Cf. Identité et réalité, pp. 77 et suiv
ce qui concarne les autres théories. Quoi de plus étrange que d'admettre, ainsi que l'a fait Fresnel, qu'un milieu rarissime, comme doit l'être l'éther, vibre non pas longitudinalement, comme l'air, mais transversalement, à l'instar d'un corps solide ? N'était-il pas, de même, singulièrement hardi de supposer que l'on pût voir, directemeni, les conséquences immédiates des mouvements moléculaires ? Et n'esL-il pas bizarre au fond d'opérer un rapprochement entre des réactions chimiques des plus complexes et de simples figures de géométrie ?
En raisonnant comme ils l'ont fait, ces hommes de science ont sans doute (ainsi que nous l'avons fait ressortir p. 272) supposé une conformité entre la nature et l'esprit humain. Mais ce sur quoi était fondée cette supposition, c'était la croyance à une similitude entre des séries de phénomènes qui apparaissaient certainement, aux contemporains, comme fort différents d'essence. Ces différences palpables, le découvreur, dans chaque cas, les annule dans son esprit, il les oublie en quelque sorte sciemment, en identifiant ce qui est divers. Et sa découverte nous apparaîtra d'autant plus étonnante, d'autant plus digne d'éloges, que le saut d'esprit qu'il aura accompli en la circonstance sera plus prodigieux, c'est-à-dire que ce qu'i^ aura rapproché nous aura paru, auparavant, plus distant, ou, en d'autres termes encore, que l'identification sera plus forcée. La situation, à cet égard, est donc exactement la même que celle que nous avons constatée à propos de la démonstration maihématique (chap. V, pp. 141 et suiv.).
Ainsi le raisonnement par analogie n'est, à son tour, qu'un effort continu en vue d'appliquer au monde des choses le schéma d'identification du divers*.
1. Stanley Jevons s'est clairement rendu compte de cette situation. En parlant de son principe de la substitution des semblables qui, nous l'avons dit (chap. V, p. 201), se rapproche, au point do vue de sa signification, de notre conception du processus d'identification, il dit : « Quand nous sommes certains qu'il y a une ressemblance exacte, notre conclusion est certaine; quand nous croyons seulement qu'il y a probablement ressemblance ou que nous devinons qu'il y en a, notre conclusion n'est que probable et non certaine » {Logic, s. 1. n. d., p. 75). U expose le mécanisme du raisonnement analogique en déclarant que « quand nous désirons expliquer quelque chose
Et c'est ce qui nous fait voir plus clairement encore que ce processus est décidément celui qui crée la science, puisque c'est par cette voie uniquement que nous cherchons à saisir véritablement, c'est-à-dire, à nous expliquer le réel.
Cette observation nous aidera aussi à mieux comprendre un côté du problème de l'explication auquel nous avons touché dans notre chapitre III (p. 73;. Nous y avons constaté que, selon l'opinion commune, l'explication consiste dans la réduction du phénomène moins familier au phénomène plus familier et avons reconnu que cette théorie est insoutenable, qu'en mettant en jeu le calorique, les atomes, l'éther, l'électricité pour expliquer des phénomènes quotidiens de notre perception directe, la science ramène au contraire quelque chose de très familier à des éléments incontestablement étranges et mystérieux. Cependant, il convient de reconnaître que, dans ce cas comme dans d'autres du même genre (cf. chap. P% p. 30), notre conviction ne peut être complète que si nous sommes en mesure de nous rendre compte comment cette erreur, certainement très générale et fortement enracinée, a pu prendre naissance. Or, c'est ce que nous permet de concevoir la remarque que nous venons de formuler sur le rôle du raisonnement] par analogie. Il est clair, en effet, que l'entendement, en recherchant, dans sa poursuite de la rationalisation, l'analogie, saisira tout d'abord celles que lui offrent des phénomènes familiers. Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait, dans la science, beaucoup d'explications rentrant dans ce schéma, telles que, par exemple, l'explication du son par des ondulations de l'air ou, à un point de vue phis général, la réduction de phénomènes de toute sorte à des phénomènes mécaniques. Mais il faut bien noter qu'il n'y a point là une condition indispensable, que ce cfui domine, au contraire, c'est uniquement le souci de la rationalisation, et cpie l'entendement, s'il ne découvre
qui arrive, nous devons commencer par penser à tout ce qui lui ressemblait et que nous ayons vu ou dont nous ayons entendu parler » (ih., p. 95) ; cf. Id., The Principles of Science, Londres, 1892, p. 627.
parmi les phénomènes familiers rien cpii puisse le satisfaire à ce point de vue, poussera sa recherche d'analogies plus loin ; au besoin, il transformera un phénomène connu, tel que l'ondulation, de manière à lui prêter des traits tout à fait étranges et même contradictoires (comme le fait la théorie de Fresnel), ou même il recherchera, pour un phénomène familier, des analogies pouvant le ramener à un autre qui lest infiniment moins (comme le tente la théorie électrique de la matière). Ce ne sont pas là des anomalies, mais bien les conditions normales du fonctionnement de la raison scientitique.
