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CHAPITRE VIII

LES MODALITÉS DE l'eXPLICATION SPATL!V.LE

Nous avons tenté autrefois de démontrer' directement, en examinant les théories du présent et du passé, que les sciences physiques sont réellement conformes au schéma auquel nous avons abouti dans notre Y" chapitre, c'està-dire que les explications qu'elles nous offrent reposent, en dernier lieu, sur l'identification dans le temps et dans l'espace. ^Nlais une démonstration de ce genre, nous sommes bien forcés de le reconnaître, reste et restera toujours incomplète. Quel que soit le zèle qu'on puisse y mettre, on ne pourra jamais parcourir qu'une petite partie de l'immense total du savoir scientifique, et le lecteur pourra toujours soupçonner que les exemples ont été choisis et présentés avec trop d'érudition ou d'ingéniosité pour être véritablement probants, du moins à l'égard d'une thèse présentant des dehors aussi extravagants. Nous ne chercherons donc point à reprendre ici cet exposé ; mais peutêtre quelques considérations sur la manière dont la science utilise l'espace et ses fonctions en \ue de ses explications pourront-elles contribuer à rendre notre thèse un peu plus plausible.

A. — L'utilisation la plus simple et la plus générale est celle que suggère le terme même de déplacement : l'explication repose sur ce que quelque chose (resté identique en soi, c'est là, nous le savons, la base de toute explication) est censé avoir changé de place. L'espace étant, par essence, uniforme, indifférencié, et cette uniformité n'étant détruite que par les objets matériels qui s'y trouvent, il faut donc que le déplacement soit marqué par ces

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objets. On aura, dans le cas le plus simple, quelque chose passant d'un objet, d'un corps matériel à un autre. Bien entendu, comme il s'agit d'explication, de théorie figurative, c'est-à-dire de la substilution, à ce que nous apercevons ou croyons apercevoir, à la réalité que nous suggère la conception du sens commun, d'une réalité différente, il ne peut être question de saisir directement ce déplacement ; nous devons y conclure indirectement, par suite de tel ou tel phénomène ou ensemble de phénomènes. C'est ce qui fait que ce qui se déplace peut être conçu comme immatériel. Dans le passé, on le sait, la physique a souvent usé et même abusé de ce schéma ; ce qui se déplaçait était surtout envisagé comme un principe porteur de qualités, tel que le calorique ou le phlogistique. Il est certain que les physiciens modernes sont bien moins accommodants à cet égard. Le fluide calorique n'existe plus pour nous, là où l'on concluait à son déplacement, nous supposons la communication d'un mouvement. Et quant au phlogistique, nous affirmons maintenant, dans les phénomènes où il était censé passer d'un corps à un autre, le passage de quelque chose de matériel (surtout de l'oxygène), mais en sens inverse. L'oxygène est, à la température de nos réactions ordinaires, un gaz incolore, il va donc de soi qu3 nous ne pouvons le voir passer. De plus, dans des réactions où il passe d'une combinaison à une autre, nous n'admettons même pas, bien souvent, que le gaz oxygène, l'oxygène moléculaire, tel que nous pouvons l'enfermer dans nos cylindres, se soit réellement formé comme produit intermédiaire et soit ensuite intervenu comme tel; au contraire nous supposons l'intervention de l'oxygène à l'état naissant, de l'oxygène atomique — être hypothétique par excellence. Cela n'empêche que nous sommes fortement convaincus que l'oxygène matériel a réellement passé dans les réactions en question — toute une série de circonstances observées concourent à cette conclusion et, en premier lieu, les considérations de poids, admirablement mises en avant par Lavoisier. Mais, on ne saurait trop le rappeler, parce que ce fait jette une vive

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Iiimièro sur la vôrilaMo naliiro des vérités scient ifirpios, les aflirinalions des plilogisliciens avaient éfçalemenl des observations pour ])ase. Ne croyant pas an principe de la conservation du poids ou, du moins, admettant implicitement qu'il soutirait des exceptions plus ou moins explicables, ils concluaient au déplacement du phlogistif[ue par le fait qu'une propriété déterminée avait passé d'un corps à un autre.

La science de nos jours a-t-elle entièrement renoncé à faire usage de principes immatériels dans ce sens ? On n'oserait l'affirmer. En effet, s'il est entendu que l'électricité n'est pas réduclible au mouvement mécanique, mais qu'au contraire tous les autres phénomènes doivent, en dernier terme, être ramenés à des phénomènes électriques, on se demande comment cet être primitif, fondement de toute réalité, pourra être conçu, sinon comme une sorte de l>rincipe immatériel ? On le déclarera aussi différen* que l'on voudra des anciens fluides et notamment du fluide électrique de Franklin, qu'il n'en gardera pas moins forcément beaucoup de points de contact avec eux, et notamment la faculté de créer des phénomènes en se déplaçant. Mais même en mettant à part cette phase, la plus récente, et en s'en tenant à l'image de l'univers selon la théorie purement mécanique, il est clair que le mouvement luimême constitue un tel principe. En effet, il doit passer d'un corps à un autre. Et si, dans ce cas, nous apercevons directement le fait du passage, par exemple quand une bille de billard en heurte une autre, le comment du passage, on le sait de reste, n'en demeure pas moins entièrement mystérieux pour nous. C'est ce qui fait que nous sommes forcés de douer la matière de propriétés occultes, telles que l'impénétrabilité ou l'élasticité, ou de forces non moins énigmatiques.

