TOMB I
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commun, il est aisé de reconnaître que c'est ce même procédé que nous mettons continuellement en œuvre, qu'en fait la conception entière de la réalité telle que la saisit le sens commun, du monde de notre perception directe, n'est que le résultat de son application inconsciente. En effet, le monde ne peut être que notre sensation ; or, le sens commun suppose que le monde existe en dehors de celle-ci, en soi, qu'il continue à exister quand il n'est pas présent à notre sensation.
Les objets ne sont donc pas, contrairement à ce que l'on aftirme quelquefois, de simples possibilités de sensation, ils sont, tout comme les objets que crée la science (nous l'avons dit au chap. I", pp. 25 et suiv.), quelque chose de plus. Mais la proposition est vraie en ce sens que cette ontologie est cependant constituée à l'aide de possibilités de sensation : c'est parce que nous savons que des sensations que nous n'éprouvons pas momentanément peuvent apparaître ou reparaître dans des conditions données, que nous les hypostasions en objets. A ce point de vue, l'objet est bien (ainsi que l'indique du reste ce terme de possibilité) une sensation ou un groupe de sensations en puissance.
Le sens commun, on le sait de reste, n'hésite pas à attribuer aux objets des propriétés que l'expérience scientifique la plus immédiate (d'accord, sur ce point, avec l'analyse apriorique telle que l'avaient mise en œuvre les fondateurs du mécanisme grec) nous démontre appartenir en propre à notre sensation, comme la couleur par exemple. Ces propriétés ou qualités sont donc aussi des sensations et, en tant que nous ne les éprouvons pas directement, des sensations en puissance. Affirmer, comme le fait le sens commun, que nos sensations existent en dehors de nous, indépendamment de notre sensation, est évidemment absurde, mais fort utile au point de WlQ de la constitution d'une image cohérente de la réalité, en ce sens que nous savons que ces sensations, que nous n'éprouvons pas momentanément, peïtce/i^ y paraître ou reparaître dans des conditions données.
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Mais le concept de l'èlre en puissance, l'exemple de Hegel nous le rappelle, ne s'applu{ue pas seulement au domaine du sens commun et à celui des sciences physiques. Il surgit, en (juelquc sorte spontanément, partout où la tâche consistant à égaler l'antécédent et le conséquent nous parait par troj) ardue. La graine contenait-elle l'arbre préformé ? Nous n'osons plus l'aftirmer. Mais le contenait-elle en puissance ? Assurément. Et de même, la théorie de la descendance des êtres organisés implique que le mammifère se trouvait en puissance dans l'amibe, puisqu'il en est sorli par le simple jeu de circonstances extérieures (comme chez Darwin) ou de facultés qui étaient inhérentes à l'organisme primitif (comme chez Lamarck).
De même il est aisé de reconnaître que les sciences historiques (l'histoire proprement dite, la biographie, etc.) usent à peu près constamment, d'une manière plus ou moins franche, de conceptions analogues. Il paraît tout naturel de supposer que l'humanité barbare recelait dans son sein l'humanité civilisée et que chaque peuple, tel qu'il nous apparaît dans le passé le plus lointain, contenait en puissance ce peuple tel que nous le connaissons aujourd'hui. Cette dernière conception surtout, depuis que les idées nationalistes ont pris dans la vie politique l'importance que l'on sait, est devenue fort populaire et sert de substrat, plus ou moins avoué, à des déclamations sans nombre. Sans doute, l'historien digne de ce nom se rendil compte parfaitement de la multiplicité presque insaisissable des facteurs qui ont concouru à créer les nations contemporaines. Mais l'orateur ou le journaliste populaire, à l'âme plus simpliste, se contente de projeter en arrière l'image qui lui est familière. Les Allemands notamment — chez qui la doctrine nationaliste a assumé ses formes les plus excessives — se sod t livrés avec prédilection à ce jeu; ce n'est pas seulement dans les élucubrations enfantines des Deutschthuemler qu'Arminius apparaissait comme le prototype du Turner et du Freiwilliger de 1813 % des histo-
1. Même Victor Schkffel (si nationaliste cependant à l'occasion) a cru devoir se moquer de cette manière grotesque de travestir l'histoire. Dans la
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riens soi-disant sérieux prétendaient faire admirer chez les barbares envahissant l'empire romain toutes les vertus qu'ils attribuaient à l'Allemand moderne;, y compris, et même surtout ce fameux « idéalisme » (le terme pris dans son sens éthique) considéré, dès lors, comme un apanage de la race « supérieure ». INIais ailleurs même cet état d'esprit n'est pas tout à fait inconnu, et telle déclamation sur les vertus des ancêtres l'étalé avec une complaisance suffisante. C'est que, ici comme partout, le concept de puissance n'est que le remplaçant, le bouche-trou de celui d'identité et qu'il aspire à retourner vers ce dernier, à se confondre avec lui.
D'ailleurs il est aisé de reconnaître que les qualités dont on dote ces peuples primitifs sont bien souvent, tout comme celles des objets du sens commun, des hypostases. Seulement ce que l'on hypostasie ainsi, ce ne sont plus de simples sensations, ce sont les événements historiques dont le peuple a été le héros. Taine s'est moqué d'affirmations telles que : « La destinée de Rome était de conquérir l'univers. » Il a parfaitement raison d'ajouter que la phrase signifie simplement que « le peuple romain conquit le bassin de la Méditerranée avec quelques contrées du nordouest et que cela était nécessaire S>. II cherche ensuite à expliquer la conquête par la supériorité militaire et politique des Romains et il conclut que « la destinée d'un peuple n'est rien que l'effet combiné des circonstances, de ses facultés et de ses penchants ».
