‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 92 sur 153 · TOME n · texte numérisé non relu

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le lien historique entre les conceptions anciennes et les modernes, la thèse est entièrement contraire au véritable état des choses. Ainsi, où placerait-on la coupure? On pourrait, sans doute, prétendre que l'atomisme rigoureusement scientifique ne date que de la détermination des dimensions des molécules, c'est-à-dire des travaux de MM. Gouy, Perrin, Smoluchowski, etc. Mais les auteurs mêmes de ces travaux, inspirés d'une présomption moindre, les rattachent généralement à des conceptions plus anciennes, et M. Smoluchowski lui-même se réclame notamment des cristallographes Haiiy et Bravais et de Dalton. Le physicien polonais accorde d'ailleurs généreusement, on l'a vu, à l'atomistique moderne « un ou deux siècles », ce qui permettrait donc, à la rigueur, d'englober l'atomistique de Newton, mais exclurait celle de Boyle. Or, peut-on réellement séparer la conception de Dalton de la « théorie corpusculaire » de Boyle, et si l'on entend remonter encore à celle-là, comment fera-t-on pour l'isoler des conceptions de Descartes et de Gassendi et de celles des anciens? D'ailleurs, si l'on opère une coupure dans ce domaine, on sera forcément amené à procéder de même en ce qui concerne les conceptions mécanistes en général, à affirmer par exemple que la théorie ondulatoire de la lumière date de Young et de Fresnel. Que si l'on remonte au contraire jusqu'à Huygens, dont les conceptions présentent, avec celles de ces physiciens du xix- siècle, des points de contact si multiples, on sera conduit à mettre ces théories en rapport avec celles des anciens, et l'on aboutira à affirmer, comme M. Larmor, que « les résultats généraux obtenus par Helmholtz dans la théorie abstraite du mouvement des fluides ont mis Lord Kelvin à même de reconstruire sur une base scientifique précise les notions de Leucippe et de Descartes sur les rapports entre la matière et l'éther ^ ».

C'est qu'en efTet, si l'on veut bien considérer ces choses

1. J. Larmor, Aether and Matter, Cambridge, 1900, p. 25. Cf. ib., pp. 310 et suiv , où ce physicien insiste fortement sur la parenté entre les idées de Young et de Fresnel et celles de Huygens.

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sans parti-pris, leur continuité est manifeste. Les modernes, sans doute, ont ajouté aux conceptions atomistiques une précision dans les mesures que les anciens ne pouvaient connaître ; mais le fond est resté le même, c'est toujours l'explication du changeant par le permanent et du divers par l'uniforme, par le moyen de la fonction spatiale. C'est là ce qui fait que les démonstrations gardent en quelque sorte un air de famille, que la manière dont le physicien de nos jours conclut, par le mouvement brownien, à celui de molécules invisibles, ressemble étroitement à celle dont Lucrèce prouvait la matérialité de l'air et le choc de ses molécules par les ejffets terrifiants de la tempête (chap. XV, p. 188). Et, plus profondément encore, il y a toujours la même foi en la rationalité foncière de la nature, en l'accord entre les voies qu'elle suit et celles de notre entendement. Les recherches modernes ont poussé la confirmation de cet accord fort loin, certainement au delà de ce que beaucoup d'hommes de science croyaient permis de supposer ; mais ces travaux ont précisé aussi l'existence du désaccord latent, de l'irrationnel. On s'étonne d'ailleurs d'autant moins de rencontrer chez des savants des jugements aussi contestables, que l'on trouve chez un historien des sciences contemporain, par ailleurs bien informé, cette affirmation que « la nouvelle théorie atomique est fondée sur l'ancienne plus en apparence qu'en réalité \ »

