Claude Bernaro, Introduction, etc., p
présent. Dès lors nous devons^ comme nous l'avons fait ressortir tout à l'heure (p. 294), nous demander quelle est la source de l'erreur. Claude Bernard nous l'indique clairement : elle découle de la disparité qui tend naturellement à s'établir entre la manière dont le savant expose ses conclusions et la voie par laquelle il y est réellement parvenu. En effet, en communiquant sa découverte, il cherche forcément à convaincre autrui. Donc, que ce qu'il apporte soit un phénomène nouveau ou une loi embrassant un certain nombre de phénomènes déjà connus antérieurement, il s'appliquera surtout à fournir les constatations sur lesquelles il prétend appuyer son affirmation. Par contre, il n'a la plupart du temps aucun intérêt à communiquer les déductions plus ou moins enchevêtrées et obscures, parfois à tel point rapides qu'elles ressemblent à un éclair éblouissant et fugace, qui l'ont amené à rechercher ou à observer le rapport établi. D'abord, parce que ces raisonnements ayant eu, en grande partie, pour théâtre le côté inconscient de son intelligence, il lui faudrait faire un grand effort, et un effort dont il n'a pas l'habitude, pour les retrouver, et ensuite parce que, la manière d'opérer ces raisonnements rapides et provisoires étant évidemment en grande partie personnelle à chacun de nous, leur exposé est par essence peu convaincant. Sans doute, si le savant entend, par sa découverte, fournir un point d'appui^ à une sienne théorie, il fera au contraire le possible pour faire ressortir comment celle-ci l'a amené aux constatations formulées : l'œuvre entière de Lavoisier constitue à ce point de vue un modèle inimitable. Et de même les travaux de ses disciples, de toute cette glorieuse « chimie française » de la fin du xviii*' et du début du xix® siècle, nous montrent excellemment comment une immense série de découvertes de la plus haute importance peut se greffer sur l'œuvre théorique d'un génie. Dans le même ordre — pour rester dans le domaine de la chimie — se classent les travaux innombrables issus de la théorie des types ou de celles de la liaison atomique et de l'isométrie asymétrique : ainsi M. Emile Fischer a, comme on sait, expressément
reconnu avoir été guidé dans ses travaux par cette dernière conception. Dans des cas de ce genre, la filiation, la marche de la déduction mentale qui a engendré l'idée de la découverte, semblent claires. Mais ce n'est là, en grande partie, qu'un trompe-l'œil. Si nous connaissions vraiment la marche delà pensée de Lavoisier, nous serions peut-être étonnés et déroutés par la bizarrerie des déductions qui l'ont finalement amené à mettre entièrement de côté les raisonnements qualitatifs, lesquels semblaient former la base inébranlable de la chimie d'alors. De même, si ses disciples n'ont fait, grosso modo, qu'appliquer ses idées, et si leurs successeurs ont paru à leur tour développer des conséquences de théories précédemment acquises, il fallait cependant un puissant don scientifique pour reconnaître où et comment, dans l'enchevêtrement infini et troublant des faits, la théorie qui, nous le savons, ne peut s'appliquer qu'à un nombre de phénomènes limité, manifesterait son infiuence — sans quoi le premier manipulateur venu serait légal des Gay-Lussac, des Thénard et des Humphry Davy, comme des Friedel et des Fischer. Il fallait à ces grands hommes de science, tout comme aux créateurs des conceptions fondamentales, plus grands encore, cela va sans dire, de la dwinatian, et celle-ci, ils n'ont pu en léguer le secret.
