Lucrèce, De reruin natura, 1. I, v
Corpns enim per se commanis dedicat esse Sensus : qiio nisi prima fides fundala valebit, Haiid erit, occultis de rébus quo referentes, Confirinare animas qiiidquam ratione queamus.
2. Malebranche, De la recherche de la vérité, Paris, 1721, XI" éclaircissem:;nt, vol. IV, pp. 277 et suiv. — Parmi les philosophes contenipor.unî; c'est
là, semble-t-il, une affirmation fort difficile à contester. Il ne peut, tout d'abord, y avoir aucun doute sur l'attitude mentale du physicien qui étudie la nature : il n'a très certainement, à aucun degré, la conviction de ne rechercher que des rapports entre ses sensations, mais au contraire très nettement celle de pénétrer dans un mystère qui est indépendant de sa sensation à lui. Quand Claude Bernard définit l'expérience comme un « conlràle », au moyen « du raisonnement et des faits », des suppositions formées et qu'il déclare que c'est « le seul procédé que nous ayons de nous instruire de la nature des choses qui sont en dehors de nous ^ », il exprime certainement la foi instinctive de tout savant. Sans doute, on peut prétendre (c'est là le point de vue positiviste) que le savant se trompe sur ses propres sentiments el que, d'ailleurs, l'attitude en (juestion n'influe en rien sur la marche de son travail. Mais c'est là une affirmation manifestement erronée.
D'ailleurs, l'évolution entière de la physique moderne montre clairement à quel point le programme tracé par Stuart Mill s'écarte de la réalité. En effet, cette science suit évidemment une voie directement opposée à celle conduisant à l'établissement de rapports directs entre les sensations. Un des plus éminents théoriciens de la physique contemporaine, M. Pianck, considère justement comme un trait caractéristique de la science le fait que dans sa march3 elle s'écarte de plus en plus de ce qu'il nomme des « considérations anthropomorphiques », c'està-dire de celles où intervient la personne de l'observateur S c'est-à-dire encore, en nous servant du vocabulaire philo-
surtout M. F. -H. Bradley qui, dans un exposé très approfondi, a fait ressortir combien il est difficile de parvenir à une conception cohérente du monde physique et surtout de ses lois en partant du phénoménisme pur, sans « transcendance » [Appearence and Reality. Londres, 1893, chap. XI, Plienonienalism,pp.l23 et suiv.). Hegel a fort. bien saisi que la science s'attache au concept de la chose tel que nous le livre la perception immédiate et accomplit son travail selon la méthode même du sens commun (Encyclopaedie,Logik, Eiiileiliing, § 1).
1. Claude Ber.naud, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, éd. Scrtillanges. Paris, 1900, p. 12.
2. M. Planck, Acht Vorlesunç/en ueber llieoretische Physik, etc., Leipzig, 1911, p. 3.
s(>plii([uo, de ce qui a Irait au moi. M. Hocll'diniç ne l'ait donc ([ue résumer une situation très apparente en aitirluaiit que « les physiciens, jusqu'en ces derniers temps, oïDt été, sur ce point, des métaphysiciens * ».Ils le seront, vraisemblablement, tant qu'il y aura une physique, car cette attitude, selon toute apparence, leur est nécessaire. En tout cas, le moins que nous en puissions dire, semiile-t-il, c'est que nous n'en savons rien, personne n'ayant Jamais essayé d'éditier une science de ce genre. La physique actuelle en est évidemment à mille lieues. Il suffit pour s'en convaincre de suivre l'exposé d'un professeur. Vainement on cherchera au début la plus faible trace des subtiles analyses dont nous avons parlé. Au contraire, chaque phrase, chaque affirmation, si on l'examine, témoignera d'une foi inébranlable dans l'existence de choses, dans leur indépendance de la sensation. Tout ce qui a trait à l'intervention du sujet, on le traitera pour ainsi dire entre parenthèses comme une « erreur de jugement » ou bien on le reléguera dans un des chapitres ultimes, qui paraît encore à l'heure actuelle faire à peine partie de la science, à savoir dans la physiologie.
