Cf. Identité et réalité, p
LE PARADOXE ÉPISTÉMOLOGIQUE 3^1
santé de l'empirisme baconien et surtout, ensuite, du positivisme comtiste, la science semble en quelque sorte heureuse d'oublier cette orip^ine qui, étant incontestablement apriorique, lui paraît introduire un élément étranger à son essence et, pour ainsi dire, attenter à sa dignité. Aussi voit-on fréquemment les hommes de science modernes expressément nier leur solidarité avec les atomistes anciens. Ainsi Biichner déclarait que les systèmes anciens étaient des « représentations spéculatives arbitraires», alors que ceux des modernes seraient de « véritables découvertes de la science * ». Biichner, il est vrai, n'était qu'un vulgarisateur, mais le chimiste Schutzenberger en a dit à peu près autant ', et tout récemment M. Smolucho^vski, dont nous avons eu l'occasion de mentionner les travaux à propos de la théorie du mouvement brownien, a déclaré que « le physicien moderne éprouve un certain malaise quand il entend vanter les philosophes grecs Leucippe et Démocrite et le Romain Lucrèce en tant qu'auteurs de l'atomisme. Ce que l'on sait de cette atomistique de l'antiquité et de ses interprétations postérieures lui apparaît tout simplement comme un radotage (Faselei) fantaisiste, car il y cherche vainement ce qu'il y a de plus essentiel pour la théorie pratique, à savoir la démonstration d'un accord avec la forme numérique des lois naturelles. C'est ce à quoi l'on ne pouvait aucunement penser, tant que la physique n'avait qu'un caractère qualitatif. Sans doute, en tant que doctrine philosophique, l' atomistique est-elle vieille de plus de deux mille ans, mais en tant que théorie physico-chimique exacte, elle compte à peine un ou deux siècles ^ » Nous verrons un peu plus loin (chap. XVIII, p. 336) que le sentiment qui semble avoir inspiré cette attaque si violemment injuste contre les atomistes anciens n'est pas entièrement dénué de motifs valables. Mais, il est cà peine b?soin de le faire ressortir, en ce qui concerne
1. Cf. Langb, Geschichte des Materialismus, i' éd., Iserlohn, 1882, p. 511.
2. Schutzenberger, Traité de chimie générale, Paris, 1858, vol I, p. vu.
3. M. Smolughowski, Anzahl und Groesse der Molekaele und Atome. Scientia, Xlll, 1913, p. 27.