Ce n'est que dans des cas très rares que nous pouvons, au moins partiellement, pénétrer dans cette psychologie du cherclieur, guidés soit par les aveux du savant luimême, soit par la manière dont se présente l'ensemble de son œuvre. Nous avons, dans cet ordre d'idées, cité au chapitre III (p. 97) les travaux de Kepler, et le lecteur, en se rappelant ce résumé rapide, se rendra compte combien, dans les procédés de ce grand homme, il y avait d'individuel, d'inimitable. Sans doute, Bailly a-t-il eu tout à l'ait tort de traiter de folie cette minière de forcer les secrets de la nature — puisque aussi bien Kepler a réussi magnifiquement, — mais l'historien n'a fait, en somme, que traduire l'étonnement extrême qu'éprouve un lecteur non prévenu devant certaines de ces extravagances. Ce qui
est certain^, c'est qu'on a bien l'impression qu'il a fallu le Jlaij' de génie de Kepler, appliqué à un champ d'observation exceptionnellement propice, pour réussir dans ces conditions. En d'autres termes, il est impossible de tirer, de ce que Kepler lui-même nous a communiqué sur la genèse de ses conceptions, rien qui soit de nature à prêter un appui quelconque aux conclusions auxquelles il est parvenu, ces conclusions, c'est-à-dire l'existence des lois qu'il a formulées, étant pour nous uniquement fondées sur la concordance des données calculées à leur aide avec les observations (en faisant abstraction, bien entendu, de la confirmation postérieure que leur a apportée la théorie newtonienne).
Cet exemple caractéristique nous montre clairement que le schéma qu'un savant a avantage à adopter en exposant sa découverte n'a, la plupart du temps, que des rapports lointains avec les voies que sa raison a réellement suivies au cours du travail qui y a abouti \ Et il va sans dire que ceux qui exposeront la découverte ultérieurement s'en tiendront, plus strictement encore que l'auteur lui-même, au premier schéma seul : on chercherait vainement, en général, dans un manuel, au chapitre qui traite des lois de Kepler, le récit de ses tentatives ayant pour point de départ la considération des « trigones » et pour but l'introduction, dans l'astronomie, des lois de l'harmonie acoustique. Dès lors l'exposé semble s'adapter étroitement au schéma de Bacon, puisqu'on n'y voit en effet que les éléments de fait, d'où la formule paraît surgir spontanément, tout ce qui pouvait indiquer la nécessité d'un choix, l'intervention de l'esprit de divination, étant complètement
1. Helmholtz, dans le discours prononcé à l'occasion de son soixantedixième anniversaire, en cherchant à se rendre compte de sa propre méthode de travail, insiste expressément sur le caractère étrange des raisonnements par lesquels il parvenait à ses découvertes et sur le fait que la déduction claire et simple ou, comme il l'appelle, la « voie royale » ne se révélait à lui, généralement, qu'après coup, c'est-à-dire, après qu'il fut parvenu au résultat. Il ajoute que, dans ses publications, il s'est abstenu d'entretenir le lecteur de ses errements véritables, se contentant de lui indiquer la voie aplanie par laquelle on pouvait, sans trop de peine, parvenir au but {Vorlraer/e und fteden, 4* éd., Brunswick, 1896, pp. 14-15).
écarté. Ainsi l'erreur baconienne provient bien, comme l'a vu Claude Bernard, d'une confusion entre la voie que suit le savant au moment où il cherche à faire avancer la science et la manière dont il expose sa découverte une fois faite. Bacon, comme Claude Bernard l'a également fait remarquer, n'était pas un savant, dans le sens que l'on donne généralement à ce terme. On nous affirme bien qu'il faisait des expériences (il serait, dit-on, mort d'un mal qu'il avait contracté en manipulant de la neige, en hiver), mais il ne paraît pas qu'il en ait véritablement réussi, c'est-à-dire qu'il ait réussi à faire a\ancer la science si peu que ce soit. Il connaissait donc la science surtout du dehors pour ainsi dire, et il n'est que naturel que, dans ces conditions, il ait pu se tromper, prenant pour son essence ce qui n'en était que l'écorce. Il faut ajouter qu'il y avait, dans sa doctrine, ainsi que nous l'avons fait ressortir, beaucoup de juste et surtout de salutaire, non seulement au point de vue de l'état particulier de la science de son temps, mais encore en ce qui concerne les voies de la recherche scientifique en général (cliap. XIV, p. 16;^). On pourrait, néanmoins, s'étonner qu'étant donné l'erreur palpable du schéma qu'elle entendait imposer, cette théorie ait pu survivre si longtemps. Mais il faut compter avec cet esprit d'inertie, dont l'humanité, au cours de [son développement intellectuel, a donné tant de preuves et qui fait qu'une conception théorique une fois établie tend à persister : c'est là une manifestation de cette tendance moutonnière dont nous avons parlé plus haut (p. 295) et qui se justifie du reste par le sentiment profond qui est en nous tous, que les choses ne sont pas entièrement rationnelles. Il y faut ajouter que, comm^ nous l'avons exposé dans notre chapitre II (p. 80), notre raison, en dépit de la conviction dont nous venons de parler, nous commande impérieusement la recherche des théories et qu'elle en a soif au point qu'elle ne les abandonne généralement que si on lui en fournit de meilleures. Or, dans le cas présent, la théorie baconienne avait pour elle le mérite non seulement d'être simple et claire, mais sur-