Le fait que le corps ou le principe qui est censé se déplacer peut ne pas être directement perçu, est cause qu'il n'est pas absolument nécessaire que nous connaissions à la fois la place qu'il a quittée el celle où il s'est rendu. Sans doute, il est inimaginable que nous ignorions l'une et l'au-

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tre à la fois^ car nous n'aurions alors eu aucun motif d'imaginer la théorie ; mais il se peut à la rigueur que nous ne connaissions qne soit le lieu de départ, soit le lieu d'arrivée, l'autre bout de la chaîne restant enveloppé de ténèbres. Nous dirons alors que cela s'est « dissipé dans l'espace » ou que cela est « venu des profondeurs de l'espace ». Les atomistes anciens, on peut le voir par Lucrèce, usaient très largement de ce mode d'explication. Il est continuellement question, dans le De reriim nalura, de particules venant des espaces lointains et qui, par leurs chocs, sont cause de phénomènes terrestres. Il n'est du reste pas difficile de se rendre compte pourquoi dételles conceptions paraissaient plausibles. Comme on ne connaissait pas de moyen de suivre les gaz dans leurs pérégrinations (la fameuse expérience de la clepsydre d'Empédocle * étant restée à ce point de wlq tout à fait isolée), ces substances ne paraissaient (du moins dans la conception vulgaire) douées que d'une sorte de semi-matérialité. On sait que chez Van Helmont encore, qui passe pour être le créateur de la conception chimique du gaz, ce gass apparaît comme quelque chose d'intermédiaire entre les corps véritables et les principes immatériels (tels que son « blass », le principe de la vie). Or, que le corps, en brûlant, dissipe sa fumée dans l'atmosphère, que l'eau s'y évapore, et que de l'atmosphère, en revanche, viennent les manifestations très tangibles de la pluie, de la neige et de la grêle, cela est d'expérience commune. Quoi de plus naturel dès lors que de faire intervenir l'espace environnant aussi dans d'autres phénomènes? Cela est devenu plus malaisé pour nous, parce que nous savons mieux suivre la matière dans ses avatars. Cependant, la situation est peut-être modifiée moins profondément qu'on ne serait porté à le penser à , première vue. C'est qu'en dehors de l'air, nous avons encore l'éther, censé remplir les profondeurs de l'espace et que, bien entendu, cet éther doit exercer une action sur

1. Cf. BoRNET, L'aurore de la. philosophie grecque, tr. Reymond, Payot, Paris, 1919, pp. 251-252, 260, 283.

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les phénomènes lerrcslres (c'est même en vue de cela fpie nous l'imaginons). Or, nous croyons sans doute, pouvoir suivre aussi ces modalités de l'activité de l'étlier (cpii sont vc que nous appL^lons des formes de l'énergie), mais seulement dans une certaine mesure ; nous avons ])ien le sentiment qu'il doit y avoir de ces formes qui nous échappent. C'est sur une conception de ce genre (quoiqu'elle fut imaginée en plein xviii® siècle, alors qu'il n'était pas encore question de noire éllier) qu'était fondée la théorie de la gravitation de Le Sage, qui expliquait, comme on sait, l'attraction newtonienne par l'intervention de « corpuscules ultra-mondains ». Il est certain que cette hypothèse ne devait avoir rien de choquant pour le sentiment du physicien moderne, puisque Maxwell encore l'a déclarée « la seule théorie consistante de la gravitation qui eût jamais été formulée ' ». Elle n'a succombé finalement que devant la difficulté de la mettre d'accord avec des lois de la physi- <iue fermement établies telles que le principe de la conservation de l'énergie, etc. \ Plus récemmant encore, au moment de la découverte des corps radioactifs, alors qu'on se •demandait quelle pouvait être la cause de la formidable et mystérieuse énergie qu'ils rayonnent sans cesse (nous avons parlé de ces discussions p. 156), la supposition fut émise qu'il pouvait s'agir de radiations qui remplissaient l'espace, que nos instruments étaient incapables de discerner et que les corps en question avaient le don de capter en quelque sorte pour les disperser ensuite ^ Est-il besoin -d'insister sur la parenté de cette conception avec celles •de Le Sage et de Lucrèce ? C'est, dans tous ces cas, la même \ utilisation de l'espace pour l'explication de phénomènes terrestres ; on connaît le point d'arrivée de ce qui passe, \ et l'on place le point de départ — incontrôlable — dans I l'espace illimité. Par suite de circonstances qu'il serait inu-

1. Maxwell, Encyclopsedia. Britannica, 9» éd., article Atom, p. 47.

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