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CHAPITRE IX

LES POSSIBILITÉS DE l'eXPLICATION SCIENTIFIQUE

Estimera-t-on que ces ressources sont très variées ou qu'elles le sont très peiï ? Cela dépendra sans doute, dans une grande mesure, du point de vue où se placera l'observateur et de ses prédispositions individuelles. Mais est-il en général possible de se faire une idée, ne fût-ce même que tout à fait générale et approximative, sur le rapport qu'il peut y avoir entre la puissance de ces moyens de résolution et l'étendue du ou des problèmes qu'il s'agit de résoudre ? On comprendra que nous ne nous risquions sur ce terrain qu'avec beaucoup d'hésitation et l'on voudra bien considérer les remarques qui suivent comme de simples suggestions.

Lucrèce, en examinant le nom^bre des combinaisons possibles des éléments primitifs dans l'espace, estime qu'il ne peut être que très limité ; ce (jui lui apparaît d'ailleurs comme un avantage de sa théorie, au point de \ue de la résistance des espèces et du maintien des lois de la nature \ Il est évident qu'à tous les points de vue nous avons changé de sentiment en cette matière. Nous avons

1, Lucrèce, l. c, 1. II, v. 478-507. Munro {De reruni natura, 3« éd., Cambridge, 1873, vol. I, p. 373), tout en constatant que Lucrèce ne s'exprime nulle part clairement au sujet de la manière dont il conçoit les dimensions des atomes, estime cependant qu'il aurait accepté sans difficulté l'opinion moderne selon laquelle si une goutte d'eau était agrandie jusqu'à atteindre le volume du globe terrestre, la taille des molécules varierait entre celle des billes de billard et celle du petit plomb. Nous croyons au contraire que le commentateur anglais qui, presque toujours, sait admirablement pénétrer les idées de son auteur, a été, sur ce point, induit en erreur par une fausse analogie avec la science moderne et que des passages comme celui que nous citons prouvent que Lucrèce se figurait ses particules beaucoup plus grandes que celles de M. Perrin.

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une confiance plus grande en la stabilité de l'ordre des choses en général et nous n'éprouvons pas le besoin de l'assurer par des moyens de ce genre et, d'autre part, l'immense diversité des choses nous frappe sans doute beaucoup plus fortement que cela ne pouvait avoir lieu pour les anciens ; c'est ce qui fait que nous voudrions, au contraire, que la diversité des combinaisons spatiales, chargée d'expliquer celle des choses, fût aussi grande que possible. Ce desideratum ne nous paraît d'ailleurs pas impossible à satisfaire, parce que, d'abord, ces parties élémentaires nous apparaissent évidemment comme bien plus petites et, dès lors, comme infiniment plus nombreuses que ne se les imaginait Lucrèce, et qu'ensuite, nous avons une idée plus juste du nombre des permutations qu'est susceptible de fournir un nombre donné d'éléments, c'est-à-dire du pouvoir diversifiant de ces permutations. Mais c'est peut-être aussi parce que nous avons moins constamment présente à l'esprit cette idée fondamentale de l'unité de la matière, que les anciens atomistes ne perdaient jamais de vue, alors que, tout en y cro^-ant au fond, nous la reléguons pour ainsi dire constamment à l'arrière-plan, en opérant pj^o^nsoii^ement avec les atomes d'éléments chimiques, c'est-à-dire avec des particules qualitativement diverses. Quoi qu'il en soit, les chimistes contemporains semblent clairement d'avis que les combinaisons spatiales dont nous pouvons disposer suffisent, et au delà, à représenter tout ce que nous pouvons trouver dans la nature de divers, de spécifique, et même d'individuel. Ainsi, on sait que M. E. Fischer et les savants de son école sont arrivés à décomposer les albuminoïdes en aminoacides divers et, en recomposant ces derniers, à obtenir des polypeptides, et que l'on considère généralement la synthèse de ces substances comme une étape importante vers celle des albuminoïdes. Si l'on suppose que ceux-ci sont composés selon le schéma en question, on reconnaît aisément, comme il s'agit de combiner vingt aminoacides différents, que le nombre des permutations possibles pouvant fournir des formes isomériques est de

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deux Irillions environ — sans coinpicr les isomi-rics slérôochimiquos résultant, cnnomLic immense également, du nombre considérable des atomes de carbone asyméliicpies (juc compte la molécule de chaque aminoacide. On arrive ainsi, avec cpiehjue bonne volonté, ù cf)ncevoir, avec M. Hollemann, qu'il y a une pro])abililé pour que tout être vivant possède son allmmine individuelle el jmur que la variété des formes que préscnle la nature, variété qui nous apparaît, à première vue, comme en quelque sorte almrissante, ne soit cependant du(% en dernier ressort, qu'à l'isomérie des molécules de l'albumine '.

