Gournot, Traité de l'encliainement, Paris, 1S61, p
LA sciEXci-: i:\i<;i: i.i-: coN(;i:f>T dk chosk 27
Il est môme facile de conslalei' ([ue les ôtres liypolliéli- ([uos (Je la science sont vérilablemeiil plus choses ([uc les clioscs du sens commun. En effet, ce qui constitue la chose, c'est le fait d'être ind(*pendant de la sensation : la chose reste ce (ju'elle (;st, que je la refj^arde ou non. Or, l'èti'e hypothéti([ue est manifestement plus indépendant, plus éloigné de la sensation que la chose du sens commun, puis(pril n'a jamais fait partie de notre sensation diiecle et qu'au moins pour beaucoup d'entre ces êtres, tels que les atomes chimiques ou les électrons, cette sensation nous apparaît même h peu près impossible. D'autre part, ce qui distingue la chose de la sensation, c'est le fait d'être moins fugitive, plus perdurable ; mais, sur ce point encore, l'être théorique prime la chose du sens commun, car il est censé immuable : l'énergie, la masse matérielle, l'atome, l'électron sont absolument constants, éternels, alors que tout ce que nous présente la perception directe subit sans exception l'influence du temps.
C'est là précisément l'évolution dont nous avons parlé plus haut et qui, selon M. Planck, fait que la science s'éloigne de plus en plus de « considérations anthropomorphiques ».
De toute évidence, une science qui serait conforme à l'idéal positiviste, qui serait réellement phénoméniste, s'appliquant à mettre directement en rapport les sensations, ne pourrait en aucun cas se livrer à cette tâche qui consiste à créer des choses nouvelles. Mais si l'on veut concevoir jusqu'où il faudrait pousser le sacrifice, que l'on songe qu'il atteindrait peut-être jusqu'à la géométrie. Est-il bien sûr, en effet, que celle-ci ne recèle pas au fond des conceptions substantialistes ? Pesons cette opinion d'un grand ma:hématicien, certainement peu enclin à des exagérations dans le sens ontologique : « La géométrie n'existerait pas s'il n'y avait pas de solides se déplaçant sans modification \ » Or, ce solide ne saurait dériver de notre sensation directe, laquelle nous montre les corps qui se
1. H. PoiNCARÉ, L'espace et la, géométrie, Revue de métaphysique, 1895, p. 638. Cf. Id., La géométrie non-euclidienne, Revue générale des sciences, 1891, p. 772. — M. P.^iNLEvÉ est encore plus affirmalif ; les a.xiomes géomé-
déplacent changeant continuellement d'aspect et de taille, s'il s'agit de la sensation visuelle; alors que, si nous nous en rapportons à la sensation tactile seule, leurs particularités ne peuvent apparaître simultanément que dans des cas exceptionnels, pour des corps de taille très réduite et de figure très simple ; dans la plupart des cas, pour un aveugle-né, ces particularités ne paraissent que successivement et ne reparaissent qu'à de longs intervalles. Le solide géométrique dont parle Poincaré, et qui est certainement indispensable à la constitution de la géométrie, ne peut donc être qu'une représentation. Il suffit d'ailleurs de mettre en regard d'autres processus par lesquels notre entendement réagit contre les sensations, transforme la réalité (ou la forme si l'on veut) pour se convaincre qu'il ne s'agit nullement, en l'espèce, d'une réaction unique, mais au contraire d'une évolution analogue à toute une série d'autres, d'une action coutumière et constante de l'intellect. Le corps ne restera pas seulement immodifié dans l'espace en ce qui concerne sa figure géométrique, il conservera dans le déplacement toutes ses qualités physiques et chimiques : un morceau de soufre ne saurait changer de conductibilité à l'égard de la chaleur et de l'électricité, ni de point de fusion, du fait que je l'aurai transporté d'un lieu à un autre ; et s'il pouvait être transporté sur une planète d'un autre système et que, dans des conditions de température, etc., déterminées, il s'y trouvât en contact avec de l'oxygène, j'affirme qu'il formerait un corps que l'on appelle l'acide sulfureux et dont je puis déterminer d'avance les propriétés. Il y a plus, ayant brûlé un morceau de soufre, j'affirmerai que quelque chose en lui, quelque chose de très essentiel, sa matière, a persisté, non seulement en son poids, mais encore (bien que l'on hésite parfois à l'énoncer clairement) qualitativement, puisque le soufre est un élément dont l'acide sulfureux constitue un composé, conformément à la conviction cpi'ex-
Iriques sur les figures invariables « énoncent sous une forme épurée les propriétés de forme des solides matériels » (De la méthode dans les sciences, 1" série. Mécanique, Paris, 1910, p. 7").
primo la formule SO^ Pour voir à ([U(.'l poiul colle conception est analogue à celle du géomètre, nous n'avons qu'à nous imaginer connaître les figures des atomes — c'est une supposition qui n'a peut-être rien de véritablement extravagant, après les découvertes récentes. D'ailleurs, pour la rendre pour ainsi dire plus tangible, admettons pour l'instant qu'il s'agisse non pas du soufre, mais du carbone (simplement parce que cet élément est le mieux connu de tous au point de vue chimique). Eh bien, mettons que l'atome de carbone ait réellement la forme d'un tétraèdre (le fameux tétraèdre de Le Bel et de Van't Hoff) : il est certain qu'il aura conservé cette forme quand j'aurai brûlé le charbon.
