‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 10 sur 123 · Cf. Appendice II, p · texte numérisé non relu

Cf. Appendice II, p

2. Cf. J. DucLALx, /.a constitution de l'eau, Journal de chimie physique, t. X, Genève et Paris, 1912, p. 74 elpassiin.

LA SCIE.XCi; EXKiH LK CONCEPT DK (liOSK 13

serait constiliié par un onsemhle do suhslancos dont le poids alomiquc varierait de ^00 à 2()S,o '.

En ce fpii concerne la physique, la siliialion est plus claire encore. Jamais nous ne rencontrerons dans la nature le « içaz idéal » de la Ihéorie, ni les cristaux tels que nous les montrent les modèles cristallograpliiques. Tout cela n'est que ^généralisation, abstraction, chose de notre pensée, idée dans le sens platonicien du terme. Pour nous rendre compte à quel point cette circonstance est inséparable du concept même de la règle, choisissons un exemple en dehors du domaine des sciences physiques. Supposons un historien de la campagne d'Austerlitz. Tant qu'il se bornera à raconter ce qui s'est passé, il pourra s'efforcer de poser la personnalité de Napoléon dans tout son relief, de conserver à cette image tous les traits de caractère qui la rendent singulière, toute sa napoléonité, comme eût dit l'Ecole. Mais si, aussitôt après, il fait œuvre de théoricien de l'art militaire, s'il veut raisonner sur cette campagne, en tirer des enseignements, c'est-à-dire établir des règles, cette napoléonité de l'empereur devra s'estomper, l'empereur deviendra simplement le chef et ses actions seront examinées en tant que décisions que tout chef d'armées pourra être appelé à prendre dans des conditions analogues.

Il est clair d'ailleurs que, dans ce sens, tout ce qui se passe est événement historique. Aucun phénomène ne se répète véritablement, toujours il y a, il doit y avoir — nous en demeurons assurés par la loi des indiscernables — des circonstances qui en diversifient les diverses apparitions, chacune de ces apparitions doit avoir son qiiid proprium, que la loi met délibérément de côté.

La distinction entre le phénomène réel et le fait scientifique parait à tel point essentielle aux péripatéticiens du moyen âge, qu'un des maîtres de la philosophie de cette époque, le juif Lévi ben Gerson (Gersonide), dont les

1. SoDDY, The Periodic Law from the Slandpoini of Badioactivily, Scienlia, XIII, 1913, p. 369.

œuvres, traduites en latiu par ordre du pape Clément VI, jouissent en Occident d'une grande autorité, arrive à fonder sur elle une solution du problème si embarrassant du libre arbitre. Il concilie en effet le libre arbitre avec la prévoyance divine, en aftirmant que Dieu ne connaît pas le particulier comme tel, mais seulement en tant qu'il est soumis à la loi universelle. Il connaît l'ordre universel et le particulier qui est uni dans cet ordre et prévoit les événements déterminés par cet ordre. Mais le libre arbitre de l'homme peut agir dans un sens contraire à celui de l'ordre universel et, dès lors, les événement prédits peuvent ne pas s'accomplir. C'est là ce que signifie l'expression de l'Ecriture selon laquelle « Dieu se repent ». En d'autres termes. Dieu ignore le particulier, parce que le particulier est contingent. C'est là, assurément, au point de vue religieux, une doctrine singulièrement hardie : l'excellent connaisseur de la vie spirituelle de l'époque à cpii nous empruntons ces données la qualifie de « monstruosité théologique » *. Elle nous fait toucher du doigt à quel point la distinction en question a dû paraître, aux esprits dirigeants de l'époque, essentielle.

Ces analogies médiévales nous éclairent sur l'essence véritable de cette doctrine de l'existence ontologique des lois. Croire que les abstractions, les idées dont s'occupe la science existent véritablement en dehors de nous, dans les choses, préexistent aux choses dont elles constitueraient l'essence, c'est professer un réalisme dans le sens que l'on donnait à ce terme au moyen âge. Or, il est évident au contraire qu'en cette question les véritables convictions de l'homme formé à l'école de la science moderne sont très nettement nominalistes ou conceptualistes. Il croit, avec saint Thomas, que ce qui existe véritablement, c'est non pas le général, mais le particulier, inliniment divers en vertu de la loi des indiscernables : existentia est singiilariiim. !SIais comme, d'autre part, ainsi que le