II serait, pour le moins, superflu de s'appesantir sur cette situation, qui éclate à tous les yeux et que chaque lecteur est en mesure de vérifier par lui-même à l'aide d'un manuel quelconque de « physique expérimentale », le premier venu.
La démonstration paraît moins inutile en ce qui concerne certaines parties déterminées de la physique théorique ou mathématique. Ce que l'on désigne, en physique, par ce terme de théorie, c'est, on le sait, une conception d'ensemble d'où les phénomènes dont on entend traiter découlent ou se déduisent. Nous traiterons dans notre IIP chapitre de cette opération de la déduction qui, du moins dans la science de nos jours, s'opère surtout par la voie des mathématiques. Ce que nous devons retenir ici, c'est que ces théories sont de deux sortes. Les unes
1. H. HoEFFDijNG, La pensée /luniauie, trad. de Coussanges, Pans,1911,p.278.
(qualifiées souvent d'hypolhèses) msttent en jeu des images, prétendant nous apprendre (comme le font notamment les théories cinétiques) que les phénomènes sont la conséquenc3 de telle disposition spatiale ou de tel mouvement de particules plus ou moins matérielles, voire même (comme dans la physique du xvm^ siècle) de fluides semimatériels ou immatériels. Les autres, au contraire, parlent d'énoncés abstraits, de principes. L'intervention, dans la science, de théories du premier genre, de théories à images, a été de tout temps, pour la doctrine positiviste, une sorte d'embarras : nous verrons tout à l'heure comment elle s'est efforcée d'en sortir. Par contre, les théories abstraites, les théories à principes lui ont paru l'idéal même auquel la science devait tendre. Or, il existe (ou du moins il existait, il y a peu de lustres) un chapitre de la physique qui parait réellement constitué selon ce modèle : c'est la thermodynamique. En effet, cette science, fortement pénétrée de théorie mathématique, peut être tout entière ramenée à deux énoncés très généraux, le principe de la conservation de l'énergie et le principe de Garnot qui, ni l'un ni l'autre, ne semblent mettre en jeu aucune image matérielle ni semi-matérielle. D'aulre part, il n'est pas contestable que la Ihermodynamique joue, dans la physique en général, un rôle considérable et qui, suriout à l'époque dont nous parlons, paraissait appelé à grandir encore. Il n'é*ait donc pas déraisonnable, à ce moment, d'espérer que la science entière, avec le temps, se rapprocherait de plus en plus de ce modèle, si conforma du moins en apparence, au schéma positiviste.
Disons tout de suite que ces espérances ont été, si l'on ose s'exprimer ainsi, fauchées dans l'herbe. La thermodynamique s'est montrée impuissante à rendre compte de certains phénomènes, tels que la couleur bleue du ciel, que la théorie cinétique est parvenue à expliquer parfaitement ; et, de même, il a été impossible de la mettre d'accord avec les observations sur le mouvement brownien, que tous ceux qui usent du microscope connaissaient depuis près de cent ans, mais sur lequel l'attention des
savants n'a élé alliréc que depuis que M. Gouy l'a rattaché au mouvement moléculaire. Comme le formule INI. Smolucliowski, un des savants dont les travaux ont grandement contribué à éclaircir ce domaine, « le mouvement brownien est bien un phénomène qui démontre d'une manière évidente la justesse des raisonnements cinétiques et en même temps l'inexactitude des notions de la thermodynamique ' », ces notions étant celles dont la généralisation et la transposition en concepts ontologiques consliiuc la métaphysique énergétique. La théorie du bleu du ciel de Lord Rayleigh constitue une preuve dans le môme sens ^
Il est très caractéristique que ce triomphe du cinétisme sur la thermodynamique, qui s'accompagnait cependant, au point de vue de la marche générale de la science, d'un progrès des plus considérables, ait paru, aux tenants sincères du positivisme, une chose tout à fait regrettable. Leurs sentiments ont été fort bien exprimés dès 1898 par Lucien Poincaré : « L'histoire de la physique, écrivait ce savant, semblable à l'histoire des peuples, ne seraitelle donc qu'un éternel recomm3nc3m3nt et devons-nous périodiquement revenir aux conceptions que, dès l'antiquité, les philosophes ont imaginées ? Les progrès de la thermodynamique nous avaient cependant fait concevoir d'autres espérances ; elle semblait pouvoir nous guider à elle seule dans le domaine physique, tout en ne s'appuyant elle-même que sur des raisonnements et des principes formés par la généralisation naturelle de quelques lois expérimentales. Nous faudra-t-il donc toujours avoir recours à des images, à des interprétations mécaniques, sans doute si peu conformes à la nature ' ? » On sait combien ces. regrets sont demeurés inopérants : depuis le moment où