Cependant des sentiments de ce genre sont loin d'être universels, même chez les savants modernes. Nous avons parlé plus haut de ^I. Larmor. Tyndal, dans une adresse à l'Association Britannique (Belfast 1874), a retracé l'historique des tliéories atomiques depuis Démocrite, en insistant fortement sur leur continuité *. De même Henri Becquerel, dans un discours prononcé à une séance des cinq classes de l'Institut (:^6 octobre 1907), a exposé, avec une grande hauteur de ^-ues, combien il y a de commun entre

1. A. MiELi, Les théories des substances chez les présocratiques grecs, Scientia, XIIl, 1913, p. 200.

2. Cf. A. Balfour, Theism and Humanisni, Londres, 1915, p. 223.

les conceptions des anciens et celles de la science de nos jours. Après avoir cité quelques passages de Lucrèce, il déclare que « chaque mot de ces citations correspond à une des propriétés que nous attribuons aujourd'hui aux corpuscules électrisés ». Ainsi « depuis plus de deux mille ans, chaque fois que l'homme, soit par l'effort de sa seule pensée, soit par l'artifice de son expérience, tente de sonder le mystère des corps qui l'environnent, toujours, au fond de toutes choses, il entrevoit la même image * » .

D'autre part, le souvenir de la connexité entre l'atomisme et la philosophie éléate ne s'est pas oblitéré chez les philosophes. Sans doute, nous l'avons vu par l'exemple de Hannequin (chap. V, p. 169), dérive-t-on parfois l'atomisme grec de l'arithmétisme pythagoricien ; mais généralement les choses sont exposées d'une manière plus juste. Ainsi, au xvii® siècle déjà, Cudworth, tout en formulant, au sujet du rôle de Leucippe et de Démocrite, une théorie assez bizarre (ces philosophes auraient trouvé en quelqne sorte l'atomisme tout formé chez leurs prédécesseurs, mais ne s' appliquant qu'au monde matériel, et ils en auraient illégitimement étendu le domaine, en le rendant par là même athée), conclut avec infiniment de justesse qu'il est « évident que la véritable Physiologie atomistique avait sa source à l'origine dans ce principe de la raison qu'aucune entité réelle par elle-même ne vient de rien ni ne devient rien ^ ». Dans la seconde moitié du xix® siècle. Th. H. Martin fait ressortir que les attributs dont Leucippe et Démocrite dotent leurs atomes sont la copie exacte de ceux que possédait l'être unique des Eléates ^ Zeller résume avec beaucoup de précision l'exposé d'Aristote dont nous avons parlé au chapitre V (p. 168) et insiste sur son

1. Henri Becquerel, Réflexions sur une théorie moderne, Le Temps, 26 octobre 1907, Supplément.

2. R. Cudworth, The True Intelleclual System of the Universe, etc., Londres, 1678, pp. 17, 35.

3. Th. H. Martin, Mémoires sur les hypothèses astronomiques des plus anciens philosophes de la Grèce, etc., Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. 29, H, 1879, p. 236.

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importance au point de \'iie de la théorie de l'atomisme. Il constate également que la conception atomistique dérive, tout comme celles d'EmpédocIe et d'x\naxagore, de la tendance à ramener la naissance et la disparition des choses à la combinaison et à la séparation de substances invariables et que, si l'on part des hypothèses des Eléates et que l'on veuille en même temps « sauver » la multiplicité et le mouvement des choses, l'atomistique constitue l'issue la plus indiquée ^ M. Burnet expose qu'après Parménide la philosophie n'avait devant elle que deux voies : elle devait cesser d'être moniste ou cesser d'être matérialiste. Or le concept de l'incorporel était encore inconnu. Ainsi l'on arriva forcément à l'atomisme qui, autant que nous sachions, est le dernier mot de la conception selon laquelle le monde est de la matière en mouvement. M. Burnet constate, tout comme M. Th. H. Martin, que les atomes de Leucippe et deDémocrite sont identiques à l'être de Parménide et il estime que le passage d'Aristote auquel nous avons fait allusion constitue réellement un des témoignages les plus importants de toute l'histoire de la philosophie primitive des Grecs ; interprété avec justesse, cet exposé fournit la clé du développement tout entier de cette philosophie. Bien entendu M. Burnet s'étonne que l'on puisse présenter à l'heure actuelle les hypothèses atomistiques comme les généralisations les plus récentes de la science empirique ^ En Allemagne, après Zeller, Hermann Cohen, ainsi que MM. Natorp et Gassirer * exposent avec précision la filiation véritable de l'atomisme grec, ce qui est d'autant plus remarquable que ces trois penseurs appartiennent à l'école de Marburg et que, dès lors, leur

