‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 99 sur 123 · LoCRÈCE. De rerum natura, 1. IV, v · texte numérisé non relu

LoCRÈCE. De rerum natura, 1. IV, v

neque enim facere incipit ullam Rem quisquam, quam mens providit, quid velit, anle : Id quod providet, illius rei constat imago.

3. Cf. Thomas Henri Martin, Mémoire sur les hypothèses astronomiques d'Eadoxe, de Callippe, d'Aristole et de leurs écoles, Académie des Inscriptions, vol. XXX, I, 1881, p. 243. Cf. Aristote, Sur l'âme, trad. Barthélémy Saint-Hilaihe, livre III, chap.x, §2.

LliS PHÉNOMÈNES BIOLOGIQUES 255

évolulionniste, à retourner vers la causalité en imaginant que seules les espèces ont pu persister où ces besoins et ces instincts s'étaient formés et perfectionnés ; auquel cas la finalité n'est qu'apparente et cède aussitôt la place. Mais si la finalité doit être fondamentale, elle ne peut provenir de forces inconscientes. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à penser à l'emploi que, d'une manière plus ou moins subrepiice, l'on a voulu faire parfois des causes finales dans la physique. Si j'affirme qu'un rayon de lumière se rend d'un point à un autre par le chemin le plus court et si je veux voir dans cet énoncé autre chose qu'une règle empirique, j'attribue au rayon non seulement le choix des chemins à suivre, mais encore la connaissance anticipée du résultat à obtenir. C'est là assurément une vue qui, selon la juste expression de H. Poincaré, « a quelque chose de choquant pour l'esprit • » et dont notre imagination cherchera toujours à s'affranchir. Elle y est parvenue, comme on sait, dans le cas particulier, et la prétendue « économie » de la nature s'est transformée pour nous en une sorte de prodigalité, puisque nous supposons que des ondulations naîtraient dans toutes les directions si elles ne se compensaient pas mutuellement. Il n'est pas douteux, d'ailleurs, que ce concept d'une action visant une fin ne soit né en nous de la considération de la manière dont nous agissons ou, du moins, croyons agir nous-mêmes. C'est ce que Spinoza a établi, d'une manière définitive semble-t-il ^

Cette origine du concept fait comprendre pourquoi, ainsi que l'auteur de V Ethique le déduit immédiatement, le

1. H. Poincaré, La, science et l'hypothèse, p. 154. M. Lobb dit qu'il « ne peut y avoir d'économie dans le travail que là où il y a mémoire et, par conséquent, raison ; les forces aveugles n'épargnent pas les moyens » (La dynamique des phénomènes de la vie, tr. Daudin et Sgh.effer, Paris, 1908, p. 224). Mais Dbscartes déjà, à propos du concept d'une action à distance, avait protesté contre une supposition qui lui paraissait aboutir à douer les particules matérielles de raison, au point de les rendre « vraiment divines, afin qu'elles puissent connaître sans aucun intermédiaire ce qui se passe en des lieux fort éloignés d'elles et y exercer leurs actions » (Œuvres, éd. Adam et Tannery, vol.IV, p. 306).

2. B. Spinoza, Ethique, livre I", prop. xxxvi, appendice (éd. Appuhn, pp. 104-105).

concept est anlliropomorphique à un autre point de vue encore. De même que la cause, la fin doit être intelligible ; mais, pour celle-ci, ce postulat aboutit à un jugement de valeur : elle doit nous paraître digne qu'on y tende. Or, s'il y a dans l'univers une chose dont l'intérêt prime celui de l'humanité, nous sommes certainement incapables de la concevoir. «N'ayant jamais reçu au sujet de la complexion de ces êtres [les « directeurs de la nature »] aucune information, ils [les hommes] ont dû en juger d'après la leur propre, et ainsi ont-ils admis que les Dieux dirigent toutes choses pour l'usage des hommes... Mais, tandis qu'ils cherchaient à montrer que la Nature ne fait rien en vain (c'est-à-dire rien qui ne soit à l'usage des hommes), ils semblent n'avoir montré rien d'autre, sinon que la Nature et les Dieux sont atteints du même délire que les hommes. » On a expliqué les choses nuisibles, les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies par la colère des Dieux ; « et, en dépit des protestations de l'expérience quotidienne montrant par des exemples sans nombre que les rencontres utiles et les nuisibles échoient sans distinction aux pieux et aux impies, ils n'ont pas pour cela renoncé à es préjugé invétéré '■ ».

On n'a d'ailleurs qu'à s'adresser aux tinalistes euxmêmes pour se convaincre jusqu'à quel point Spinoza a raison. Voici un exemple récent : le géologiste A. de Lapparent estime que la constitution de réserves de houille dans les profondeurs de l'écorce terrestre « atteste un dessein merveilleusement poursuivi » ; toutes les particularités des gisements, l'épaisseur des couches, l'intercalation de masses stériles, le fait que le terrain carbonifère ne soit pas trop facile à atteindre (ce qui empêche le gaspillage), lui paraissent concourir à cette démonstration. Mais, bien entendu, le but de cette « trame trop bien ourdie » ne peut être autre que de « préparer l'avènement du roi de la Création * ».

Page 1