‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 100 sur 123 · rb. (éd. Appuhn, pp · texte numérisé non relu

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2. A. de Lapparent, Science et apologétique, Paris, 1905, pp. 191-211.

Toutefois si, dans le passé, on pouvait à la rigueur concevoir l'univers de cette façon, cela est bien moins aisé à l'heure actuelle et devient de plus en plus difficile à mesure que nos connaissances avancent. Pour ne parler que de la nature organisée, chaque espèce, même en la concevant constituée en vue d'une fin, paraît ne connaître d'autre fin qu'elle-même, son propre bien-être, sa conservation, sa propagation. L'homme n'y paraît jouer aucun rôle, et son rôle dans la nature en général apparaît incontestablement de plus en plus réduit, au point de nous sembler, à l'heure actuelle, véritablement infime. Gomment se persuader que tout cela n'a été fait que pour lui ? N'y avait-il donc pas moyen d'arranger les choses mieux ou, en tout cas, plus simplement ? C'est l'antique opposition entre la toute-bonté de Dieu et sa toute-puissance, opposition qui a tant tourmenté les théologiens de toutes les époques et qui a abouti, comme on sait, chez Leibniz à cette conception d'une divinité pour laquelle toutes choses sont possibles^ mais non pas coinpossibles et qui dès lors, ne pouvant créer un monde bon, a dû se contenter de créer le meilleur qu'elle pouvait.

Sans doute, la foi, à l'heure où nous vivons, est-elle bien moins vive que dans les siècles passés. Mais Ig. difficulté du problème ne s'en trouve pas diminuée, car ici, le concept de toute-puissance est impliqué véritablement par le raisonnement lui-même. Si la Nature ou la Vie (qui ne peuvent être, dans cet ordre d'idées, que des prête-noms de la divinité) exercent sur les choses un pouvoir qui leur permet de s'insérer dans leur trame, comment concevoir que ces choses, d'autre part, semblent leur résister ? On admet — non sans peine certes — cpie la Vie se contente de diriger (comme dans le schéma de Claude Bernard) les forces qu'elle ne crée point. Mais au moins faut-il alors que, dans sa parfaite prescience, elle n'ait, à ce point de \MQ, aucune défaillance. C'est ce qui fait que si nous devons admettre par exemple le concept de l'instinct en tant que concept fondamental, soustrait à toute tentative d'explication ultérieure, cet nstinct nous apparaît néces-

sairement comme devant être infaillible. On peut s'en rendre compte aisément en examinant les travaux de ceux qui ont défendu cette conception finaliste de l'instinct. L'œuvre de Henri Fabre^ qui n'est qu'un long et très brillant plaidoyer en faveur de cette thèse, met précisément au premier plan ce concept de l'infaillibité, en tant qu'oj> posée aux tâtonnements pénibles, aux erreurs continuelles de la volonté consciente, et les adversaires qui, comme M. Rabaud, cherchent à ruiner ces preuves d'infaillibité ou à nous montrer même, comme M. Piéron, des instincts aboutissant à des actes nuisibles à l'espèce S s'attaquent au côté le plus essentiel (et d'ailleurs le plus faible) de la théorie.

En comparant ce qui se passe pour la finalité à ce que nous avons reconnu concernant la causalité, on peut dire que ce qui apparaît ici comme contraire à la finalité ou comme imparfaitement final est analogue à ce que, quand il s'est agi de rationalité causale, nous avons qualifié d'irrationnel. Que si cet irrationnel final paraît, dans une mesure bien plus forte que l'irrationnel proprement dit, s'opposer à la conception fondamentale qu'il limite, s'il paraît proprement la ruiner, ce n'est là évidemment qu'un nouvel aspect de ce fait primordial de la vigueur en quelque sorte inférieure du concept de fin comparée à celle du concept de cause, ce qui fait que le second se remet d'une attaque à laquelle le premier succombe. Nous concevons, à la rigueur, une rationalité limitée, alors qu'une finalité limitée nous apparaît comme absurde.

