CHAPITRE XVII
LE PARADOXE ÉPISTÉMOLOGIQUE
Que si maintenant nous tentons d'embrasser pour ainsi dire d'un seul coup d'œil la théorie de la science telle que nous a\ons cherché à l'établir^ une question, semble-t-il, se présentera inévitablement à notre esprit. Cette théorie est en elle-même fort simple, et le lecteur a pu juger combien elle s'adapte étroitement à tous les traits qui caractérisent la science d'à présent, comme aux phases par lesquelles elle a passé au cours de son évolution. Comment se fait-il cependant que cette théorie ait surgi si tard et qu'à l'heure actuelle encore elle ait tant de peine à se faire agréer, au point que la conception positiviste de la science, si étriquée, expliquant si mal ce qui fait vraiment l'essence de la recherche scientifique, soit, le plus souvent, exposée de manière à la faire apparaître comme la seule possible ?
Afin de résoudre cette énigme, nous devons étudier d'un peu plus près et d'une manière plus suivie l'historique de ces idées auquel nous n'avons, dans ce qui précède, touché qu'en passant.
Dès l'aube de la pensée grecque, la philosophie ionienne marque le problème du devenir comme le problème en ffuelquc sorte central de toute conception philosophique de l'univers. Les Kléates (comme nous l'avons dit chap. V, p. 128) mettent hors de doute qu'une conception strictement rationnelle est incompatible avec toute diversité, ce qui, chez Parménide, aboutit à cette conception grandiose de l'univers sphérique, indistinct et immuable dans le temps et dans l'espace. Heraclite prend le contre-pied de
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cette théorie, en cherchant à étabhr qu'il est impossible d'admettre dans la nature quoi que ce soit de permanent, qu'elle est un perpétuel devenir, que « tout coule * ».Mais quel que soit le retentissement de cette critique, qui aboutit, semble-t-il, chez son successeur direct, Cratyle, à une sorte de scepticisme très poussé, niant la possibilité de toute connaissance (Cratyle trouve insuffisante la formule de son maître que « l'on n'entre pas deux fois dans le même fleuve », d'après lui, on n'y entre même pas une fois), c'est l'inspiration éléate, plus ou moins mitigée, qui prévaut dans les siècles qui suivent : la conception selon laquelle il y a nécessairement dans la nature quelque chose de permanent qui constitue son essence et qui est l'objet propre de la connaissance devient en quelque sorte un lieu commun de la philosophie hellénique.
Nous avons cité dans notre V® chapitre un passage du Timée qui exprime nettement cette opinion. Chez Aristote également, il apparaît comme avéré que la connaissance, la science, ne peut avoir pour objet que le permanent et que celui-ci doit forcément se confondre avec l'essentiel.
Mais Platon précise davantage sa pensée dans cet ordre d'idées : non seulement en insistant, comme nous l'avons dit, sur le rôle du Même et del'x^utre, mais en faisant ressortir que l'Autre doit subir une contrainte pour se mélanger au Même. C'est le passage que nous avons placé en tête du présent ouvrage, parce qu'il nous semble en faire pressentir le développement tout entier \
Il nous faut maintenant, pour la clarté de notre récit, suivre séparément ce qui a trait aux aspects particuliers que présente le problème qui nous occupe. En ce qui concerne, d'aboi'd, son côté plus proprement logique, nous avons exposé (chap. III, p. 54) les idées de Spinoza, de