1. Smoluchowski, Bulletin international de l'Académie des sciences de Cracovie, année 1907, p. 1059.
2. Jean Perrin, Les preaves de la réalité moléculaire. La théorie du. rayonnement, etc.. Paris, 1912, p. 225. — Cf. P. L.\.ngevin, Les grains d'électricité, etc., Les idées modernes, etc., Paris, 1913, p. 98.
3. Lucien Poincaré, Revue annaelle de physique. Revue générale des Sciences, vol. IX, 1898, p. 429.
i4 1J]S DEUX f:ONSTATATIONS FONDAMENTALES
ont paru ces déclarations de L. Poincaré (qui a le mérite d'avoir, dans une certaine mesure, devancé les événemenls, l'évolution étant, à ce moment, dans ses commencements) d'autres faits sont venus accentuer le triomphe de l'atomisme, qui est devenu complet K
Etant donné le rôle particulier attribué ainsi à la thermodynamique, on est amené à scruter d'un peu plus près les fondements de cette science, afin de rechercher si réellement elle est aussi conforme au schéma positiviste qu'on a l'air de l'affirmer ou, tout au moins, de l'insinuer. Or, il suffit de jeter un coup d'œil superficiel sur un manuel pour se convaincre combien une telle prétention est insoutenable. Prenons le livre de Henri Poincaré, dont l'autorité est incontestée, et examinons la manière dont les deux principes fondamentaux y sont exposés. Pour le principe de la conservation de réner2:ie, nous trouvons que, dès le début -, il est question de « points matériels ». Que l'on suppose, un instant, l'existence de ces points matériels comme dépendant de notre sensation et que l'on essaie, après, de refaire la démonstration telle que la présente! le manuel : elle aura perdu tout sens. Et cela est tout aussi évident, quelques pages plus loin, en ce qui concerne le second principe. La notion fondamentale du principe de Carnot, chacun le sait, est la notion de température. Or, voici en quels termes H. Poincaré la définit : « Par définition, deux corps sont à des températures égales ou en équilibre de température, lorsque, mis en présence, ils n'éprouvent aucune variation de volume. » Ainsi, pour établir le concept de température, celui de corps, et de corps ayant un volume déterminé, est indispensable. Est-il besoin vraiment d'insister sur ce point ? Qui donc, en effet, pourrait s'imaginer une température comme autre chose que l'apanage d'un corps matériel ? Ce serait à peu près, selon la fameuse image de Lotze, comme un mal de dents que personne n'aurait.
1. Cf., sur l'historique de cette évolution, chap. IV, pp. 211 et suiv.
2. H. PoiycAKÛ, T lier rnodynamiciue, Paris, 1892, pp. 10-11.
Donc, la Ihermodynamicpie n'est pas moins ontolop;iquc en son essence (pie n'importe quelle autre partie de la physique et la conviction contraire est une illusion. Nous verrons d'ailleurs tout à l'heure (p. 30) comment cette illusion a pu prendre naissance.
