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ment sensible la portée de cette conséquence en recourant aux plaisantes imaginations de Swift. Qu'était-ce que l'eau entourant les côtes de l'empire de Lilliput ? Si c'était l'eau de nos mers, à la taille qu'il donne aux habitants, les phénomènes de la capillarité devaient déjà être très sensibles, et la forme de leurs embarcations devait s'en ressentir.

Plus la science moderne descend vers l' infiniment petit, et moins le monde qu'elle y découvre ressemble à celui qui nous est familier. Les principes mêmes dont l'empire nous semblait le mieux assuré, qui nous apparaissaient comme les plus caractéristiques de notre univers, y perdent leur signification ; ils se révèlent comme relatifs à l'échelle à laquelle nous agissons et observons. A l'échelle du mouvement brownien, nous voyons des particules cjui, selon toute apparence, se meuvent infatigablement depuis des siècles sans nombre, sans apport d'énergie de l'extérieur et sans que celle-ci soit usée — ce qui semble aller directement à l'encontre de la négation du mouvement perpétuel, qui constitue le point de départ de la démonstration de Carnot. Nous voyons aussi l'agitation thermique du liquide donner naissance à un mouvement mécanique, et les particules de M. Perrin, qui sont cependant plus lourdes que le liquide qui les baigne, peuvent se trouver, par ce mouvement, poussées dans le sens contraire à celui que leur prescrit la gravitation — ce qui constitue, nous l'avons vu, un mouvement que nous sentons tous radicalement impossible à notre échelle dans le monde tel que nous le connaissons. L'autorité du principe de Carnot n'en est pas atteinte — il continue à gouverner le monde qui nous est familier et où il constitue, comme on sait, par l'accroissement continuel de l'entropie qui en est le corollaire immédiat, la source profonde de tout changement, de tout devenir. Mais, comme l'ont bien vu ceux qui lui cherchaient une interprétation mécanique et, en première ligne, Maxwell et Boltzmann, il n'est qu'un principe de statistique et n'est par conséqucDt valable que là où nous observons les molécules en nombre suffisant pour

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({ue celle statistique soit aj>plical)le. Là au coulraire où nous pouvons ohscrvei-, comme dans le mouvement brownien, des groupes sullisamment réduits de molécules, l'accroissement de l'entropie perd son sens.

Mais au-dessous du monde du mouvement ])rownien et des molécules, il y en a un autre, plus étrange encore, parce quiniiniment plus différent de celui cjui est à notre échelle. C'est de ce monde des sous-atomes et des électrons que s'est occupé surtout le Conseil de phj'siqiie de 11)12, dont nous avons parlé, et l'on a pu se rendre compte, par les quelques traits que nous avons cités, à quel point routes les normes que nous appliquons instinctivement à la réalité qui nous est familière y sont hors de saison. Il va sans dire, et nous en avons reconnu la raison (p. 104), qu'il ne saurait être question d'y chercher de la matière ; mais le mouvement lui-même y apparaît comme quekpie chose d'essentiellement différent de ce que nous connaissons sous ce nom. En effet, il n'est plus continu, une particule élémentaire, selon l'hypothèse des quanta (du moins sous sa forme primitive) ne pouvant plus prendre une vitesse quelconque, mais seulement une vitesse qui soit un multiple entier d'une vitesse initiale v. De même, on se demande si le principe de la conservation de l'énergie y est applicable, ou bien s'il faudra renoncer à le maintenir. Du reste, comme nous l'avons fait ressortir, il n'y a pas d'unanimité, ni même, semble-t-il, d'accord de principe parmi les savants sur la manière dont il faut envisager ces phénomènes étranges, ce qui tient évidemment au fait qu'il a été impossible, jusqu'à ce jour, de mettre sur pied une image spatiale quelque peu consistante. Tout le monde cependant paraît reconnaître qu'il y a là des phénomènes dont la considération devra transformer profondément la science. Ainsi ce qu'on peut appeler notre monde, le monde des phénomènes qui nous sont familiers et même, jusqu'à un certain point, des lois qui les régissent, nous apparaît maintenant comme borné, au point de WiQ de la taille, par une limite inférieure au delà de laquelle il y a autre chose.