Ce travail de la raison savante est évidemment dune quahté très supérieure à celui auquel se livre la raison commune. Cependant, il convient d'observer qu'il n'en dilTère pas essenliellement, qu'il est au contraire d'un ordre analo2:ue. Tous, nous sommes obligés, dans la \'ie de tous les jours, de juger, de prévoir ou plus exactement de deviner l'avenir, sans quoi nous ne pourrions guère agir. Sans doute toutes nos actions n'ont-elles pas un but déterminé, immédiatement assignable. Au contraire, la plupart de nos gestes cjuotidiens sont des gestes d'habitude ou d'imitation : cela se fait ainsi, et cela nous suffit. Nous sommes moutonniers, à bon droit du reste, car nous sentons bien que nous ne pourrions — la nature qui nous entoure n'étant pas entièrement rationnelle — analyser complètement la situation, et nous sentons aussi que, débrouiller l'écheveau des raisonnements et des faits d'expérience d'où résulte la nécessité de tel geste, serait une besogne oiseuse : la vie est trop courte, et si je voulais tout analyser dans chacune de mes actions, je n'arriverais sans doute pas, le matin, à mettre mes chaussettes. Nous sommes donc bien aises que ce travail ait été accompli par les générations qui nous ont précédés et que nous n'avons qu'à imiter.
Cependant, il y a des circonstances où la simple imitation de ce que je fais tous les jours ou de ce qui se fait communément dans des occasions semblables ne suffit point et où je suis obligé de faire jouer à ma raison un
rôle plus actif, de réfléchir. Le travail qu'elle accomplit alors est, toute proportion gardée, fort analogue à celui que nous venons d'attribuer au savant : d'après des signes, des symptômes plus ou moins vagues et incertains, nous cherchons à reconnaître ce que sont les choses et quel cours elles prendront dans l'avenir. Et, bien entendu, nous ne pouvons le faire qu'en raisonnant par analogie, en appliquant au problème qu'il nous incombe de résoudre ce que nous savons sur la marche d'événements que nous reconnaissons comme similaires, c'est-à-dire en identifiant ce qui cependant nous apparaît comme divers. Ainsi ce processus d'identification apparaît, comme l'a aperçu Stanley Jevons, mais dans une mesure encore bien plus étendue qu'il ne le supposait, comme le schéma le plus général de tous nos raisonnements sans exception ^
Toutefois, il convient de le reconnaître, cette manière de considérer le processus par lequel se prépare notre réaction envers le monde extérieur n'est pas la seule possible. Elle repose en effet sur ce postulat dont nous avons déjà fait usage plus haut (p. 248) et qui veut que l'action de notre raison, aux moments où nous n'en avons pas une connaissance directe, soit semblable à celle de notre raison consciente ; c'est donc par un enchaînement continu de déductions et d'inductions incomplètes et rapides que nous arriverions aux conclusions qui nous dictent notre conduite. Le lecteur sait que nous penchons pour cette conception. Mais il est clair, puisque aussi bien il s'agit de l'inconscient, qu'aucune démonstration directe n'est possible, qu'il se peut au contraire que le parallélisme ne soit pas complet et que, au moins chez certains individus et dans certains cas particuliers, il intervienne un élément étranger à la pensée consciente et, dans le sens étroit du terme.
l.Cf., pour Stanley Jevons, les références p. 293. — Condillac déjà déclare: « L'analogie, voilà donc à quoi se réduit tout l'art de raisonner, tout comme l'art de parler ; et dans ce seul mot, nous voyons comment nous instruire des découvertes des autres et comment nous en pouvons faire nous-mêmes » (La langue des calculs, Paris, an VI, p. 7, cf. La grammaire, Œuvres, Paris, an VI, vol. V, p. 20).
raisonnante. Ce serait alors quelque chose d'apparenté à l'instinct des animaux — bien entendu à l'instinct tel que le conçoivent ceux qui le considèrent comme un phénomène sui generis, entièrement irréductible à des manifestations plus élémentaires de la matière organisée, tels que les tropismes, etc., — une pénétration plus directe de l'esprit dans la nature, l'établissement d'une communion au moins partielle avec celle-ci.