tout d'être complète, alors que ce qu'on lui opposait, ce n'étaient généralement que des aperçus partiels. Enfin, comme nous l'avons indiqué aussi, le savant est souvent mal adapté à la besogne qui consiste à rechercher les fondements intellectuels de la science ; il n'est donc que naturel qu'il soit enclin, à cet égard, à accepter ce qu'on lui apporte du dehors. Cependant, nous l'avons vu, il n'a pas manqué d'esprits éminents qui, devant l'inadéquat manifeste de la conception baconienne, ont vigoureusement protesté et revendiqué éloquemment les droits du véritable esprit scientifique, de l'esprit inventif, cheminant nécessairement par des voies obscures.
Mais s'il ne faut point faire fi des idées obscures, il faut moins encore oublier le prix de la clarté. Elle est et reste la qualité suprême de l'œuvre scientifique, le couronnement nécessaire de toute découverte véritable. Il semble étrange qu'on ait pu jamais le méconnaître et pourtant l'erreur est assez fréquente, plus fréquente même (et plus funeste certes) que l'erreur opposée : on arrive à se persuader que la clarté — signe d'un génie d'essence supérieure — ne peut être qu'un manque de profondeur. Dans le domaine de l'histoire de la chimie, c'est surtout Lavoisier qui a été victime de cette conception. Mais — on peut le prédire, semble-t-il, sans risque — la gloire de cet homme, grand entre tous, n'en souffrira pas beaucoup, car M. Ostwald, en niant le mérite du créateur de la chimie moderne, va trop à l'encontre du sentiment unanime des chimistes des époques les plus diverses, y compris les historiens allemands de la chimie vraiment autorisés, tels que Hermann Kopp ou M. Ladenburg. C'est le jugement de Cuvier, que nous avons cité, qui répond le mieux à leur appréciation, et l'on ne peut douter qu'il ne soit ratifié par ceux qui viendront après nous.
Les « idées obscures » sont indispensables au savant. Car la nature n'est pas entièrement rationnelle et, quels que puissent être les progrès de nos connaissances, ce que nous savons ne sera jamais qu'une île infime dans l'océan de l'inconnu, une tache lumineuse, entourée de toutes
parts d'ombre profonde. Le savant pénètre hardiment dans la pénombre qui en dessine les contours, mais c'est pour élargir le domaine du terrain éclairé. Sans doute faut-il, avec Pasteur, plaindre l'homme qui n'a que des idées claires, car il ne fera certainement pas avancer beaucoup la science. Mais cela n'empêche de maintenir fermement, qu'en chaque matière, les idées claires valent mieux que les idées obscures, la valeur de celles-ci consistant proprement dans le fait qu'elles mènent à celles-là, qui sont, elles, les véritables conquêtes de la science. Car si la nature n'est pas rationnelle, la raison humaine l'est, et c'est elle qui fait notre dignité, en nous distinguant du reste de la création. « Toute notre dignité, dit Pascal, consiste dans la pensée », dans cette pensée qui « comprend l'univers * » ou, du moins, cherche à le comprendre. Et nous pouvons parfaitement vérifier que, quoi qu'on en ait dit, il en va de même en ce qui concerne les actes de notre vie de tous les jours. En effet, chacun de nous ressent parfaitement en lui-même le besoin irrésistible de faire apparaître sa conduite comme conforme aux préceptes de la raison raisonnante, soit aux yeux des autres, soit à ses propres yeux, et toujours, d'y avoir réussi plus ou moins, nous éprouvons de la satisfaction. C'est que nous sentons parfaitement, même quand nous savons obscurément que nos motifs furent tout autres, qu'il eût été meilleur, plus digne de notre caractère d'homme, qu'ils fussent tels que nous les dicterait la raison, qu'ils auraient dû être tels. C'est ce qui fait qu'il est vain de vouloir arrêter la raison humaine sur cette pente, de vouloir lui persuader qu'il vaut mieux persister dans cette pénombre que donne la connaissance incomplète, intuitive des choses que de pénétrer dans la connaissance complète et claire. « 11 n'y a rien de pire pour r homme pratique, dit M. Benedetto Croce ', que de