Mais il y a plus, et le physicien est tellement peu capable de se détacher du concept de chose, que, les choses du sens commun ne lui suffisant pas, il en crée d'autres, entièrement à leur image. Tel est le cas par exemple des objets télescopiqucs ou microscopiques. De toute évidence, la foi en leur existence chez le savant et, par répercussion, sans doute chez la plupart des hommes du commun, est aujourd'hui la même que pour les objets perçus directement. Un éminent histologiste, ]M. Nageotte, a constaté tout récemment qu'une classe particulière d'erreurs de jugement provient de ce que les observateurs oublient que les images microscopiques ne sont pas à la même échelle que les objets qui les entourent et qu'ils n'ont en réalité perçu que des fantômes S et pour le soleil, il n'y a pas le moindre doute que, des deux images que nous en avons selon Descartes ^ à savoir celle d'une petite tache lumineuse et celle d'un corps immensément supérieur de taille à notre terre, la seconde, chez l'astronome d'aujourd'hui, se substitue complètement à la première : le soleil est pour lui une masse incandescente, à peu près analogue à celles qui coulent dun convertisseur Bessemer. D'ailleurs cette élaboration ne s'arrête nullement aux objets que nous pouvons voir, fût-ce par le secours d'instruments, elle s'étend à ceux dont l'existence est simplement inférée. Voici un électricien qui étudie un courant ; cachons le galvanomètre au moyen d'un écran et demandons-lui si le courant continue à passer. Il croira sans doute que nous demandons si un interrupteur n'a pas été tourné par mégarde. Insistons : demandons -lui s'il croit que le courant a cessé de passer du fait seul
1. J. Nageoxte, Notice sur les travaux scientifiques etc., Paris, 1911, p. 9,
2. Descartbs, Méditations, Œuvres, vol. IX, Paris, 1904, p. 31.
qu'il ne peut apercevoir le cadran du galvanomètre. Si l'homme auquel nous nous adressons n'a aucune culture philosophique, s'il est resté préservé du « doute métaphysique », et si nous lui avons bien fait comprendre la portée de notre question (ce qui ne sera pas chose facile, tellement il est peu habitué à mettre en rapport ces deux ordres de considérations), eh bien, s'il est sincère, il nous rira au nez. Le doute, dans ce cas, lui paraîtra aussi injustilié que si nous lui demandions s'il doute de l'existence de sa femme ou de son atelier, simplement parce qu'il n'aperçoit ni l'une ni l'autre au moment donné. Sa croyance aux objets des deux catégories est, apparemment, analogue, coule de la même source. Les électriciens ont, de tout temps, tellement cru au courant, ils l'ont tellement vu, qu'ils ont fini par le « matérialiser », à peu près à la manière dont un médium spirite prétend matérialiser sa pensée. Quiconque aurait des doutes sur la réalité du courant en tant qu'objet n'aurait qu'à se référer à certaines Ihéories récentes ; ici le courant consiste en un véritable llux d'électrons ; il est d'ailleurs impossible de douter que ces derniers ne soient conçus comme réels, puisque c'est eux qui forment la matière et sont censés par conséquent constituer la source de toute réalité.
Ainsi, non seulement le point de départ de la science est ontologique, puisque c'est le monde des objets du sens commun, mais quand elle abandonne ces conceptions ou quand elle les tranforme, ce qu'elle adopte ainsi est aussi ontologique que ce qu'elle abandonne '. Gournot déjà avait clairement reconnu cette essence particulière des théories scientifiques : « Quoi qu'on puisse dire, déclare-t-il, dans les écoles scientifiques modernes, où l'on craint surtout de paraître faire de la métaphysique, l'atomisme mitigé, aussi bien que l'atomisme pur, implique la prétention de saisir par quelque bout l'essence des choses et leur nature intime ^ »
1. Cf. à ce sujet plus bas, chap. XV, p. 234, les observations de M. Urbain.