Il est certain que l'idée d'une telle communion et l'aspiration vers elle constituent une des tendances éternelles de l'esprit humain. Dans l'Inde, nous la voyons dominer depuis les temps les plus reculés et s'exprimer avec infiniment d'énergie dans certains aspects du bouddhisme. ^lais même dans l'Occident chrétien, dont les conceptions religieuses semblent plutôt détourner l'esprit de la nature, ces tendances apparaissent très nettement chez certains mystiques et surtout, avec une beauté singulière, chez saint François d'Assise. Il n'est donc pas étonnant que des psychologues aient songé à faire appel, dune manière plus ou moins directe, à cette ressource. L'idée est si naturelle que les romanciers ont pu la populariser auprès du grand public ; chez les conteurs russes par exemple, la figure de l'homme qui, garde-forestier, chasseur ou simple chemineau, est retourné au sein de la nature et se trouve en pleine communion avec elle, au point de pouvoir la deviner — est devenue en quelque sorte un lieu commun psychologique.
Peut-on faire une supposition analogue à l'égard du savant chercheur ? Peut-on supposer que lui aussi est, au moins dans certaines circonstances exceptionnelles, « en communion avec la nature » ? Il est certain qu'un commençant, en suivant les gestes d'un vieux routier de laboratoire, en le voyant réussir à coup sûr les manipulations en apparence les plus complexes, appliquer, dans chaque cas embarrassant, le remède approprié avec la certitude du succès, a tout d'abord l'impression que cet homme « est dedans », qu'il voit ces choses par l'intérieur. Et celui qui écrit ces lignes se rappelle fort bien que Bunsen
par exemple, qui n'était pas seulement un chimiste de laboratoire d'une qualité unique, mais qui était en outre un Q^rand homme de science, suggérait pour ainsi dire irrésistiblement une telle idée à tous ceux qui le voyaient travailler. Mais il suffit, semble-t-il, de se représenter clairement ce qu'implique en réalité une supposition de ce genre pour se rendre compte à quel point elle est difficilement admissible. Les bètes, les arbres, les champs, tout cela, ce sont des objets du sens commun et qui, depuis toujours, sont familiers aux hommes ; l'idée d'entrer en communion avec eux peut donc, sous un certain aspect, nous être rendue plausible. Mais au savant, une telle communion serait de peu d'utilité, car ces objets du sens commun, il est obligé de les détruire. Ce qu'il lui faudrait — du moins au savant de nos jours, — c'est une communion avec les vibrations électriques, les atomes et les électrons. Mais très certainement notre imagination se refusera à aller jusque-là ^ Force nous est donc, en ce qui concerne le savant, de renoncer à cette intuition des choses et d'en rester à la conception plus terre à terre de véritables raisonnements inconscients faits avec une pénétration dont les simples mortels sont, en cette matière, incapables ^
1. On est cependant forcé de reconnaître que cette idée de la connaissance de la nature par pénétration immédiate a fréquemment hanté les philosophes. « La nature, dit Schelling, ne connaît pas par l'intermédiaire des sciences, mais par son essence même et de manière magique. L'époque viendra où les sciences, de plus en plus, cesseront, et où la connaissance immédiate s'établira. Les sciences, en tant que telles, n'ont été inventées que par suite du manque de celle-ci, par exejnple l'édifice entier des calculs astronomiques [n'a été inventé que] parce qu'il n'était pas donné à l'homme d'apercevoir la nécessité des mouvements directement comme telle, c'est-à-dire de vivre spirituellement dans la vie réelle du Tout. Il y a eu des individualités qui n'avaient pas besoin des sciences et il y en aura encore. La nature se voit en eux et eux-mêmes, dans ce qu'ils voient, sont devenus la nature. Ce sont eux les vrais voyants, les véritables empiristes, et ceux que Ton décore de ce nom en ce moment se comparent à eux comme des politiciens de village se comparent à des prophètes envoyés par Dieu » {Ans den Jahrbûchern der Medicin als Wissenschaft, Werke, V série, vol. VII, p. 246).