1. Pascal, Pensées et opuscules, éd. Brunschvicq Paris, 1917, p. 4S0.
2. B. Croce, Lineamenti di una logica corne scienza. del concetto puro, Naples 1905, p. 82. Toutefois il serait injuste de rie pas indiquer que ces vues se rattachent, chez M. Croce, à tout un ensemble d'opinions très par-
posséder en son esprit, en échange de cette intuition directe et vive, les connaissances tronquées et abstraites du physicien ou du mathématicien. » 11 est certain, en effet, que l'homme appelé à agir, à prendre des décisions, doit savoir combiner rapidement, dans ce but, des informations, même incomplètes et peu claires, qu'il a à sa disposition. Mais il ne s'ensuit point qu'il dédaignera des connaissances plus précises, quelle que soit la source « abstraite » qui les lui apporte, qu'il les rejettera'parce qu'elles gêneront son « intuition ». M. Groce cite en guise d'exemples celui de Napoléon qui gagnait, dit-il, ses batailles, contrairement aux règles et celui du bon médecin à « l'œil clinique », dont le diagnostic vaut mieux que ceux de purs théoriciens. Mais le cas de Napoléon prouve simplement que ceux qui jugeaient ainsi se trompaient, en croyant à l'existence d'une véritable science là où il n'y avait rien de pareil ; ils ont cru sur des indices insuffisants, mais leur erreur ne témoigne pas plus contre l'utilité pratique du savoir théorique, que le fait que nous rejetons actuellement, comme fausse science, l'astrologie judiciaire, ne démontre la non-existence de l'astronomie. D'ailleurs, Napoléon était mathématicien et avait en général, comme chacun sait, la plus haute admiration pour les sciences. Nul doute que si, de son temps, un moyen nouveau d'investigation (tel que par exemple l'aéroplane) avait été inventé, il s'en fût prévalu avec une extrême ardeur et qu'il eût tenu le plus grand compte des renseignements ainsi acquis en ses « intuitions ». Le cas est le même pour le cUnicien, qui évidemment est obligé souvent, s'il veut deviner ce qui se passe à l'intérieur du corps, de se ser-
ticulières sur les sciences. Les théories courantes des philosophes, même celles de Hegel, sont d'après lui entachées d'un « préjugé en faveur des sciences exactes ». (Ce qui est vivant et ce qui est mort de La philosophie de Hegel, tr. Buhiot, Paris 1910, p. 123, cf. ib., p. 13S). Or, les seules véritables connaissances sont celles que nous apportent l'art, la philosophie et l'histoire, les « soi-disant sciences » n'étant que des « connaissances impures, impropres, erronées, irrationnelles ». Les mathématiques mêmes ne trouvent pas grâce aux yeux de ce philosophe, la mathématique n'est que la simia philosophise, duns le sens où, au moyen-âge, le diable était dit simia Dei {Lineamenti, pp. 62, 81).