1. Zeller, La philosophie des Grecs, trad. Boutroux, Paris, 1877/ pp. 282, 292. Id, Die Philosophie der Griechen, 3» éd., Leipzig, 1875, vol. II, pp. 279.

2. BoRNET, L'aurore de la philosophie grecque, tr. Rby.mond, Payot, Paris, 1919, pp. 26, 208, 210, 384. Cf. Id. Greèk Philosophy, V partie, Londres, 1914, p. 92.

3. Herm. Gohbn, Logik der reinen Erkenntnis, Berlin, 1902, pp. 29, 40,187, 272. ^ATonp, Forschunjen zur Geschichte des Erkenninisproblems im Alterthum, Berlin, 1884, p. 171. E. Cassirer, Bas Erkenninisproblem, Berlin, 1906, vol. I, p. 31.

panmathématisme les pousserait sans doute plutôt à grandir, en cette circonstance, le rôle des idées pythagoriciennes. Enfin M. Hœffding, avec la grande autorité qui s'attache à ses jugements, fait ressortir que « la théorie des atomes est la théorie de l'identité de Parménide, appliquée aux moindres parties de l'être », et que « Platon est convaincu, comme Parménide, que le monde de l'identité est le vrai monde * ».

Ainsi ce n'est pas exagérer que d' affirmer qu'en ce qui concerne l'origine et la nature véritable des doctrines atomistiques, l'accord est assez général parmi les philosophes. Mais c'est une vérité qui demeure à l'état isolé, on ne songe point à en tirer les conséquences, qui semblent cependant en découler si directement, au point de vue de l'essence, de la structure intime de notre savoir scientifique en général. Ceux-là mêmes qui, en ce qui concerne cette structure, mettent en avant des vues plus ou moins justes, ne se servent point de l'argument historique dont nous venons de retracer les grandes lignes. En effet, dans la plupart des cas (nous aurons l'occasion de mentionner les exceptions), les réflexions sur l'atomisme n'interviennent, chez eux, que d'une manière secondaire et le véritable point de départ de leurs raisonnements se trouve plutôt dans des considérations relatives aux principes de conservation.

Pourtant, à première vue, cette voie d'accès pourrait paraître plutôt moins aisée, car pour les principes il n'y a eu rien d'analogue à l'exposé d'Aristote. Il ne pouvait du reste y en avoir, car il ne s'agit point d'une théorie unique, née à un moment précis de l'évolution de la pensée humaine, mais d'énoncés ayant surgi à diverses époques et dans des conditions diftërant parfois considérablement d'un cas à l'autre.

Il y a cependant quelque chose de commun dans l'historifpie des trois grands énoncés de conservation que con-

