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L ETAT DE PUISSANCE

La preuve de la primauté de cette explication du devenir, de l'ardeur sans égale avec laquelle notre raison la recherche, nous est fournie en outre par cette circonstance, infiniment digne de remarque, que là où cette explication nous fait trop manifestement défaut, où la tâche consistant à égaler l'antécédent et le conséquent nous apparaît comme trop ardue, l'intellect humain a forgé un concept spécial pour suppléer, ou du moins pour paraître suppléer à ce qui constitue forcément à nos yeux une anomalie dans l'ordre des choses. Ce concept est celui de l'état de puissance, et il suffit d'examiner les circonstances dans lesquelles il surgit dans l'histoire du savoir humain, pour se convaincre que le but que vise cette création est réellement celui que nous venons d'indiquer. Chez Aristote, c'est « surtout de quelque chose qui est en puissance que vient le corps effectif et réel S>. Il en vient, c'est-à-dire que, selon le système logique de Stagyrite, il doit s'en déduire, ce qui à son tour, si nous abandonnons le formalisme métaphysique, et cherchons comment cela peut se traduire par des théories proprement physiques, ne peut, nous l'avons vu, \ouloir dire qu'une chose, à savoir quil y a identité fondamentale entre les deux états. On sait à quel point la science du moyen âge a usé et abusé de ce stratagème et il est aisé de se rendre compte que chaque fois qu'il a été mis en œuvre, c'était pour expliquer l'apparition ou la dis-

1. Cf. Identité et réalité, p. 401. M, HœlTding constate également que le passage de la possibilité à la réalité, qu'Aristote appelle •/{vy^Tt; (mouvement) « forme une analogie avec ce que nous appelons aujourd'hui le passage de l'énergie potentielle à l'énergie actuelle » {La pensée humaine, p. 231).

l'état i)k puissance '^'ii

parition de quelque chose d'existant, son inexistence, alors q\ïi\ pouvait paraître. La science moderne a d'ailleurs, tout aussi copieusement, t'ait usaf^e de notions semblables. La chaleur lalente de Black est, en elFet, manifestement tributaire de la même manière dépenser et aussi l'énergie polenlielle de Rankine. Ce dernier concept intervient partout où nous voyons un mouvement se transformer en tension, ou inversement. Nous avons constaté tout à l'heure que les physiciens n'avaient pas abandonné l'espoir de parvenir, dans ce cas, à une explication cinétique, c'est-àdire de démontrer que la tension elle-même est l'effet d'un mouvement. Mais nous avons dit aussi les difficultés formidables d'une telle explication. Ce qui est certain, c'est qu'en attendant, la mécanique esi obligée de traiter mouvement et tension comme deux choses différentes. Mais elle cherche à les assimiler en effet l'un à l'autre, en déclarant que ce ne sont que deux formes d'une seule et même chose, l'énergie. Or, seule, l'énergie de mouvement est visible, elle se mesure par le carré de la vitesse acquise. L'énergie potentielle, au contraire, se soustrait à notre perception directe, elle ne peut se mesurer que par l'énergie de mouvement qu'elle est capable d'engendrer, elle n'est donc qu'une tendance, quelque chose dont nous supposons l'existence pour expliquer l'apparition de ce qui peut en résulter.

Il est évident, d'ailleurs, que c'est uniquement grâce à cet artifice que nous parvenons à parler de la conservation de l'énergie. En effet, même dans les cas où cette conservation, selon l'opinion commune, se démontre directement, ce que l'on démontre en réalité, c'est uniquement le fait qu'elle est susceptible de reparaître. Mais qu'elle ait continué d'exister, sans se manifester d'aucune façon, pendant le laps de temps qui s'est écoulé entre sa disparition et sa réapparition, c'est là une véritable fiction, que seule notre tendance causale transforme en réalité.

