CHAPITRE II
LA SCIENCE RECHERCHE l'eXPLICATION
Il est aisé de constater, en effet, que la théorie positiviste repose au fond sur une erreur psycholog;ique palpable : il n'est pas exact qu'en faisant de la science, nous ayons uniquement pour but l'action. Cette conception provient surtout, comme on sait, de Francis Bacon, qui en a fait le fondement de sa philosophie et y a insisté, sans se lasser, dans des passages sans nombre : « Le but vrai et légitime de la science, dit-il dans une de ces déclarations, n'est autre que de doter la vie humaine de nouvelles inventions et de nouvelles richssses *. » Hobbes a repris cette théorie en affirmant que le « but du savoir est le pouvoir - » et Comte définit, de manière tout à fait analogue : « toute science a pour but la prévoyance » et « science d'où prévoyance, prévoyance d'où action ^ ».
Or, cette conception s'est substituée à une autre, plus ancienne, à laquelle elle s'est opposée sciemment et qu'elle a cherché à supplanter, comme on le voit notamment chez Bacon. En effet, Platon déjà fait ressortir que la géométrie, en dépit de l'apparence, ne poursuit aucun but pratique et « n'a tout entière d'autre objet que la connaissance », le point de départ de toute science étant l'éton-
1. Francis Bacon, The Works, 1837, vol. II, p. 444. IVovum Organon, lib. I, aph. 81 ; cf. par exemple ih.. De Augrneiiiis, lib. 11, cap. ii, p. 315 ; lib. III, cap. IV, p. 341 ; lib. VII, cap. i, p. 388 ; Redarcjutio philosopharum, Works, éd. Montagu, Londres, 1829, vol. XI, pp. 455, 466, 474.
2. Hobbes, Eléments of Philosophy, Works, éd. Molesworth, Londres, 1835, vol. I. — Cf. Id. Leviathaii, Londres, s. d. (Dent), p. 363.
3. Aug. Comte, Cours de philosophie positive, vol. II, p. 20, vol. I, p. 51. Cf. vol. VI, p. 618 : « voir pour prévoir ».
nemcnt que l'homnic éprouve à l'égard de la nature S et Arislotc, tout en reprenant cette conception sur « l'étonnement et l'admiration qui, à l'origine comme aujourd'hui, conduisirent les hommes à la philosophie », déclare que « l'homme a naturellement la passion de connaître » et qu'il existe un savoir « dont l'objet ne peut être ni l'agrément ni le besoin », savoir dont font partie notamment les mathématiques *.
Au moyen âge, il est à peine besoin d'y insister, étant donné le prestige dont jouissait alors la pensée d'Aristote, cette manière de voir règne en maîtresse. Mais à la Renaissance même, Montaigne l'exprime sans équivoque. « Il n'est désir plus naturel que le désir de connaissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y peuvent mener... la vérité est chose si grande que nous ne devons dédaigner aucune entremise qui nous y conduise '. »
Pour Pascal, de même, il semble aller de soi que « les curieux et savants... ont pour objet l'esprit » et que dans les choses spirituelles règne « la curiosité proprement * ». Spinoza, à son tour, déclare que « tout effort dont la raison est en nous le principe n'a d'auîre objet que la connaissance » et que « l'àm?, en tant qu'elle use de la raison, ne juge pas qu'aucune chose lui soit utile, sinon ce qui conduit à la connaissance ^ ».
Ce n'est pas là, contrairement à ce que tendrait à faire croire le positivism.' courant, une conception abandonnée par la science moderne. Jacobi, à qui Fournier avait reproché (ainsi d'ailleurs qu'à Abcl) d'étudier des mathématiques très abstraites au lieu de se tourner plutôt vers le mouvement de la chaleur, répondit que « le but de la
1. Platon, La. République, I. VU, 527 a. b. — Cf. Burnet, L'aurore de la philosophie grecque, tr. Keymo.nd, Payot, Paris, 1919, p. 11. M. Burnet fait d'ailleurs ressortir avec raison que le trait distinclif de la pensée grecque, c'est la puissante curiosité dont ce peuple était doué et qui lui permit de recueillir et d'utiliser les petits bouts de savoir qu'avaient acquis les barbares (ib., p. 28).