1. Haraîd Hoeffdïng, La pensée humaine, ses formes et ses problèmes, trad. DE GoussANGES, Paris, 1911, pp. 124-125.

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naît la science actuelle, et qui sont le principe d'inertie, ou de la conservation de la vitesse, le principe de la conservation de la masse et celui de la conservation de l'énergie — nous négligeons ici aussi bien les concepts de conservation implicites que les énoncés périmés du passé dont nous avons précédemment (cf. notamment, chap. Y,pp. 132 et suiv.) démontré l'analogie étroite avec ces principes. Ce trait commun et tout à fait caractéristique, c'est le fait que ces propositions ont été tout d'abord énoncées sans preuves d'aucune sorte ou ayant pour base des démonstrations purement aprioriques et que cependant, dans la suite, on est arrivé fréquemment à les considérer comme des lois entièrement empiriques. Ainsi Galilée, en formulant, plus ou moins implicitement, le principe de l'inertie, se contente de proclamer que « tout degré de vitesse qui se trouve dans un mobile lui est, par sa nature même, imprimé d'une façon indélébile dès qu'on enlève les causes extérieures d'accélération ou de ralentissement, ainsi que cela se produit dans le plan horizontal seul ^ ». C'était là une affirmation nouvelle, complètement en désaccord avec les deux théories qui, à ce moment, prétendaient lune et l'autre expliquer le mouvement du jet, à savoir la théorie d'Aristote et celle de Benedetti. Cependant Galilée (contrairement à ce que l'on soutient fréquemment) ne tente aucune démonstration expérimentale de son énoncé — elle eût d'ailleurs été parfaitement impossible à l'époque, — mais le formule comme quelque chose qui va de soi, se contentant de montrer après coup que, dans des cas très particuliers, ce qui se passe admet, à la rigueur, cette manière de voir.

Descartes, en donnant, le premier, du principe d'inertie une formule nette, le déduit aprioriquement, avec sa merveilleuse perspicacité, de ce que « Dieu n'est point sujet à changer et qu'il agit toujours de même sorte », ce qui permet de conclure à la permanence de toutes choses :

1. Galîlûe, Discorsi, Œuvres, Florence, 1842, vol. XIII, p. 200. Cf. à ce sujet et en ce qui concerne l'historique des principes de conscrvatiou eu général. Identité et réalité, chap. II, 111 et IV.

« Que chaque chose demeure en l'état qu'elle, est pendant que rien ne la change *. »

Jean Rey soutient, dès le début de son Essai, que « la pesanteur est tellement jointe à la première matière des éléments, qu'elle n'en peut être déprise. Le poids que chaque portion d'icelle prit au berceau, elle le portera jusques à son cercueil. En quelque lieu, sous quelle forme, à quel volume qu'elle soit réduite, toujours un même poids. » Il esquisse une sorte de démonstration apriorique de cette proposition, mais si courte et si peu probante qu'il est visible qu'il n'y attachait pas lui-même une importance excessive ; sans doute ne l'a-t-il produite que pour flatter le goût de l'époque, où la déduction apriorique était si fort en honneur. Et quant à ses expériences {V Essai montre que Rey savait en faire, et de fort concluantes), elles prouvent simplement, au point de vue de la conservation du poids, que, si on veut bien l'admettre, deux constatations où l'on pouvait la croire en défaut peuvent s'expUquer sans trop de difficulté, en formulant certaines hypothèses auxiliaires (telle que la pesanteur de l'air et du feu élémentaire, que l'on supposait généralement, à cette époque, être des corps absolument légers, tendant naturellement « vers le haut »). D'ailleurs Rey, tout comme Galilée du reste, avait parfaitement conscience, en énonçant son principe, d'aller à l'encontre des croyances que nourrissaient ses contemporains. Il entend « porter le démenti à cette maxime erronée qui a eu cours depuis la naissance de la Philosophie ; que les éléments allant mutuellement au change, de l'un à l'autre, ils perdent ou gagnent de la pesanteur, à mesure qu'en ce changement ils se raréfient ou condensent ' ».

Descartes, en affirmant, le premier, qu'une grandeur déterminée, définie par le mouvement d'un corps, doit se conserver à travers les modifications que subit ce mouvement (ce qui est la conception d'où est sorti notre prin-

1. Descartes, Les Principes de la. philosophie, Œuvres, éd. Adam et Tannery, vol. IX, Paris 1904, 2« partie, chap. XXXVIl.

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