En dépit de cette faiblesse inhérente à tout finalisme, ce serait cependant, nous l'avons vu, une erreur d'affirmer qu'il est entièrement étranger à la pensée scientifique. Bacon, on le sait, a protesté avec la plus grande véhémence contre l'admission, dans la science, de tout ce qui ressemble à une cause finale. Les causes finales, d'après lui, ne peuvent être d'aucune utilité dans la science, dont plu-

1. Henri Piérox, Les instincts nnisibtes à l'espèce devunt les théories transformistes, Scienlia., IX, 1911, p. 201.

LES PHÉNOMÈNES BIOLOGIQUES i^'iO

tôt elles « dépauplent et dévastent le domaine *■ ». Il est manifeste au contraire que, même si l'on se place au point de vue strictement anti-vitaliste, des déductions finalistes sont susceptibles de rendre de grands services, en permettant de grouper les phénomènes sous un point de vue unique et de préparer ainsi parfois des tentatives de réduction futures. L' anti-vitaliste le plus déterminé peut fort bien admettre qu'il a été avantageux, en attendant une analyse plus approfondie, de classer par exemple sous les chefs d'hérédité ou d'instinct une diversité presque infinie de phénomènes. A supposer que cette classification ne soit point définitive, que certains faits, englobés à l'heure aciuelle sous ces dénominations, soient reconnus plus tard comme appartenant à des catégories très différentes, ou que même la spécificité de ces faits se trouve un jour complètement abolie, il est certain que ce classement provisoire aura été nécessaire, la parenté — ne fût-elle qu'apparente — de ces faits étant indéniable et la science ne pouvant partir qiie d'apparences de ce genre. Et de même, il se peut fort bien que Ventéléchie de M. Driesch — laquelle semble certainement (autant qu'un profane est susceptible d'en juger) un peu bien grosse pour un irrationnel définitif ^ — puisse rendre des services considérables, en groupant des phénomènes dont l'analogie n'apparaît pas au premier coup d'oeil. C'est aux biologistes seuls d'en juger, de dire si ce concept peut leur rendre des services réels, s'ils trouv^ent les raisonnements de M. Driesch suffisamment concluants pour que son concept puisse être admis dans la science. Ou plutôt, c'est sans doute la marche elle-mèms du progrès scientifique (bien plus que les discussions, quelle que soit l'utilité de ces dernières pour éclaircir les positions respectives des adversaires) qui se chargera de cette décision : la position de M. Driesch

1. Bacon, Di Augmentis, 1. III, chap. iv, Thi Works, Londres 1837, vol. Il,

2. M. Driesch le pose expressémsnt comme tel, en déclarant ce concept « autonome » et « irréductible ». Thz Science and Philosophy of the Organism Aberde-jn, 1908, vol. I, p. 219, 228). Cf. ib.p. 249: « Aucune substance chimique n'est possible en tant que base de l'entéléchie. »

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restera défendable tant que, pour aucun des phénomènes qu'il rend justiciables de son « entéléchie », n'apparaîtra la possibilité d'une explication physico-chimique. Mais le jour où, à l'intérieur de l'ensemble des phénomènes que ce biolog^iste entend embrasser par son ambitieuse conception, on pourra formuler pour une partie, quelle qu'elle soit, une théorie du mode de production physique tant soit peu plausible, les défenseurs les plus fermes de cette conception s'empresseront certainement d'abandonner la position compromise et de reporter leurs suppositions plus loin.

La situation est la même pour d'autres concepts vitalistes, plus anciennement admis et dont l'existence — en grande partie sans doute pour cette raison — nous semble mieux garantie que celle de 1' « entéléchie ». Nous pourrions ici reprendre rénumération de tout à l'heure et examiner à ce point de vue toutes les catégories de phénomènes de la vie auxquelles la science explicative a commencé à s'attaquer. Bornons-nous à considérer le concept de l'instinct. Il est manifeste que si la science devait se borner à l'étudier « comme tel », elle en affirmerait précisément, par là même, l'existence en tant que concept irréductible, à peu près à la manière de Henri Fabre. Ce serait donc déclarer qu'à l'intérieur des limites que trace la définition de ce concept la science doit s'interdire toute recherche explicative. Dès lors le biologiste a raison en affirmant, avec INI. Piéron, que 1' « hypothèse de la réductibilité parait plus féconde », étant donné qu'elle est « stimulatrice de recherches, génératrice de progrès », car si « la réduction à des mécanismes réflexes plus simples n'est pas faite, cela ne veut pas dire qu'elle ne puisse jamais l'être » et que « les faits négatifs, les insuccès, sont sans valeur ' ». C'est bien là ce que voulait dire Claude Bernard en proclamant qu'il « faut s'habituer à... chercher toujours à supprimer complètement la vie de l'explication

1. H. Piéron, La notion de l'instinct. Bulletin de la Société française de philosophie, 14« année, n' 3 (août 1914), pp. 327 et suiv.