Il est encore important à cet effet d'observer que la science est contrainte de procéder à cette création de choses nouvelles. Non seulement en ce sens que des sensations nouvelles, acquises à l'aide de procédés d'investigation de plus en plus perfectionnés, se transforment, pour ainsi dire toutes seules, en choses : tous les jours l'astronome découvre dans le ciel de nouveaux points lumineux et personne ne doute que ce ne soient de nouvelles étoiles, — mais encore parce que les choses d'où elle est partie ne peuvent être maintenues et doivent donc être remplacées par d'autres. Pour s'en convaincre il suffit d'un coup d'œil sur n'importe quel chapitre des sciences physiques. Qu'est-ce qu'un physicien ffui étudie un barreau d'acier au point de vue de son élasticité, de sa dilatation par la chaleur et de sa capacité électrique pourrait bien faire du concept de ce barreau tel que le lui présente le sens commun, c'est-à-dire du concept d'un morceau de matière rigide et cohérente ? Il est obligé de lui supposer des lacunes, des pores, et de le résoudre tinalement en un complexe de particules discontinues, de molécules. Et comment le chimiste ferait-il pour s'en tenir au concept du soufre en tant que masse jaune et continue ? Il faut cpi'il traite des atomes de ce soufre, atomes dont les propriétés seront très différentes de celles du morceau que lui présente la perception directe.
30 LES deux; constatations fondamentales
Il est clair, d'ailleurs, que s'il n'en était pas ainsi, si la science s'en tenait véritablement à l'ontologie du sens commun et que l'on retrouvât celle-ci au bout de ses développements, l'affirmation positiviste serait proprement inexplicable. Or, il n'est pas besoin d'insister sur le fait qu'une grande doctrine professée par tant et de si bons esprits se justifie toujours par quelque côté. Cette justification (au moins partielle) résulte ici du fait cpie la scienc', tout en prenant le sens commun comme point de départ, détruit elle-même ensuite cette ontologie. Mais — et c'est là ce qu'il y a d'important — elle la détruit toujours au profit d'une ontologie nouvelle.
C'est là l'opération à laquelle la science se livre dans la plupart de ses chapitres. Elle ne le fait pas en thermodynamique puisque, nous l'avons vu, celle-ci ne met en avant aucune hypothèse particulière, cinétique ou autre. Mais cela signifie simplement que l'ontologie du sens commun y reste debout : quand on nous y parlera de corps, ce sera un corps tel que nous le connaissons dans la vie de tous les jours et de même la matière des points matériels sera plus ou moins (car elle sera censée n'avoir pas de dimensions) de la matière telle que nous la manions d'habitude. Mais précisément parce que cette ontologie nous est habituelle, elle a une tendance à ne plus nous apparaître comme telle, comme une hypothèse métaphysique, mais comme un fait avéré ; alors que l'ontologie inusitée des hypothèses se révèle telle au premier coup d'œil. Et c'est là certainement l'unique source de l'illusion que nous avons constatée tout à l'heure en ce qui concerne le caractère /)osi7(/ de la thermodynamique.
Ce que nous venons de reconnaître nous aide à mieux comprendre pourquoi, ainsi que nous l'avons constaté, la formule positiviste de la science se transforme si facilement en une véritable métaphysique des lois. Nous avons, tout à l'heure, attribué cette évolution à l'influence de la tendance métaphysique générale qui caractérise la raison humaine, et c'est là, sans aucun doute, la cause profonde du phénomène. Mais il faut bien reconnaître
LA SCIENCE K.VKJK LK CONCEI'T DK CIloSH \][
(jTK' collo IcMidancc se manifeste ici dans des conditions très particulièies. Si, en elï'el, comme le veut la doctrine positiviste, la conception du réel qui se trouve au fond de la science s'opposait neltem^'Ut à la conception métaphysique, on aurait dioit de s'étonner de ce qu'une notion d'origine aussi incontestablement scientitique qu * celle de loi eût pu être dénaturée de la sorte. Pour être plus explicite : Si la loi telle que la connaît la science devait être connue (ainsi qu'on a l'air de rafliimer) comms un rapport sans supports, si elle faisait réellement abstraction de toute existence en dehors de la conscierce, on comprendrait mal que l'on eût cherché à attribuer à cette loi ellemême une existence métaphysique. Mais c'est qu'il n'en est ])as ainsi. La science entière repose sur le tuf, peu apparent sans doute (puisqu'on a tenté de nier l'existencede cette assise), mais néanmoins solide et profond de la croyance à l'être indépendant de la conscience. Et c'est sur cette croyance même et non pas, en dépit de l'apparence, sur la théorie positiviste que s'appuie en réalité la conception de l'existence métaphysique des lois : l'existence du monde des objets parait à tel point assurée qu'on en arrive à supposer qu3 mêm3 les rapports entre ces objets, tels qu? les détermine l'intelligence humaine qui les contemple, doivent exister, cependant, indépendamment de cette intelligence. Donc, si la métaphysique des lois n'est pas conforme au véritable esprit de la science, pourtant, en tant que métaphysique, elle ne fait que développer un germe que la science contient incontestablement. Nou^ pouvons aussi retourner cette proposition : l'existence même de cette métaphysique des lois nous fournira alors une nouvelle confirmation de ce que la science, même purement légale, est en réalité saturée de métaphysique.
Ainsi la science véritable, la seule que nous connaissions, n'est en aucune façon et dans aucune de ses parties conforme au schéma positiviste. Ce que donnerait la stricte application de ce dernier, nous ne le savons pas, puisque, encore un coup, nous ignorons même si cette
application est possiJîle, c'est-à-dire si l'on peut vraiment, selon ce schéma, construire quelque chose qui ressemble à une science et que nous avons plutôt lieu de soupçonner que l'entreprise serait tout à fait chimérique. Mais ce qui paraît certain, c'est que, si elle venait à être établie, cette science réellement positiviste ne pourrait, en aucune façon, ressembler à la nôtre.