En rattachant ainsi, à chaque diversité constatée dans la nature, une disposition, une fij?ure spatiale déterminée, on aura, sans doute, accompli un grand pas. Cependant, il faut bien le reconnaître, cène sera encore que le moindre de ceux qu'il s'agira de franchir. En effet, il faudra ensuite nous montrer que, de cette figure, toutes les propriétés de l'être représenté découlent nécessairement, intelligiblement, c'est-à-dire qu'elles peuvent en être déduites par voie purement rationnelle. Les exemples de raisonnements que nous avons cités dans cet ordre d'idées, de Lucrèce à Lémery et à Stahl, ne permettent aucun doute : c'est précisément parce que le problème leur paraissait infiniment moins compliqué qu'à nous que ces ancêtres, en croyant l'avoir résolu, nous ont montré clairement le but vers lequel nous tendons. Les figures, dit Lémery, doivent « correspondre aux effets » que produisent les corps ; c'est pourquoi les particules de sel, qui font naître des picotements sur nos muqueuses, doivent être pointues et les particules d'acides plus ou moins « subtiles » selon qu'elles pénètrent avec plus ou moins de facilité dans les interstices des corps à dissoudre (chap. YIII, p. 285 et suiv.). Or, sans doute, les attributions de formules « de constitution », en les supposant déterminées, ne seront-elles pas faites sans raison : on

1. Cf. J.-R. CoRRACiDO, Les fondements de la, biochimie, Scientia, XXI, février 1917, pp. 132-133.

aura trouvé que, dans une occasion déterminée, la substance se prête à telle ou telle réaction, laquelle convient précisément à cette formule. Mais ce qu'il faudra ensuite, c'est démontrer que toutes les réactions dudit corps, toutes ses propriétés, toutes ses particularités, se déduisent également de la formule.

Pour faire toucher du doigt combien ce problème est différent du premier (qui consiste uniquement à déterminer la formule) et à quel point il est plus malaisé, il suffit de considérer ce qui se passe dans les cas — infiniment simples, cela va sans dire, en comparaison de ceux que mettra en jeu la future explication de l'être organisé — dont s'occupe la chimie de nos jours. On sait que les chimistes sont parvenus à créer synthétiquement un nombre notable de produits qui, au point de vue de leurs propriétés utiles, dépassent considérablement en efficacité les substances que l'homme trouvait toutes préparées dans la nature ou qu'il en tirait par des procédés très simples d'une technique rudimentaire. Ces produits — matières colorantes, substances pharmaceutiques, parfums — n'ont pas été découverts tout à fait au hasard d'expériences battant le champ presque illimité de la chimie organique. Au contraire, et de plus en plus à mesure que les investigations avançaient, les chercheurs se laissaient guider par des raisons fondées sur des considérations de formule : la présence de tel ou tel groupe dans une position déterminée, la possibilité de telle ou telle « condensation » leur indiquaient la probabilité, et quelquefois la quasi-certitude, que le corps qu'on voulait constituer aurait telle ou telle propriété comme colorant, comme antipyrétique, comme produit odorant. Donc, ces recherches pouvaient incontestablement être qualifiées, dans une grande mesure, de rationnelles, puisqu'elles avaient en effet pour base des formules appelées telles. Mais le rapport entre ces formules et les propriétés les plus importantes des corps qu'elles étaient censées représenter restait lui-même entièrement empirique.

Ainsi, pour ne parler que des propriétés optiques, qui

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sont le plus facilement saisissal)les, la théorie des chroinophores par laquelle Witt, dès 1870, avair réussi, d'un<' manière assez salisfaisanic, à réduire les obsei-vations en système -et qui, plus ou moins complétée ensuite, a servi lonp:temps de guide pour les recherches dans ce domaine \ ne tentait point de rendre compte /jowr^MOt, par exemj)le, l'entrée des deux radicaux d'hydroxyle transforme l'anthraquinone presque incolore en une matière rouge d'une puissance de coloration incomparable (l'alizarine ou garance synthétique), ni quel est le lien qui rattache la présence de groupes amidés à la couleur de la rosaniline (ou fuchsine). Toutefois — c'est là un des exemples innombrables que l'on rencontre à chaque pas dans l'évolution de la science et qui prouvent combien peu la généralisation légale seule, poussée aussi loin que l'on voudra, est apte à satisfaire l'esprit scientifique — on s'ingénia aussitôt, par tous les moyens, à transformer les constatations purement empiriques en explications, c'est-à-dire à relier les phénomènes optiques à la constitution chimique par des théories véritablement rationnelles. C'est une tâche formidable, et il faudra sans doute des générations de physico-chimistes pour aboutir, dans es domaine, à des solutions quelque peu précises et satisfaisantes. Mais on peut s'assurer, par l'admirable résumé que M. Victor Henri a fourni des travaux de ses prédécesseurs, des siens propres et de ceux de ses élèves, que l'œuvre est en bonne voie d'accomplissement et que les recherches poursuivent bien le but que nous venons d'indiquer : les divers « vibrateurs » dont on suppose l'existence, par des hypothèses se reliant très directement à la formule de constitution, doivent rendre compte de l'apparition de telle ou telle bande dans le spectre *.

