment p. 670.
parfaitement raison d'affirmer qu'en un certain sens il n'y a pas eu d'expérience plus fréquemment répétée. Faut-il croire à la déesse Tanit ? N'est-il pas certain, au contraire, que nous avons là devant les yeux un cas, infiniment plus flagrant, de l'illusion que nous avons constatée chez Turque t de Mayerne ? Bien entendu, cette illusion repose, tout comme pour l'astrologie judiciaire, sur une aspiration ancrée dans l'âme de l'homme, sur la volonté de guérir qui anime le malade et réagit sur son guérisseur. Peut-être même retrouvera- t-on quelques traces de cet état d'esprit — c'est là tout ce que nous oserons dire en cette délicate matière — dans la médecine actuelle qui, avec ses remèdes, prônés un jour, sur des données dont l'insuffisance est manifeste, et tout aussi subitement rejetés le lendemain, semble oublier parfois' la complexité extrême des phénomènes dont elle traite et ne paraît pas, dirait-on, suffisamment pénétrée des considérations sur la statistique et la probabilité dont nous avons parlé plus haut ^
Ainsi tout véritable travail scientifique implique un choix, l'exercice, de la part du chercheur, de ses facultés d'imagination, de jugement et de pénétration rationnelle, et la valeur intrinsèque de ce travail est, en définitive, en fonction du succès qui a couronné l'exercice des facultés divinatrices.
Ce qu'il faut observer encore à ce propos, c'est l'étroite connexité qu'il y a, à ce point de vue, entre la recherche d'une loi et celle d'une théorie figurative. Gomment, en effet, un chercheur parvient-il à prévoir un rapport de
1. 11 n'y a d'ailleurs, en cette matière encore, qu'à lire la suite de l'exposé de L'dvoisier : « C'est surtout en médecine que la difficulté d'évaluer les probabilités est la plus grande. Comme le principe de la vie est dans les animaux une force toujours agissante qui tend continuellement à vaincre les obstacles, que la nature, abandonnée à ses propres forces, guérit un grand nombre de maladies ; lorsqu'on emploie des remèdes, il est infiniment difficile de déterminer ce qui appartient à la nature ou ce qui appartient au remède. Aussi, tandis que la multitude regarde la guérison d'une maladie comme une preuve de l'efficacité du remède, il n'en résulte, aux yeux d'un homme sage, qu'un degré plus ou moins grand de probabilité, et cette probabilité ne peut se convertir en certitude que par un grand nombre de faits de même espèce. >>
dépendance entre deux séries de faits, sinon en supposant implicitement qu'il existe, entre ces séries, un lien intérieur ? En d'autres termes, il a recours, la plupart du temps inconsciemment, cela va sans dire, à une hypothèse sur le mode de production. C'est là une manière de raisonner qu'Auguste Comte, on l'a vu, proscrivait rigoureusement et qui cependant apparaît ainsi indispensable à la constitution même des lois dont, d'après son schéma, se compose la science.
Nous avons constaté au chapitre IV (pp. 103 et suiv.) que le savant, en passant de considérations relatives aux rapports, aux lois, à des suppositions sur ^'être, n'a manifestement pas le sentiment de changer de domaine (contrairement à ce que lui ordonne la doctrine positiviste) et avons reconnu que cette circonstance tient à ce que tout ce que nous qualifions de science a nécessairement un caractère ontologique. Mais \oici un autre aspect de la même thèse : non seulement le physicien en réalité ne formule de rapports qu'entre supports, mais en recherchant des rapports nouveaux, en raisonnant, comme il est contraint de le faire, sur la possibilité de ces rapports, il est forcé d'avoir recours aux implications que contenait, en l'espèce, le concept du support. Son attitude mentale, là encore, s'apparente donc étroitement à celle du savant qui formule une hypothèse figurative, et l'on comprend que ce dernier n'éprouve aucune répugnance à l'égard de cette « métaphysique ».
Nous voyons aussi quel est en quelque sorte le mécanisme intérieur de notre pensée qui fait qu'ayant constaté un ordre constant des phénomènes, nous soupçonnons aussitôt, derrière, ui lien 'ogiquement nécessaire des choses (chap. III, pp. 59 et suiv.). A première vue, on a l'air de superposer ainsi aux constatations un élément qui leur est étranger, et il est certain qu'au point de vue purement logique l'élimination de cet élément est aisée : c'est là précisément la circonstance dont profite si ingénument la conception cmpiriste. Mais en réalité on ne fait que rendre manifeste, au contraire, quelque chose que les constatations
contenaient implicitement, car cette supposition d'un lien intérieur a dû nécessairement précéder, dans l'esprit de celui qui les a formulées, la découverte elle-même.