1. HusiK, A Ilislory of Médiéval Jeivish Philosophij, New-York, 1916, pp. XLi, 388, 395-396.

LA SCIKNCE EXIGE LE CONCEPT DE (llosi: lo

remarque justement le même philosoplie, la science ne s'occupe que du pfénéral : scientia est de universalibus \ la véritable haeccéité des choses, pour nous servir de ce terme médiéval, lui échappe totalement et il en résulte forcément que ses lois ne peuvent directement régir le phénomène réel. Il y a là, entre la science et la réalité, entre notre entendement et notre sensation, une véritable lacune, puisque, selon la juste formule de M. Roustan, « tout ce qui est perçu par nos sens se morcelle en sensations particulières » alors que « tout ce qui est conçu par notre entendement prend la forme d'idée générale ' ». Si, parfois, nous avons l'illusion contraire, nous la devons uniqpiement à la grossièreté de nos sens et à l'imperfection des moyens d'investigation mis en œuvre, qui ne nous permettent pas de nous apercevoir de tout ce qui différencie les phénomènes particuliers entre eux. En réalité, la loi, à l'égard du phénomène directement observé, ne peut jamais être que plus ou moins approchée. La loi est une construction idéale qui exprims non pas ce qui se passe, mais ce qui se passerait si certaines conditions (plus ou moins irréalisables en leur plénitude) venaient à être établies : ce ne peut être, selon la classification des logiciens, qn'un jugement hypothétique. Sans doute, si la nature n'était pas ordonnée, si elle ne nous présentait point d'objets semblables, susceptibles de fournir des concepts généraux, nous ne pourrions formuler de lois, et nous verrons plus loin (p. 101) que, poussée un peu plus à fond, cette proposition nous force bien à supposer que le nominalisme de la science moderne est moins complet qu'il n'a l'air à première yne. Mais ce que nous devons retenir ici, c'est le fait indubitable que les lois formulées par nous ne peuvent être qu'une image de l'ordonnance

1. Cf. Gonzalez, Histoire de la philosophie médiévale, Paris 1890, vol. II, p. 234. Saint Thomas n'a d'ailleurs fait que préciser une conception fondamentale d'Aristote ; cf. Zeller, Die Philosophie der Griechen, 3" éd., Leipzig, 1875, vol. II, pp. 306, 309, 348, et Duhem, Le système du monde, etc., Paris, 1913, vol. 1", pp. 132, 146.

2. D. Roustan, Leçons de philosophie, vol. I, Psychologie, 3' éd., Paris, s. d., p. 349.

réelle de la nature, elles ne lui correspondent que dans la mesure où une projection peut correspondre à un corps à 71 dimensions, elles ne l'expriment qu'autant qu'un mot écrit exprime la chose, car, dans les deux cas, il faut passer par l'intermédiaire de notre entendement. La loi particulière n'existait pas, au sens le plus littéral du terme, avant d'avoir été formulée, et elle cessera d'exister le jour où elle sera fondue dans une loi plus générale. Et qu'on le remarque bien, très souvent la loi disparaîtra non pas parce qu'elle constituera dorénavant le cas particulier d'une règle plus générale, mais parce qu'elle se trouvera véritablement abolie, et qu'elle sera reconnue comme n'étant qu'une première et grossière approximation, démentie par des déterminations plus précises. Depuis la loi de Newton, nous savons que les lois de Kepler ne peuvent être exactes qu'à peu près, et la théorie cinétique nous enseigne qu'aucun gaz ne peut rigoureusement suivre la loi de Mariotte.

Le cas est le même, en dépit de l'apparence, pour certains énoncés très simples qui, faisant partie de la mécanique « rationnelle », nous apparaissent en quelque sorte comme révélateurs de la raison qni gouverne les choses et, donc, inhérents aux choses elles-mêmes. Personne n'a jamais vu un corps réel suivre uniquement et rigoureusement la règle du mouvement inertial. Pour les objets terrestres, les frottements, etc., s'y opposent et pour les corps célestes le mouvement est compliqué par l'action de la gravitation (sans parler de celle, au moins très probable — bien qu'elle nous échappe actuellement — du milieu éthéréen). D'ailleurs, nous ne savons pas si l'inertie est vraiment une propriété des choses ; il se pourrait fort bien que ce ne fût là qu'une illusion, qu'en réalité elle fût due elle-même à une action du « milieu » et que son apparente rigueur ne fût que « statistique », ne tînt qu'à la grandeur des nombres mis en jeu. Et quant au principe d'Archimède (que M. Xénopol met en cause), il convient d'observer que non seulement, dans la réalité, sa manifestation sera toujours « gênée » par l'adhésion, la viscosité, etc..

des liquides, mais qu'en outre la l'orm-j déterminée sou» la(iuelle nous sommes oblii^és de le coneovoir ne; saurait avoir rien d'objeclii". En elïet, ce principe implique toute une série de concepts tels que ceux de volume, de poids, etc., (jui prennent naissance en quelque sorte spontanément et d'une manière uniformi; dans toule intellit?ence humaine normale ; mais ce sont très certainement des concepts de notre raison. Donc si l'on maintient qu'il y a, dans le principe, un rapport préexistant aux choses, il faudra formuler ce rapport d'une manière très indéterminée. Il faudra dire que l'essence des choses est caractérisée par un trait particulier qui eût pu, à une intelligence les contemplant, inspirer l'idée d'une formule analogue au principe d'Archimède. Mais il faut bien comprendre que l'intelligence que l'on met en cause ainsi n'est pas l'intelligence humaine pure et simple, mais une sorte d'intellectiis ang'elicus, une intelligence qui, tout en étant du même ordre que celle de l'homme, lui serait cependant infiniment supérieure, puiscpi'il lui aurait été possible de concevoir l'existence du rapport avant l'existence même des liquides et des solides.