vir des méthodes les plus indirectes. Mais offrez-lui un moyen direct et sûr de connaître la vérité et voyez s'il le dédaigne. Le syphiligraphe qui, à l'heure actuelle, négligerait la réaction de Wassermann et se fierait exclusivement à son « œil clinique » serait à bon droit vivement critiqué par ses émules et, de même, le chirurgien qui refuserait, dans un cas où ce serait indiqué, de faire faire un cliché aux rayons X. Sans doute il y en a eu, dans le passé, de ces « praticiens » qui rechignaient devant des méthodes d'investigation nouvelles, qui ne voulaient pas entendre parler de l'auscultation, ni de l'examen microbiologique, mais la pratique elle-même a passé à l'ordre du jour sur leurs protestations. D'ailleurs cette fameuse pratique, dans des cas comme ceux que cite M. Croce, peut-elle être autre chose qu'une réduction à des règles rapides d'un savoir déjà acquis antérieurement? Car, qu'on le remarque bien, il ne saurait s'agir ici d'une communion directe avec la nature. Napoléon, en mettant bout à bout les renseignements qui lui parvenaient des sources les plus diverses, raisonnait sur eux selon ce que lui avaient appris l'expérience et aussi (n'en déplaise à M. Croce) la littérature militaire — il lisait, dit-on, beaucoup Guibert. Son génie combinait ces données du savoir d'une manière plus rapide et plus juste que ne pouvaient le faire ses adversaires. Mais admettre qu'il fût, en ces circonstances, en communion avec le monde extérieur, c'est-à-dire, pour parler avec plus de précision, avec l'âme des chefs ennemis, en devinant directement leurs projets, nous semblerait une supposition bien aventureuse — presque aussi difficile à admettre que celle de la communion avec les atomes et les électrons dont nous parlions tout à l'heure (p. 298). La même observation s'applique aussi au clinicien et, en général, à toute activité qui touche peu ou prou à la science. Comme, d'ailleurs, il n'y a pas de savoir scientifique sans théorie, ceux qui, avec fierté, se disent exclusivement « praticiens » et prétendent faire \\ de toute théorie, sont le plus souvent, comme on l'a remarqué, tout simplement les esclaves d'une théorie antérieure. De même.
nous avons vu tout à l'heure (p. ^71) à quel point tout, dans la vie pratique, dépend au fond du progrès de la théorie.
Ce que nous venons de reconnaître, au sujet de la véritable nature de l'eiFort scientifique, nous fait comprendre pourquoi il y a, dans la science, — contrairement à ce que prétend la théorie courante, — si peu de formules véritablement empiriques. C'est que tout cela est en réalité, avant tout, le fruit du raisonnement et que ce raisonnement procède selon des lignes qui lui sont propres et où les ex*gences aprioriques de notre entendement interviennent sans cesse et de la manière la plus effective. Les « résultats » de la science, les énoncés les plus généraux auxquels elle parvient, sont donc, le plus souvent, saturés de cet apriori. Car le véritable résultat de la science n'en est pas un dans le sens philosophique et absolu du terme ; le détacher complètement des constatations de fait qui J'ont fait concevoir, c'est en fausser le sens. En effet, tout énoncé expérimental .'comporte une réserve implicite : il n'est vrai que par rapport à l'état momentané de nos connaissances, dans la limite des observations faites et en fonction des limites d'erreur des instruments qui ont servi à ces observations. Il est aussi, nous le savons, suscepible d'être modifié ou aboli à tout moment, par suite de constatations nouvelles. Prétendre que cela ne se peut pas, c'est affirmer que nous sommes parvenus à connaître en l'espèce la loi même des choses, et l'on a vu à quel point une telle prétention est étrangère au véritable esprit de la science moderne.
Afin de mieux illustrer les considérations que nous avons développées dans cet ordre d'idées dans notre premier chapitre (pp. 0 et suiv.), ajoutons un exemple à ceux que nous y avons cités. La loi de la gravitation universelle, telle qu'elle a été formulée par Newton, avait reçu, depuis, mille et mille confirmations ; chaque calcul astronomique, chaque prévision réalisée, constituaient une confirmation de ce genre, et bien qu'on eût relevé un petit nombre d'anomalies (dont la plus importante était
celle du mouvement de la planète Mercure, que nous avons mentionnée, cliap. XV, p. 183), il n'existait probablement à tout prendre, dans le domaine entier de la science, il y a peu de lustres, aucun énoncé plus abondamment appuyé par des preuves expérimentales. Cependant, à ce moment même, la plupart des astronomes auraient certainement hésité à le déclarer immoditiable, il leur paraissait au contraire plausible d'attribuer la gravitation à l'action d'un mécanisme quelconque et de considérer dès lors la simplicité apparente de la loi comme due au grand nombre des particules agissantes, c'est-à-dire comme statistique S ou simplement approchante. On sait d'ailleurs que la théorie de M. Einstein modifie effectivement, dans une certaine mesure, l'énoncé de la loi, mais il importe de constater qu'antérieurement même à l'apparition de cette théorie les astronomes ne jugeaient pas réellement la loi de gravitation immuable.