Quelle que soit l'immense différence, en ce qui concerne aussi bien le point de départ que les moyens d'investigation mis en œuvre, entre un philosophe des écoles d'Ionie et un chercheur contemporain, il est manifeste que le second ressemble étroitement au premier en ce que, tout comme lui et en dépit de toutes les apparences contraires^ il cherche, par le travail de la pensée, à deviner la nature. Il lui ressemble certainement dans une mesure infiniment plus forte qu'il ne ressemble au chercheur radicalement empiriste selon le schéma de Bacon, censé interroger la nature par des procédés directs, excluant toute idée préconçue, c'est-à-dire tout essai de divination.
Le savant qui cherche part d'un terrain déjà déblayé. Là il voit, ou du moins croit voir où il y a accord entre la raison et le réel et où cet accord cesse. Mais dans la région où il entend pénétrer tout est trouble et il n'a, pour guider ses pas, que la lueur obscure d'un aperçu, d'une théorie plus ou moins vague sur la connexité intérieure des choses, résultant du rapprochement de telles ou telles circonstances jugées jusqu'à lui insignifiantes ou trop éloignées l'une de l'autre pour être mises en rapport. Ce qui l'inspire donc surtout, c'est une idée d'analogie, dans le sens le plus large du terme.
Nous pouvons serrer de plus près ce concept. Le chercheur, en se laissant guider par l'analogie, suppose que le phénomène qu'il étudie ressemble à tel ou tel autre dont la marche lui est connue ou se prête à être déduite. Pour ne choisir que les exemples les plus familiers. Newton supposera que la composante qui, se combinant avec le mouvement inertial, crée les orbites elliptiques des corps célestes, est la même que celle qui, sur la terre, cause les phénomènes de la chute des graves. Fresnel imaginera que la propagation de la lumière s'opère par un mécanisme qui ressemble à celui des ondulations et déduira de cette conception une série prodigieuse de conséquences que
l'expérience vérifie à un tel degré que, comme on l'a vu au chap. XV (p. 191 note), la vertu de pénétration que cette théorie recèle ne paraît pas encore épuisée à l'heure actuelle. M. Gouy pensera que l'agitation thermique des molécules doit mouvoir de petites masses visibles en suspension dans un liquide, exactement comme cela se passerait dans le cas de corps de dimension molaire, et cette idée se trouvera confirmée au point que ce mouvement pourra servir, entre les mains de M. Perrin, à reconnaître les dimensions des molécules. Alors que Kékulé et, à sa suite, M. Le Bel, Van't Hoff etM. Werner, rapprocheront des isoméries chimiques, restées inexplicables jusque-là, des propriétés de certaines figures géométriques, telles que l'hexagone, le tétraèdre et l'octaèdre.
Est-il besoin de faire ressortir que la supposition d'une analogie, dans chacun de ces cas, se heurtait à de graves objections ? Pour la gravitation newtonienne, sans doute, l'identité des deux forces, terrestre et supra-terrestre, nous paraît aujourd'hui complète. Mais, à l'époque de Newton, on n'avait pas perdu la mémoire du temps où, entre ce qui se passait sur la terre et ce que l'on observait dans le ciel « incorruptible », nulle assimilation ne semblait possible, et le poids apparaissait alors si peu comme t'attribut nécessaire de toute matière qu'un siècle plus lard encore, à la veille du triomphe des idées de Lavoisier, la conception d'une matière absolument légère, ayant, comme nous le dirions aujourd'hui, un poids négatif, n'était nullement considérée comme extravagante. Sans compter que la supposition d'une force, à la fois conforme à la nature de l'espace par la manière dont elle s'y épand et ignorant en quelque sorte ce même espace par l'instantanéité de sa transmission, était et demeure très certainement (ainsi que le démontrent la résistance des physiciens contemporains de la découverte et l'obstination de ceux qui ont suivi à rechercher la cause de la gravitation) fort paradoxale*.
La situation est plus apparente encore, si possible, en