Leibniz, Operà philosophica, éd. Erdmann, p
2. Ib., p. 716. § 11. Cf. aussi, en ce qui concerne les doutes qu'il est permis de concevoir, au sujet de la manière dont Leibniz liait ses idées dans ce domaine, la discussion qui a eu lieu, dans le sein de la Société française de philosophie, à propos des travaux de Couturat, Sur les rapports de la logique et de la métaphysique chez Leibniz {Bulletin, avril 1902, notamment, pp. 68 et suiv., les objections de Djlbos).
« faciles » ; en effet, « Fart de raisonner n'est que l'art de parler » et « la route qui conduit de découverte en découverte n'est qu'une trace d'expressions identiques ». 11 suffit donc de suivre partout notre penchant naturel. Ainsi l'algèbre « nous fera parler comme la nature et nous croirons avoir fait une grande découverte ». La nature « est notre premier maître » et « l'unique moyen d'inventer est de faire comme elle nous apprend à faire ». On dit qu'inventer « c'est trouver quelque chose de nouveau par la force de son imagination ». Mais «cette définition est tout à fait mauvaise », « car les découvertes peuvent se faire sans imagination », c'est l'analyse qui « fait les poètes comme elle fait les mathématiciens* ».
Il est clair que, par ces formules, Gondillac se ferme en quelque sorte lui-même la voie qui mène vers la compréhension du raisonnement scientifique, voie que sa juste appréciation de l'importance du concept d'identité semblait cependant lui ouvrir toute large. En laissant dans l'ombre ce que les concepts à identifier ont de foncièrement différent, en les supposant au contraire fondamentalement identiques dès l'origine, il perd complètement de vue le rôle actif de l'esprit, en tant qu'exerçant une contrainte en vue de l'identification. Au contraire l'esprit apparaît chez lui comme agissant, primitivement, dans un sens opposé, comme altérant l'identité foncière par une « langue mal faite » ; il est, en somme, une sorte d'écran, s'interposant entre nous et la nature, mais nous n'avons qu'à suivre cette dernière pour le voir s'écarter. C'est ce qui fait que Condillac ne parvient point à comprendre que le
1. Gondillac, La langue des calculs, Paris, an VI, pp. 61, 63, 74, 88, 111, 163, 190, 210, 233. Cf. Id., Essai sur l'origine des connaissances humaines, Œuvres, Paris, an VI, vol. I, pp. 488, 500. 515; Traité des systèmes, th., vol. II, pp. 8, 45, 405 ; Logique, ib., vol. XXII, pp. 131, 164 ; De l'art de penser, ib., vol. VI, pp. 134, 136 ; De Vart de raisonner, ib., vol. VIII, pp. 6 et 37, mais surtout p. 11 où une démonstration mathématique est décomposée, à peu près comme nous l'avons fait au chapitre V (pp. 137 et suiv.), mais en insistant uniquement sur l'identité, et p. 217 où, comme preuve que « toutes les vérités possibles se réduisent aune seule», Gondillac fait valoir que " toutes les machines, depuis la plus simple jusqu'à la plus composée, ne sont qu'une même machine ».
LE PARADOXE ÉPISTÉMOLOGIQUE 319
raisonnement puisse nous amener à des constatations véritablement nouvelles, nous conduire à inventer, et que la démonstration mathématique lui apparaît comme une suite d'identités s'imposant spontanément à l'esprit \
Stanley Jevons a, sur Condillac, cet avantage que, parlant de semblables et non pas d' identiques , il est mqins porté à perdre de vue la diversité foncière des concepts qui, selon sa formule, se substituent l'un à l'autre dans les raisonnements (cf. chap. V, p. 145). Cependant, lui aussi ne considère strictement que l'intervention du concept d'identité ou de ressemblance en tant qu'il naît en quelque sorte spontanément, en précédant le raisonnement, c'està-dire son intervention dans la constitution du genre. C'est un fait qui frappe d'autant plus que Jevons a illustré ses théories logiques d'un grand nombre d'exemples, admirablement bien choisis, empruntés aux sciences mathématiques et physiques. Jevons se rattaclie à Leibniz, dont il n'a cependant connu les exposés qu'après être parvenu lui-même à concevoir son énoncé. Etant donné la forme particulière de ce dernier, on comprend que Jevons cite non pas les déclarations de Leibniz se rapportant à la réduction des vérités nécessaires à des propositions identiques, mais des formules se rapprochant de la sienne, et notamment celles relatives à la définition de l'identité par la possibilité de la substitution ^
Passant maintenant à l'aspect épistémologique de la théorie, nous devons revenir à l'antiquité. Dès avant Platon les atomistes, tenant compte à la fois des théories des Eléates et des critiques d'Heraclite, dépassent (dans le sens hégélien de ce terme) les unes et les autres et « sauvent » l'apparence changeante, tout en maintenant l'immutabilité essentielle de l'être. Ils opèrent cette conciliation en abandonnant le concept de l'unité de l'être des Eléates ; l'être devient multiple et crée les phénomènes à l'aide du dépla-
1. Condillac, La langue des calculs, pp. 162, 190, Logique, p. 170.
2. Stanley Jevons, The principles of Science, Londres, 1S92, pp. xvii et suiv. Les passages de Leibniz sont surtout tirés des Fundanienta calculi ratiocinationis et du Non inelegans spécimen, etc. (éd. Erdmann, pp. 93-94).
cément spatial. Nous avons parlé dans notre chapitre V (p. 168) de cette origine du mécanisme^ et avons fait ressortir qu'elle est de nature à nous éclairer sur le caractère véritable de cette théorie.
L'atomisme, qui domine la science de l'antiquité, subit une éclipse au moyen-âge, cédant le pas à des conceptions péripatétiques ou du moins issues, plus ou moins directement, de la philosophie péripatétique. Mais, nous l'avons vu (chap. Y, p. 152), ces conceptions, en tant que véritablement scientifiques, ont ceci de commun avec l'atomisme qu'elles sont à leur tour tributaires du même principe d'explication, par le permanent. Il est à noter d'ailleurs qu'à travers toute la philosophie médiévale se manifeste, comme une sorte d'axiome, cette conviction commune, nous l'avons dit, à Platon et à Aristote, que l'essentiel et le permanent doivent forcément coïncider.
A la Renaissance, on revient au mécanisme, mais il ne triomphe véritablement que sous la forme cartésienne et non pas sous celle que lui avaient donnée Démocrite et Lucrèce. Le mécanisme cartésien est d'ailleurs plus radical encore que ces théories anciennes, car il pose avec plus de décision le dernier aboutissement de la théorie, à savoir l'identification de la matière et de l'espace (chap. V, p. 178). Mais par là même, semble-t-il, le sentiment de la continuité en cette matière entre les Grecs et les modernes s'obscurcit quelque peu. Descartes lui-même n'admet pas volontiers cette parenté (chap. VIII, p. 285), et ses idées laissent dans la science une empreinte d'une profondeur incomparable. Ce qui est certain, c'est que même quand,, se dégageant quelque peu du cartésianisme rigoureux, la science élabore des théories qui se rapprochent davantage de celles des atomistes anciens — ainsi, par exemple, la profession de foi mécaniste de Newton fait penser bien plutôt à Démocrite et à Lucrèce qu'à Descartes' — elle est portée à oublier l'origine purement philosophique de ces conceptions. Il y a plus, par suite de l'influence grandis-