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Par contre, la limite supérieure, qu'on lui supposait autrefois, a disparu. Il y a en effet ceci de curieux qu'aucune de ces deux constatations n'a été prévue par la science du passé. Dans les livres d'histoire et de philosophie des sciences on fait souvent ressortir à quel point la science des époques qui nous ont précédés ressemble à la nôtre par certains côtés, et l'on a raison de le faire, il y a des traits qui restent immuables, découlant directement de la constitution intime de la raison humaine qui, elle, ne change guère. Le mécanisme est certainement aussi vieux que la science elle-même et les principes de conservation ont été maiates foin pressentis avant d'être énoncés avec précision et preuves à l'appui ; l'humanité a développé à ce sujet une sorte de véritable prescience. Mais c'est qu'aussi il s'agissait dans ces cas de questions où il y a accord entre notre esprit et la nature, où celle-ci se montre rationnelle. Il en va tout autrement dans le domaine de la proportionnalité, et dès lors on ne saurait s'étonner de ce que cette prescience s'y soit montrée entièrement en défaut. Les déclarations des préformistes des xvii" et xviii" siècles, et aussi celles de Pascal et de Leibniz, sont suffisamment probantes à cet égard, mais on peut étendre considérablement cette constatation. Que les particules intimes des corps dussent se comporter exactement comme les corps tangibles dont nous avons l'expérience, c'est ce dont, apparemment, aucun philosophe ni physicien d'autrefois n'a douté. Aristote et Démocrite étaient entièrement d'accord à ce sujet et Lucrèce s'imaginait certainement les chocs atomicpies (qui étaient pour lui, comme pour tous les mécanistes, le phénomène fondamental de la nature) comme entièrement analogues à ceux entre corps tangibles, entre billes de billard, pour user d'une comparaison moderne, mais qui assurément n'eût pas choqué Lucrèce, s'il avait connu le second terms de la comparaison. Mais ce qui est peut-être plus significatif encore, c'est que, quand on a voulu introduire une distinction fondée sur la grandeur ou la distance, on ne l'a pas mise là où nous la trouvons maintenant, à savoir dans le petit, mais dans le grand.

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Chez Arislolo, on ofîcl, les ciels apparaissent comme d'une essence dilféranl, caidinalemcnt de celle du monde sublunaire. Ils sont inaltérables, incorruplibles, impérissables, et leur mouvement môme se distingue de celui des ol)jcts terrestres, il est parfait, circulaire, alors que ce dernier s'empresse vers un but. On sait assez cpiel empire cette conception a exercé sur l'humanité et quels efforts il a fallu aux coperniciens pour rompre cette emprise. Mais enthi, surtout depuis que Newton a établi que les corps célestes sont gouvernés par la gravitation, c'est-à-dire la force même qui régit toute matière terrestre, ce triomphe semble complet : c'est à peine si, dans certaines des spéculations les plus hasardées de la science contemporaine, — telles que l'affirmation de Haeckel, selon laquelle le principe de Carnot ne serait pas valable dans les espaces stellaires, les choses se passant autrement dans le grand Tout que cela n'a lieu sur la terre ', ou dans les artitîces dont nous avons parlé au chapitre VI et à l'aide desquels M, Arrhénius entend amener une reconcentration de l'énergie dans les étoiles ', — on reconnaît un écho lointain et affaibli de la théorie péripatétique de la distinction radicale entre les mondes supra-lunaire et sublunaire.

Du fait de cette double attilude de la science moderne l'explication des phénomènes qui se passent dans l'immensité de l'espace a énormément gagné en facilité ; nous me-

1. Haeckel, Les énigmes de l'univers, Paris, 1902, pp. 283-284.

2. Cf. plus haut, pp. 200-205. Hegel, dont Thostilité foncière à l'égard de la science de son temps aboutit parfois à une véritable régression vers la science périmée du passé, n'a pas hésité à déclarer que les corps célestes devaient être considérés comme soumis à des lois autres que celles qui régissent les corps terrestres : « Le choc, la pression, la résistance, le frottement, l'entraînement, etc., ne sont valables qu'à l'égard d'une existence de la matière qui diffère de celle de l'état des corps célestes », et l'on ne saurait, parce qu'une pierre est inerte, et que la terre et les autres corps célestes sont composés de pierres, assimiler les propriétés de ces corps à celles de leurs parties « (Aatur philosophie, p. 97). Auguste Comte, dont on connaît la profonde admiration pour Newton, a cependant déclaré « téméraire » l'extension du concept de la gravitation aux corps célestes situés en dehors du système solaire {Cours, II, p. 174, cf. ib., p. 244). Mais c'est là une manière de voir qui se rattachait chez lui à cette idée générale d'une limite à imposer à la science ; €n astronomie, les recherches devaient être restreintes à ce qui avait trait au système solaire {ib., p. 12-13, cf. Politique positive, I, p. 510).