Ainsi nous ne pouvons nourrir l'illusion que les lois que nous découvrons soient véritablement des « lois de la nature ». Ce ne sont que des lois de la nature en ses rapports avec notre sensation et notre intelligence. Et sans doute il demeure vrai que nous ne pouvons connaître que des rapports. Mais il faut préciser, restreindre cette proposition, en sous-entendant que les seuls rapports que nous puissions réellement connaître sont ceux où nousmêmes formons l'un des termes. S'il existe des choses du monde extérieur, il est clair qu'il doit exister des rapports entre elles ; mais ces rapports, nous ne pouvons les connaître, tout comme les choses elles-mêmes, que par rapporl à nous.

Cependant, ainsi que nous l'avons indiqué, la théorie que nous venons de critiquer ne constitue en somme qu'une déviation de la véritable conception positiviste. Celle-ci, hostile par essence à toute métaphysique, ne prêterait donc aux lois aucun caractère transcendant, les

concevant simplement comme des règles gouv'crnant nos rapports avec le monde extérieur, l'ensemble de nos sensations. Mais alors une nouvelle et grave difficulté surgit, à savoir une profonde divergence entre ce schéma et l'image que la science, même réduite à un pur ensemble de lois, présente réellement.

Il s'agit là d'un aspect de la doctrine qui, semble-t-il, tend plutôt à échapper à ses adeptes. Ce qui est certain, c'est qu'x\uguste Comte lui-même ne paraît avoir, à aucun moment, envisagé les conséquences, pourtant très apparentes dans cet ordre d'idées, de son système ; il a, tout au contraire, parlé fort congrùment des « grossières mais judicieuses indications du bon sens vulgaire, véritable point de départ éternel de toute sage spéculation scientifique *■ ». Mais ses sectateurs ont été quelquefois plus clairvoyants à ce point de vue. Ainsi Stuart Mill a déclaré qpie les « lois ultimes » auxquelles la science parviendrait dans l'avenir et dont, en attendant, elle se rapprochait chaque jour, se rapporteraient aux sensations qualitatives que nous éprouvons et seraient donc, tout au moins, en nombre égal à celui de ces sensations ^

Il n'est pas douteux que Mill, ici, a entièrement raison contre Comte ; il ne fait qu'énoncer une conséquence que les fondements de la théorie comtiste entraînent inéluctablement. En effet, d'une part on définit la science comme un ensemble de règles destinées à faciliter la prévision et fondées sur l'expérience, sur les phénomènes qui nous sont connus et, d'autre part, on s'interdit expressément de rechercher ce qu'il y a derrière ces phénomènes. Il ne reste donc, de toute évidence, qu'à relier directement les phénomènes eux-mêmes, c'est-à-dire — le terme phénomène ne pouvant ici, du fait de la renonciation à toute recherche de

l.A. Comte, Cours, vol. III, p. 205. Il se peut néanmoins que Comte ait obscurément senti ce qui résultait, à ce point de vue, des prémisses posées par lui et que ce soit là la source d'où dérive son affirmation que les diverses branches de la physique (correspondant plus ou moins à nos sensations qualitatives) étaient entièrement irréductibles entre elles. Cf. plus bas. chap. XVI, p. 738.

2. J. S. Mill, A System of Logic, 3' éd., Londres, 1851, vol. II, p. 4.

eau -io, qu'être un synonym." du terme sensation — que ce (jue l'on doit rechercher vérilahlement, ce sont des rapi)orls entreles sensations conçues comme pures, comme dépouillées de toute onlolos?ie. En d'autres termes, il ne saurait è're question des choses que nous percevons le matin en ouvrant les yeux, car cette perception, qui semble passive, est en réalité un résultat de l'activité de notre esprit, et le monde des choses du sens commun constitue très certainement une spéculation métaphysique sur les causes de nos sensations, c'est-à-dire une ontologie. Pour éviter celleci, il faudrait, en partant des perceptions (données tout d'abord, puisque leur élaboration reste inconsciente), pénétrer jusqu'aux éléments qui les constituent, jusqu'à ces « données immédiates de la conscience » que M. Bergson a eu tant de peine à dégager. C'est entre ces éléments qu'il faudrait ensuite établir des rapports. Ce serait alors une manière de psychophysique, mais en quelque sorte infiniment plus outrancière que la science que nous connaissons sous ce nom, laquelle suppose, il est aisé de s'en apercevoir, la physiqus avec touie sa conception de la réalité. Une telle science peut-elle être constituée ? Lucrèce déjà, qui avait pourtant de la science une conception tout à fait nette, l'a nié expressément, a aftîrmî que, sans la constitution préalable de ce monde de choses, nous ne pourrions faire de science d'aucune façon *.Malebranche, en développant ce même point de vue, s'est appliqué à montrer qu'en aucun cas nous ne saurions prétendre à mesurer directement, les unes par les autres, les sensations en tant que phénomènes subjectifs, et que toute comparaison entre elles présuppose une réduction à des causes ayant une existence en dehors de nous et par conséquent soumises aux conditions du temps et de l'espace ^ C'est

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