Platon, Timée, 28 a
2. Aristote, Traité du ciel, trad. Barthélémy St-Hilaire, livre 1", chap. vu, § 18.
3. DuHEM, Le mixte et la combinaison chimique, Paris, 1902, p. 7. Cette déduction se dessine du reste avec une grande netteté chez Lucrèce ; du moment qu'il existe des matières diverses et que nos organes de sensation reçoivent des impressions variées, c'est donc que cela ne peut provenir que de la diversité de figure des corpuscules : Quapropter longe formas distare necesse est || Principiis varios qux possint edere sensus. De reriim na- <!ira,l.II,v. 442-443, cf. ii, v. 478-599 et 1. IV, v. 654-656. — Schelling a fort
282 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
très loin dans cette voie et ont essayé de réduire les propriétés les plus disparates à la simple forme des particules élémentaires. D'après Lucrèce, les corps durs, tels que le diamant, contiennent des atomes entrelacés, ceux des liquides sont ronds, alors que la fumée et la flamme sont composées d'atomes poinîus, mais pas recourbés. L'eau de mer est amère, parce que parmi ses particules rondes et lisses (qui sont celles de l'eau douce) s'en trouvent d'autres, rondes également — ce qui est cause qu'elles se comportent comme des particules liquides, — mais qui présentent cependant des aspérités leur permettant de blesser la langue. C'est ce qui fait qu'en filtrant à travers la terre l'eau de mer devient douce : les particules rugueuses sont retenues, alors que celles de l'eau passent sans encombre. Le verre est traversé de canaux rectilignes, puisque toutes les images passent à travers sa substance. Le lait et le miel ont des atomes ronds et polis, ceux de l'absinthe sont au contraire crochus ; de même les images plaisantes se transmettent par des atomes polis et les blessantes par des atomes doués d'aspérités S Si certaines impressions n'affectent qu'un sens particulier, c'est qu'elles sont transmises par des figures dont la forme correspond à celle des canaux du sens en question -.
Ces raisonnements nous paraissent singuliers ; suivant l'attitude mentale particulière que nous avons adoptée, nous admirons leur hardiesse ou nous sourions de leur naïveté. Mais ce qui importe, c'est de se rendre compte qu'ils sont entièrement dans la logique du système, que leur or;hodoxie explicative, si l'on ose se servir de ce terme, est irréprochable. Sans doute, tout ce qui, dans ces raisonnements, a trait directement à la sensation, comme
bien vu que toutes les théories de la science en vue d'expliquer la qualité des substances se réduisent au fond, si l'on fait abstraction de celles tirées de simples formules analytiques des mathématiques, à des tentatives visant à « exprimer les qualités par des figures, c'est-à-dire à substituer, à chaque qualité primordiale de la nature, une figure spécifique ». (Einleilung su dem Entwurf, etc., TVerA-e, 1" série, vol. III, p. 295.)
1. Lucrèce, De rerum naiura, livre II, vers 388 et suiv.,1. IV, v. 603-604.
2. Ib., livre II, v. 679-685, 1. VI, v. 985-988. Cf. chap. VI, p. 188.
T.KS MODALITKS DE l'kX'PLICATION SPATrALK 283
l'explicalion dos images plaisantes ou celle dos impressions n'afTeclant qu'un sens parliculier, nous apparaît maintenant comme tout à fait inadmissible : c'est que nous ne croyons plus à la possibilité d'une théorie mécanique de la sensation, nous sommes trop convaincus qu'il y a là un véritable irrationnel. Mais pour tout le reste, le problème dont Lucrèce poursuit la solution, c'est évidemment ce « sujet d'étonnement » que constitue l'existence de plusieurs sortes de matières. Or c'est là également, selon la juste remarque de M. Job (que nous avons mentionnée plus haut, chap. V, p. 173), le point de départ de notre chimie.
C'est ce qui explique que c'est surtout à la chimie qu'il faut s'adresser si l'on veut savoir ce que sont devenues, par la suite, les explications spatiales de Lucrèce, et leur évolution, à ce point de vue, est infiniment intéressante et instructive à suivre.
Dès que la science s'affranchit des formules péripatétiques, on voit les explications par les figures des corpuscules élémentaires, à peine dépouillées de leurs particularités les plus outrancières, reparaître chez Descartes. Descartes ne s'est pas occupé, à proprement parler, de chimie, mais comme sa théorie, nous l'avons .vu, tendait franchement à identifier l'espace et la matière, la diversité dans l'espace s'imposait à son attention plus encore, si possible, qu'elle ne s'était imposée à celle des atomistes anciens. « Je suppose premièrement, dit Descartes, que l'eau, la terre, l'air et tous les autres corps qui nous environnent, sont composés de plusieurs petites parties de diverses figures et grosseurs. Puis, en particulier, je suppose que les petites parties dont l'eau est composée sont longues, unies et glissantes, comme de petites anguilles qui, quoiqu'elles se joignent et s'entrelacent, ne se nouent ni se raccrochent jamais pour cela de telle façon qu'elles ne puissent aisément être séparées; et au contraire, que presque toutes celles tant de la terre que même de l'air, et de la plupart des autres corps, ont des figures fort irrégulières et inégales, de sorte qu'elles ne peuvent être si
284 LA MARCHE DE l'eXPLICATIOX
peu entrelacées qu'elles ne s'accrochent et ne se lient les unes aux autres, ainsi que font les diverses branches des arbrisseaux qui croissent ensemble dans une haie ; et lorsqu'elles se lient en cette sorte, elles composent des corps durs comme de la terre, du bois et autres semblables, au lieu que si elles sont simplement posées l'une sur l'autre, sans être que fort peu ou du tout entrelacées, et qu'elles soient avec cela si petites qu'elles puissent être mues et séparées par l'agitation de la matière subtile qui les environne, elles doivent occuper beaucoup d'espace, et composer des corps liquides fort rares et légers, comme des huiles et de l'air '. » Ainsi Descartes essaie d'expliquer à la fois les corps solides et ceux que nous appelons actuellement des gaz à l'aide d'un seul et même artifice fort ingénieux, fondé uniquement sur la figure des particules dernières, de même d'ailleurs que l'est son explication de la fluidité de l'eau ; et la parenté de tout ce morceau avec les raisonnements de Lucrèce saute aux yeux. Par moments même, les raisonnements de Descartes arrivent à être tout à fait identiques à ceux du De rerum natura : « Et bien que la mer soit salée, toutefois la plupart des fontaines ne le sont point : Dont la raison est que les parties de. l'eau de la mer qui sont douces, étant molles et pliantes, se changent aisément en vapeurs et passent par les chemins détournés qui sont entre les petits grains de sable, et les autres telles parties de la Terre extérieure, au lieu que celles qui composent le sel étant dures et raides, sont plus difficilement essuyées par la chaleur, et ne peuvent passer par les pores de la Terre, si ce n'est qu'ils sont plus larges qu'ils ont coutume d'être ^ »