2. Claude Bernard, avec sa grande pénétration du mécanisme de la pensée du chercheur (cf. à ce sujet, plus haut, pp. 272 et suiv.), remarque, à propos de son travail sur le curare, que « dans les cas où l'on fait une expérience pour voir, l'idée préconçue et le raisonnement... semblent manquer complètement, €t cependant on a nécessairement raisonné à son insu par syllogisme » {Introduction à l'élude de la médecine expérimentale, Paris 1900, p. 253).
Le savant, dès qu'il croit avoir réussi, c'est-à-dire qu'il juge qu'une supposition plus ou moins cohérente formulée par lui a été suffisamment corroborée par les faits, cherche à donner au résultat qu'il a atteint et qu'il communique une forme aussi convaincante que possible pour des intelligences autres que la sienne propre. Il y parvient plus ou moins, et certains esprits particulièrement et précieusement doués à ce point de ^ue ont parfois alteint ce but d'une manière admirable. Mais c'est se tromper étrangement que de croire que, parce que le savant a réussi cette phase terminale de son travail, qui en constitue le couronnement suprême, parce que sa découverte telle qu'il l'expose apparaît claire, son intellect, pour y parvenir, a dû travailler constamment en pleine clarté. C'est là se méprendre sur l'essence de l'effort scientifique et c'est aussi abaisser le mérite des grands initiateurs. En effet, la clarté qui nous éblouit n'est que le fruit de leurs efforts pénibles et ils ont, pour leur part, cheminé par des voies obscures, des voies que, parfois, ils ne connaissent eux-mêmes que partiellement, à tel point le rôle de l'inconscient dans leur travail a été considérable. « Je plains les gens qui n'ont que des idées claires », a dit un grand savant, un des plus grands, certes, de tout ce XIX® siècle qui en était si riche. Etait-ce un de ceux qu'on qualifie quelquefois de métaphysiciens de la science, un de ces esprits dont les conceptions, lourdes en résultats, ont été exprimées sous une forme obscure, vague ou diffuse, de sorte que leur fécondité n'a pu être reconnue que lentement ? Est-ce Lamarck, J. R. Mayer ou Willard Gibbs ? C'est au contraire un homme qui possédait précisément au plus haut degré ce don suprême du génie (et, on peut bien le dire, du génie particulièrement français) d'inonder de clarté tout ce à quoi il touchait, — c'est Pasteur.
Il arrive même au grand chercheur, quand il tente de se rendre compte des considérations qui lui dictent la voie qu'il suit, d'être étonné en quelque sorte de sa propre audace. Ainsi « Henri Sainle-Claire-Deville refusait parfois
de répondre quand on l'interrogeait pour savoir ce qu'il faisait, joarc^ qiiil travaillait, disait-il, dans V absurde », et il est à noter qu'en nous rapportant ce trait, M. Cost antin qui est, comme on sait, lui-même l'auteur d'admirables découvertes, ne juge la déclaration nullement extravagante, mais la considère au contraire comme strictement applicable à ce qui s'est passé dans son domaine à lui, à savoir en botanique. Un partisan de l'intervention de l'intuition en matière de découvertes scientifiques pourrait sans doute tirer argument de cette constatation ; mais nous avons dit tout à l'heure les difficultés auxquelles se heurte, selon nous, toute supposition de ce genre. Contentons-nous de relever que M. Costantin ne fait même pas appel à l'intuition pour ce qui concerne la botanique où c'eût été pourtant, selon ce que nous avons fait ressortir, une notion un peu moins paradoxale qu'en chimie, parce qu'appliquée à des concepts moins éloignés de ceux du sens commun. Il se contente de faire valoir que « l'intelligence est une force très mystérieuse » et que « l'esprit qui scrute l'inconnu peut être guidé par un simple éclair illuminant une nuit complète * », ce qui est tout à fait conforme à cette conception qu'il s'agit d'un jugement par analogie, d'une déduction rapide et dont les phases intermédiaires sont demeurées enfermées dans l'inconscient du chercheur.
La théorie empiriste tend certainement à méconnaître ce côté très particulier et très essentiel du travail de découverte scientifique, et c'est sans doute parce qu'il s'inspirait surtout, dans cet ordre d'idées, de la conception baconienne, que Condillac en est arrivé à affirmer expressément que « l'ordre des choses dans lequel la vérité doit être exposée est celui dans lequel elle a été trouvée », étant donné que « la meilleure manière d'instruire les autres, c'est de les conduire par la route qu'on a dû tenir pour s'instruire soi-même » \ C'est une contre-vérité manifeste, mais qui, il est facile de s'en rendre compte, n'en constitue pas