(le tout phénomène physiologique ; la vie n'est rien qu'un mot qui veut dire ignorance et quand nous qualifions un phénomène de vital, c^la équivaut à dire que c'est un phénomène dont nous ignorons la cause prochaine ou les conditions ' ».

Mais Spinoza, déjà, avait fait ressortir qu'en faisant intervenir les causes finales, on a recours à « la volonté de Dieu, cet asile de l'ignorance ». En effet, « quand ils voient la structure du corps humain, ils sont frappés d'un étonnement imbécile et, de ce cpi'ils ignorent les causes d'un si bel arrangement, concluent qu'il n'est point formé mécaniquement, mais par un art divin et surnaturel...' »

Ainsi toute conception finaliste apparaît, en science, comme simplement tolérée, en attendant qu'elle puisse être remplacée par une déduction causale. Mais cela n'empêche que l'on aurait tort de vouloir prendre à la lettre le précepte de Bacon et de vouloir chasser entièrement le tinalisme de la science. En effet, comme notre penchant v'ers la rationalité est irrépressible, il ne servirait de rien de lui opposer des obstacles : là ou notre esprit ne peut le satisfaire complètement par des déductions causales, il entre pour ainsi dire naturellement et de lui-même dans la voie, moins satisfaisante sans doute, mais cependant encore rationalisante dans une certaine mesure, de la déduction finaliste. Partout où l'explication causale ne paraît pas encore pouvoir pénétrer, le chercheur sera forcément amené à faire prévaloir des explications du type de celles que Cuvier avait en vue, c'est-à-dire mêlées de considérations proprement causales et de considérations finales \ Si

1. Cl. Bernard, Introduction à l'étude de la. médecine expérimentale, éd. Sertillanges, Paris, 1900, p. 319. — Il est à remarquer que ScHELLiNoa déclaré, presque dans les mêmes termes, que « la force vitale a été imaginée uniquement comme un artifice (Xothbehelf) de notre ignorance >> et qu'elle est « un produit authentique de la raison paresseuse »(Erster Entwurf eines Systems der Natur philosophie, \Verke, 1' s., vol. III, p. 80).

2. B. Spinoza, Ethique. Livre !«■■, appendice (éd. Appuhn, p. 111).

3i On trouvera un certain nombre de ces considérations, judicieusement choisies et clairement exposées, sans parti pris finaliste ni antifinaliste, dans le livre intéressant de M. J. Henderson, The Order of Nature, Cambridge (Mass.), 19] 7.

262 LA MARCHE DE l'eXPLICATION

Bacon a pu complètement méconnaître cette situation si apparente, c'est que son esprit était occupé de l'image d'une science purement empirique. Mais, nous l'avons vu, cette science est quelque chose de chimérique, que l'humanité n'a jamais connu et, sans doute, ne connaîtra jamais.

Les vitupérations de Bacon n'en contiennent pas moins une grande part de vérité. Il avait, tout d'abord, entièrement raison contre la science de l'époque précédente, qui avait tant abusé du point de vue finaliste. ]Mais il a vu juste aussi en affirmant qu'au point de vue de la stricte logique, tout ce qui est expliqué par la fin se trouve par là même soustrait à la recherche de la cause \ Cette situation nous frappe beaucoup moins actuellement, précisément à cause du sentiment que nous avons de la faiblesse inhérente à la position finaliste ; nous savons pertinemment que, quelles que soient les limites qu'on entend tracer à la recherche de la cause, la résistance ne prévaudra pas dès qu'il y aura le moindre espoir de voir cette recherche couronnée de succès. Mais la situation était très différente à une époque où la foi était encore vive et où l'argument téléologique pouvait invoquer l'appui puissant de la théologie.