Cet exemple nous permet de démêler un autre aspect de l'opération mentale que nous accomplirions en affirmant la pérennité absolue de la loi. Très certainement la conviction que la gravitation existe en soi, qu'elle est une propriété inhérente à la matière, aurait sa source dans l'image spatiale dont nous avons parlé dans notre chapitre XV (p^ 224). Elle serait dès lors fondée sur une déduction purement apriorique, mettant en jeu une propriété primordiale de l'espace. C'est donc bien qu'en généralisant une constatation en apparence expérimentale, nous sortirions en réalité du cadre de l'expérience et développerions simplement la part d'apriori que contenait la loi. C'est ce qui fait que les systèmes philosophiques que l'on prétend tirer de la science se révèlent comme étant tout simplement des aspects de ses fondements aprioriques. C'est le cas manifestement pour le mécanisme et aussi pour l'énergétisme, qui ne sont l'un et l'autre que des tentatives visant à ramener les phénomènes chan-
1. Cf. H. PoiNCARÉ. /^a science et l'hypithèse, p. 176 et Thermodyiamique, Paris, 1892, p. vu.
géants au déplacement d'un élément immuable. De même Spencer, en croyant déduire de la science sa conception des demi-périodes de destruction et de reconstruction, n'a fait qu'isoler une idée apriorique que certains raisonnements scientifiques contenaient en effet et qui n'était autre, du reste, que la vieille idée de la Grande Année d'Heraclite *.
Cela ne signifie point, est-il besoin de le dire, que toute tentative de ce genre soit condamnée à rester foncièrement stérile au point de vue du progrès scientifique. Il est manifeste au contraire que, dans le passé, mainte conquête précieuse de la science était le fruit de ces spéculations philosophiques. Ainsi le principe de la conservation du poids de la matière, tel qu'on le trouve affirmé dans le De rerum natura, est certainement le résultat direct d'une théorie mécaniste du monde, et de même, le principe de la conservation de la force vive découle chez Leibniz d'une image analogue de la réalité ; alors que, chez J.-R. Mayer, c'est visiblement d'une conception analogue à celle des philosophes de la nature que déri\^e son principe de la conservation de l'énergie. De même encore le grand acquis de la physique cartésienne et l'immense essor qu'elle donna aux recherches sont incontestablement le fruit d'une opération de généralisation d'envergure incomparable. Mais peut-être, sans avoir la prétention, le moins du monde, d'interdire aux grands esprits spéculatifs de l'avenir de telles entreprises, est-il permis d'insister sur les difficultés particulières d'une tentative de ce genre, difficultés qui croissent, évidemment, à mesure que la science avance, non seulement parce qu'il s'agit d'embrasser, en une synthèse unique, un nombre démesurément grandissant de données, mais surtout parce que les constatations relatives à l'irrationnel, en se multipUant, rendent de plus en plus malaisée la constitution d'une image véritablement rationnelle, ne fut-ce que dans une certaine mesure, de
1. Cf. chap. VI, pp. 200 et suiv., Appendice IV et Identité et réalité, pp. 297-
la réalité scientifique. L'on a vu du reste que, même si nous devions être privés, pour l'avenir, de ces tentatives, la science ne manquerait point pour cela d'incitations venant du côté de l'apriori, le travail même du savant y obéissant sans cesse, puisque ce dernier ne saurait un instant perdre de vue que ce qu'il cherche, c'est à comprendre la nature, c'est-à-dire à établir un modus çwendi entre notre raison et nos sensations.