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surons la vitesse de la lumière par des moyens terrestres et appliquons sans hésiter les données ainsi acquises aux observations astronomiques ; l'analyse spectrale des corps fjue nous manions dans nos laboratoires nous fournit par comparaison des données non seulement sur la composition des astres, mais encore sur leurs vitesses ; et c'est à l'aide de données tirées des expériences les plus délicates et, en apparence du moins, les plus paradoxales de l'optique et de l'électricité que ]\DI. H. -A. Lorentz et Einstein ont cherché à résoudre l'énigme de l'anomalie de la planète Mercure. D'autre part, tout dans la nature se tenant, il n'est pas du tout impossible (comme nous l'avons fait ressortir, p. lOi, et contrairement au dogme qu'Auguste Comte tenait tant à faire prévaloir) que des découvertes faites dans le monde stellaire exercent une répercussion importante sur nos théories des phénomènes terrestres et en facilitent ou en modifient du moins l'explication : le cas de l'hélium est suffisamment probant à cet égard. Et si la nouvelle théorie de la relativité élargie de M. Einstein parvient réellement à triompher grâce à la concordance entre les prédictions qu'elle a permis de formuler et les observations astronomiques, ce fait exercera une influence profonde sur notre conception des phénomènes électriques et optiques tout entière.

Cependant, au point de vue qui nous occupe en ce moment, à savoir en ce qui concerne les moyens d'explication spatiale des phénomènes terrestres, la double révolution dont nous avons parlé constitue certainement un désavantage. On voit, en effet, malaisément de quelle manière l'immensément grand pourrait être utilisé dans cet ordre d'idées ; alors que le recours à Vinfime est facile et a été, nous l'avons vu, réellement tenté. Or, encore un coup, ce recours n'est plus possible pour la science actuelle, du moins ne peut-il plus s'opérer avec la netteté et la franchise de la science d'autrefois. S'il y a encore des conceptions préformistes, — et nous avons reconnu non seulement qu'elles existent, mais quelles sont, pour ainsi dire, inévitables — elles doivent mettre en jeu des concepts

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plus complexes. Nous chercherons, un peu plus bas, à en mieux reconnaîlie la Irame.

D. — Plus profond, plus pénéirant en rpielque sorte <jue les trois procédés dont nous venons de parler est un quatrième, qui consiste à utiliser les propriétés essentielles des ligures géométriques. La théorie de Platon était en grande partie édifiée sur cette base et, de ce chef, on a eu raison de la qualifier de mélamathémalhique . Si le feu est représenté par des tétraèdres composés de triangles, et la terre par des cubes formés de carrés, c'est (jue la ligure pointue du tétraèdre semble faciliter la pénétration, alors que des cubes placés côte à côte et empilés ensuite par rangées, remplissant l'espace sans laisser de lacune et rendant même difficile tout glissement, offrent bien l'image de l'immobilité de l'élément terre. La chaleur du feu est, de même, expliquée par les angles aigus de ses particules \ INIais les alomistes font appel à la même ressource. « S'ils sont distincts par leurs formes, dit Aristote en parlant des atomes de Leucippe et de Démocrite, ils n'ont cependant, à ce qu'on nous dit, qu'une seule et même matière, tout aussi bien que si, par exemple, chacun d'eux était un morceau d'or distinct et séparé^ ». Evidemment, du moment qu'on pose l'unité de la matière, celle-ci ne peut plus se distinguer que par un facteur spatial. Comme le formule justement Duliem, on est forcément amené à concevoir « que les masses en apparence continues sont des assemblages de petits corps diversement figurés » et « que les agencements divers de ces divers corps doivent expliquer les propriétés des divers mixtes qu'étudie le chimiste' ». On sait que les anciens atomistes ont poussé

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