Plus d'un demi-siècle plus tard, Spinoza, écrivant dans un pays qui, dans l'Europe d'alors, était probablement, en dépit du récent coup d'Etat du prince d'Orange, un des moins tyranniques au point de vue des opinions religieuses, constate que « quiconque cherche les vraies causes des prodiges et s'applique à connaître en savant les choses de la nature, au lieu de s'en émerveiller comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie et proclamé tel par ceux que le vulgaire adore comme des interprètes de la Nature et des Dieux. Ils savent bien que détrube l'ignorance, c'est détruire l'étonnement imbécile, c'est-à-dire leur unique moyen de raisonnement et la sauvegarde de leur autorité ' ». li? danger, de ce côté, n'est plus très con-

1. M. HoEFFDiNG insiste avec raison sur ce caractère en quelque sorte négatif du vitalisrne {Dur Totalitaelsbegriff, p. S5).

2. Spinoza, Ethique. Livre l", appendice (éd. Appuhn, p. 111).

sidérablc, semblc-t-il, et la scicnco, en peimeltanl à la finalité de pénétrer dans la partie du domaine biologique où la causalité n'a pu encore s'installer — nous avons vu d'ailleurs qu'il serait vain de vouloir s'opposer à cette pénétration— a peu à redouter des futures offensives des partisans des conceptions finalistes. De toute façon, cette partic de la science mise à part, — et il est à peu près certain qu'avec le progrès de la science elle ira en se rétrécissant — tout le reste du domaine est et demeurera dévolu à l'explication causale.

Or, il est à peine besoin de le faire ressortir, dans toutes ses parties où l'on fait prévaloir ou cherche à faire prévaloir l'explication physico-chimique, la biologie, conformément à la formule de M. Bonasse, ressemble ou s'efforce de ressembler aux sciences physiques. Il y a manifestement identité du but et du procédé et, par conséquent, ce que nous avons reconnu ou reconnaîtrons valable pour celles-ci vaudra aussi pour celle-là.

On a vu d'ailleurs, au cours de ce travail, que partout où la matière semble s'y prêter, la biologie actuelle, tout comme celle du passé, n'hésite point à avoir recours à des explications d'un type causal très avancé : les conceptions se rattachant aux théories de la préformation en fournissent un exemple suffisamment éclatant (chap. V, pp. 156 et suiv.).

Voici, dans le même ordre d'idées, quelques témoignages direcls. « Si l'humanité dure assez longtemps, dit un anti-vitaliste contemporain, un moment viendra sans doute où les savants trouveront l'explication mécanique de tous les phénomènes *. » Il n'est pas douteux qu'en faisant cet acte de foi, le biologiste en question avait surtout en vue les phénomènes de la matière vivante. Ecarîons pour le moment les difficultés que rencontrerait la réalisation de cette prophétie, même en ce qui concerne lès phénomènes purem?nt physiques (difficultés que les physiciens de

1. P. Delbet, De la méthode dans les sciences, 1" série, Sciences médicales, 2« éd., Paris, 1910, p. 249.

nos jours considèrent, on le sait, comme rédhibitoires) et négligeons encore les obstacles que pourra présenter (en vue de l'existence de nouveaux irrationnels probables) la réduction des phénomènes de la vie à la physico-chimie pure et simple. Prenons la formule en question pour ce qu'elle est sans doute au fond, à savoir, pour l'énoncé du but idéal, mais en réalité inaccessible, que poursuit notre raison à l'égard de la nature. Nous n'aurons alors qu'à nous rappeler que le mécanisme, l'explication par la matière et le mouvement, se réduit en réalité à l'explication par le second terme seul, le premier étant par essence inexplicable. Or, le mouvement, cela ne peut faire aucun doute, n'est explicatif que parce qu'il constitue une fonction spatiale.

Voici maintenant le témoignage d'un vitaliste qui est, si possible, plus direct encore. En cherchant précisément à défendre le domaine de la matière vivante contre l'envahissement des explications tirées des sciences physiques, M. Driesch déclare que le mécanisme (dont il constate d'ailleurs la pérennité et dont il admet pleinement la nécessité) ramène « tous les problèmes, dans une certaine mesure, à des problèmes de géométrie ' ». C'est là en effet son but et, en même temps, le but véritable de toute explication dans le domaine scientifique tout entier. C'est partout la même recherche de l'identité, soit entre l'antécédent et le conséquent, soit en^re deux coexistants et partout le même recours à la construction spatiale pour les égaler et les diversifier à la fois. Dans tout l'immense champ de la science, il n'y a et ne peut y avoir de véritable explication que par l'espace et les propriétés de l'espace.

1. H. Driesch. The Science and Philosophy of the Organism, Aberdeen, 1908, vol. II, p. 209.

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