Evidemment, le jour où la tâche sera résolue, les propriétés optiques des substances chimiques se trouveront

1. Cf. Lev, Die Beziehungen zwischen Farbe und Constitulion bei organischen Verbindiingen, Leipzig, 1911, passim

2. Victor Henri, Eludes de photochimie, Paris, 1919, passim, notamment p. 151.

être réellement rationalLsées . Mais, pour le moment, il ne faut point que nous soyons dupes de certaines expressions dont la science use couramment : ce n'est pas sans raison,, sans doute, que les formules de ces matières colorantes sont qualifiées de rationnelles, elles rendent compte en eflTet de certaines propriétés de ces corps, de leur parenté avec certains autres corps, de leur synthèse, de leur manière de se comporter dans les réactions déterminées, etc., et elles réduisent ces propriétés, au moins graduellement et partiellement, à des dispositions spatiales. Mais les propriétés ainsi expliquées (même insuffisamment) sont en petit nombre, toutes les autres restent purement empiriques et leur rationalisation nous apparaît même parfois comme très lointaine.

Cependant, il est important de le noter, cette rationalisation nous apparaît en même temps comme possible, c'est-à-dire qu'autant que nous sommes en mesure d'en juger à l'heure actuelle, la science, dans la voie qui y mène, ne paraît devoir se heurter à aucun irrationnel nouveau. Sans vouloir même faire entrer en ligne de compte les progrès accomplis et dont nous venons de parler, il suffit, pour le reconnaître, d'une réflexion purement théorique. La sensation (qui est un irrationnel au premier chef) mise à part, la lumière qui frappe les colorants et que ceux-ci réfléchissent est un mouvement. Le changement que produit la réflexion ne peut donc être que la conséquence de mouvements à l'intérieur de la molécule et il doit en être de même des propriétés que les substances manifestent au point de vue du goût ou de l'odorat, car à supposer que nos sensations soient dues (ce qui est possible) en premier lieu à des réactions chimiques se produisant dans certaines cellules de nos muqueuses, ces réactions à leur tour doivent pouvoir se ramener à des mouvements. Observons, toutefois, que ce n'est là qu'un schéma tout à fait général, résultant précisément de ce postulat universel qu'il n'y a, dans les phénomènes, que ligures et mouvements, c'est-à-dire, des fonctions spatiales, postulat qui n'est, nous le savons, qu'une forme de celui

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(le l'intclligibililé générale de la nature. Il est clair, parconséquent, que nous ne pouvons en tirer aucune garantie ([u'il en est réellenienl ainsi, c'est-à-dire que nous ne parviendrons jamais, dans le cas précis de la couleur rouge des substances synthétiques dont nous venons de parler, à établir une chaîne de déductions dépourvue de lacune». En d'autres termes, nous pouvons fort ])ien, en cherchant à établir cette chaîne, nous heurter à des irrationnels. Ainsi, puisqu'il est question de la manière dont la molécule et ses atomes réagissent à la lumière, l'absorbent et la réiléchissent, l'irrationnel ou les irrationnels dont les débats du Conseil de Bruxelles font prévoir l'existence peuvent jouer un rôle dans le phénomène. Ou bien encore, comme il s'agit de rayons lumineux, il peut y avoir, ainsi que M. V. Henri a l'air de le supposer (chap. VI, p. 220), des anomalies d'un ordre différent. En général, on ne saurait, évidemment, rien affirmer à ce sujet avant d'avoir réussi la réduction complète du phénomène, les irrationnels dont nous parlons en ce moment étant, nous l'avons vu, par essence imprévisibles.