Il en est de même pour un concept, connexe de celui de l'énergie, mais bien antérieurement constitué, à savoir le concept de la force, tel que le rend nécessaire la supposi-

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tion d'une action à distance. La force d'attraction entre les corps célestes se manifeste sans doute par des mouvements, mais elle-même, cela est clair, n'est pas un mouvement ni d'ailleurs rien qui soit perceptible directement, elle n'est que la cause des mouvements, du mouvement en puissance. Nous ne la connaissons d'ailleurs que par ces mouvements, ce sont eux qui nous la font imaginer et ce concept n"est créé, selon toute évidence, que pour les expliquer.

Le cas est encore analogue en ce qui concerne la conservation de la matière. Sans doute, nous pouvons (depuis que nous savons peser le gaz) démontrer directement la constance du poids. Mais, nous l'avons vu (p. 153), cet énoncé n'épuise pas réellement le contenu du principe : nous affirmons en outre la conservation de l'élément qualitatif. Or, il est certain que l'élément, en apparence, disparaît dans le composé : l'acide sulfureux ne manifeste en aucune façon les propriétés du soufre ni celles de l'oxygène. Elles doivent pourtant y être, puisqu'elles peuvent reparaître, elles y sont donc en puissance. C'est là la conviction que nous exprimons en écrivant la formule du composé SO^

Voici un autre exemple, tout aussi probant, que nous emprunterons à celui des philosophes modernes dont la conception passe généralement pour être la plus éloignée de celle de la science, à Hegel. Hegel, on l'a vu tout au début de notre travail (p. 4), traite dans sa Philosophie de rhistoii^e de « l'esprit du monde » qui, dans le cours de l'histoire, développe son « unique nature », laquelle en même temps, cependant, « demeure toujours la même ». Quelques pages plus loin Hegel précise cette conception. « Dans ce sens nous pouvons dire que l'histoire du monde est la représentation de la manière dont l'esprit parvient à la connaissance de ce qu'il signifie en soi ; et de même que le germe porte en lui la nature entière de l'arbre, le goût et la forme des fruits, de même les premières traces de l'esprit contiennent virtuellement l'histoire entière S »

t. Hegel, Werke, Berlin, 1837, vol. IX, p. 20.

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Ainsi, l'histoire ne développe que ce cpii se Irouvail déjà dans l'esprit ; mais cela ne s'y trouvait qu'en soi, virtuellement ; en traduisant en. puissance, nous ne trahirions certainement pas la pensée de l'auteur. Voici en ell'i'l de quelle manière il explique cette existence en soi : « Ce cjui est en soi, c'est une réalité, un pouvoir, mais cpii, de son intérieur, n'est pas encore parvenu à l'existence * ». Ici l'emploi de ce terme de pouvoir ( Vermoegen, on pourrait aussi traduire puissance) est tout aussi significatif que l'image de l'arbre et des fruits, qui est la même que chez Bossuet et où en effet notre conception intime du développement causal se révèle avec une clarté particulière. Hegel est, d'ailleurs, revenu sur cette image dans une autre partie de son œuvre et l'y a traitée avec plus d'ampleur. Diins la Logique de Y Encyclopédie, en parlant du concept, il dit : « Le mouvement du concept est développement, par lequel développement on ne pose que ce qui se trouve déjà présent en soi. Dans la nature, c'est la vie organique qui correspond à la phase du concept. Ainsi, par exemple, la plante se développe de son germe. Ce dernier contient déjà en lui la plante entière, mais de manière idéale, et c'est pourquoi il ne faut point concevoir son développement de telle manière que les diverses parties de la plante, racine, tronc, feuilles, etc. se trouveraient déjà dans le germe, mais toutes petites. C'est là l'hypothèse de l'emboîtement, dont le défaut par conséquent consiste en ce que ce qui n'est présent que de manière idéale est conçu comme étant déjà existant. Ce qu'il y a au contraire ds juste dans cette hypothèse, c'est le fait que le concept au cours de son processus reste en luimême {bei sich selbst) et que par ce processus rien de nouveau n'est posé en C3 qui concerne le contenu, mais que seule une modification de la forme se trouve produite \ » Que si, des hauteurs de la métaphysique hégélienne, nous descendons vers les notions les plus simples du sens

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