Que si, maintenant, mettant de côté ou oubliant en quelque sorte ces irrationnels présents ou futurs, nous cherchons à embrasser d'un seul coup d'oeil l'ensemble des explications possibles, nous arriverons à une constatation quelque peu surprenante : à savoir que l'explication de l'être nous paraît, en général, moins éloignée, moins inaccessible que celle du devenir. Sans doute, au sens absolu, l'une est aussi irréalisable que l'autre. Il est aussi absurde de vouloir démontrer que quand les deux gaz que nous appelons oxygène et hydrogène se sont combinés pour former de l'eau, il ne s'est rien produit de nouveau, que de vouloir ramener les propriétés de chacun de ces deux gaz à celles dune substance unique n'ayant elle-même que des propriétés géométricpies, c'est-à-dire constituant une hypostase de l'espace. Mais nous savons de reste que ces visées dernières, la science, de manière plus ou moins consciente, les écarte en quelque sorte de son champ visuel habituel, se contentant, en guise d'explications, de satisfactions plus

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proches. Or, il paraît certainement, dans cet ordre d'idées, moins ardu, moins paradoxal de chercher l'explication rationnelle de la couleur rouge de la fuchsine par une particularité de la structure chimique, que de tenter de démontrer (pour ne considérer que le cas le plus simple) que chaque fois où nous voyons un mouvement mécanique commencer, il a dû préexister et que, quand nous le voyons cesser, il doit néanmoins en réalité continuer. Ainsi, pour ne considérer qu'un phénomène que nous avons sans cesse sous les yeux, nous voyons constamment le mouvement se transformer en tension et inversement : il suffit de considérer un pendule pour constater avec quelle facilité s'opère cette métamorphose dans les deux sens. Or, il est clair que si nous voulons comprendre quelque chose à ce phénomène, nous devons supposer qu'à l'instant où le pendule est parvenu au point le plus élevé de son chemin et où par conséquent sa vitesse visible est rigoureusement nulle, le mouvement a néanmoins persisté. L'affirmation n'est pas absurde en soi : Nous avons vu, en eflTet, au chapitre précédent (p. 307) comment la théorie cinétique explique la force d'expansion d'un gaz par des chocs moléculaires. Dès lors, dans le cas du mouvement d'un piston qui comprime un gaz (ou qui inversement est poussé par un gaz qui se dilate), la transformation du mouvemement en tension ou de la tension en mouvement se trouve ramenée à une persistance réelle du mouvement, lequel assume, alternativement, la forme molaire et la forme moléculaire ^ Mais il suffit précisément de considérer ce qu'est cette explication modèle pour se rendre compte à quelles difficultés elle se heurtera partout où la gravitation entre en jeu (comme c'est le cas pour le pendule). Par le fait, la seule théorie cinétique consistante de la gravitation qui ait jamais été formulée est, selon l'avis autorisé de Maxwell, celle de Le Sage "et elle entraîne

1. M. Lodge, dans la note que nous avons citée p. 309, met en avant, avec raison, cet exemple typique de l'explication cinétique d'une énergie potentielle.

2. Maxwell, Encyclopeedia Brilannica, 9° éd., article Atom, p. 47.

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(les conséquences telles que, certes, bien peu de physiciens conlcmporains oseraient la considérer comme suscepliblc d'èlre reprise un jour*. Ainsi, le cas du mouvement le plus simple d'un corps graye nous apparaît, au point de vue de l'explication véritablement causale, comme tout à fait désiespéré.

Cependant, il n'y a pas à en douter, au point de vue logicpie, l'explication de l'être constitue un besoin moins pressant, moins immédiat de notre raison que l'explication du devenir. Riemann nous l'a dit : primitivement le concept de cause, le besoin de l'explication, naît à propos du changement. L'histoire des sciences d'ailleurs confirme cette vue, car elle nous présente toute une série de théories physiques qualitatives : l'atomistique hindoue tout entière semble devoir être rangée dans cette classe et les systèmes, issus au moyen âge de la philosophie péripatétique, en tant cju'ils ne se contentaient pas de l'appareil purement logicpie d'Aristote, mais tendaient à développer une véritable physique, étaient nettement qualitatifs. La Renaissance revient aux traditions de l'atomisme, mais là encore il y a à relever le curieux système, à la fois atomistique et qualitatif, de Bérigard *. En outre, à l'intérieur même de la science en apparence mécaniste des xvii® et XYiii*' siècles, des conceptions qualitatives subsistent, comme nous l'avons vu, par la théorie des fluides porteurs de qualités. Or, de toute évidence, une théorie qualitative, par le fait qu'elle pose la qualité qui passe comme quelque chose de persistant et de fondamental, refuse de l'expliquer, c'est-à-dire renonce, de ce côté, à l'explication de l'être, cherchant uniquement à ramener les phénomènes au déplacement de cette même qualité, c'est-à-dire se contentant de l'explication du devenir.

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