Cela est manifeste, et il est tout aussi certain que chaque fois que l'on pourra se débarrasser d'une qualité, telle que l'est cette prétendue destinée du peuple romain, cela constituera un progrès. Mais il n'en est pas moins clair que si l'on a inventé cette expression, c'est parce qu'on a
chanson sur la bataille de la forêt de Teutoburg, chanson si populaire parmi les étudiants allemands (elle fait partie du Commersbuch, la « Clef du caveau » officielle des beuveries) les Ghérusques combattent « avec Dieu, pour le roi et la patrie », ce qui était, comme on sait, la devise des volontaires prussiens de 1813,
1. H. Tainb, Les philosophes classiques du XIX' siècle en France, ll'éd.. Paris, 1912, p. 329.
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voulu expliquer par là l'histoire de Rome. Cette histoire est prodijçieuse : comment celle petite communauté, constituée par une population d'oiigine incertaine, déchirée à peu près constamment de discordes civiles, posée en un endroit quelconque, parmi une campagne peu fertile, aux bords d'une rivière sans importance, a-t-elle pu, pendant de longs siècles, remporter une série de succès éclatants et presque ininterrompus et tinir par se soumettre et absorber les plus vieux empires du monde alors connu ? Et alors, pour diminuer cet étonnemcnt, pour concevoir que cela était nécessaire (Taine le dit) ', on imagine que toute cette suite d'événements était préformée idéalement (comme l'eût dit Hegel) : le petit groupe romain primitif la contenait en puissance, elle était un attribut, une qualité de ce groupe, sa destinée. Et de même, quand on parle du génie d'un homme, on résume par ce terme toute la suite des œuvres ou des actes par lesquels il a manifesté sa grandeur. Mais l'on entend en même temps insinuer qu'alors qu'aucune de ces manifestations ne s'était encore produite, elles siibexistaient cependant déjà, elles existaient potentiellement, en leur auteur ; elles sont sorties de lui, donc elles s'y trouvaient déjà, dirons-nous en rappelant un fois de plus le raisonnement de ?>L Maeterlinck (cf. chap. VI, p. IGO). Napoléon à Brienne, c'était Marengo, le 18 brumaire et Austerlitz en puissance, de même que Jean-Jacques Rousseau, arrivant chez M"^ de Warens,
1. Ce terme, cependant, prête, dans le raisonnement de Taine, à équivoque. Ainsi il déclare que « l'air s'appliquant sur le baromètre, le mercure montera nécessairement » ; de même « la barre, étant chauffée, se dilatera nécessairement » et « le fer exposé à l'air humide se combinera nécessairement avec l'oxygène ». La nécessité, ici, serait donc simplement tirée de l'expérience. Mais il faut noter que ces affirmations se trouvent placées dans l'exposé, intentionnellement positiviste, de M. Pierre. M. Paul, au contraire, qui se nourrit surtout de l'Ethique de Spinoza et de la Logique de Hegel (l. c, p. 34S) insiste beaucoup sur l'importance de la déduction, qui est conçue évidemment comme logique (ib., p. 351 — Taine s'appuie sur des passages de Guvier que nous avons cités nous-même et dont la portée, on l'a vu, ne saurait être méconnue — cf. d'ailleurs sur le rôle de la déduction dans le positivisme de Taine, Appendice 111, p. 404). On saisit là sur le vif la tentative de superposer au positivisme de Comte un idéalisme se rapprochant de Hegel et l'équivoque dont nous venons de parler en est évidemment une conséquence.
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apportait idéalement, dans son mince bagage, Y Emile et le Contrat social.
Si nous pouvions nourrir le moindre doute en ce qui concerne la véritable nature de ces conceptions, il nous suffirait de considérer la manière dont Taine, dans l'exposé auquel nous avons fait allusion, parle de cette destinée du peuple romain. Il la met, en effet, en parallèle avec des expressions usitées en physique telles (jue« l'air pesant est une force », « la chaleur a une force de dilatation » ou « le fer et l'oxygène ont une force d'affinité réciproque ' ». Or, il est manifeste (ainsi que nous l'avons fait ressortir plus haut à propos de la force de gravitation) que cette force, en tant qu'elle représente quelque chose d'autre qu'une simple fonction du mouvement actuel, ne peut être que du changement futur, du changement en puissance.
Toutes ces conceptions, évidemment, contiennent une grande part de fiction. S'ensuit-il qu'en en usant on commette un abus ? On pourrait répondre en mettant au défi ceux qui l'affirment de raisonner en s'abstenant rigoureusement d'imaginations de ce genre. Nous avons yn plus haut ce qu'il en est de la physique prétendument positive, et sans même fouiller profondément les assises des sciences historiques, on peut remarquer qu'en renonçant à toute tentative d'explication véritablement causale (ce qui serait inévitable si l'on n'avait recours au concept de puissance) on ferait œuvre fort ennuyeuse. Mais on peut serrer la question d'un peu plus près, en analysant simplement les procédés particuliers au sens commim. Faisons abstraction de la constitution même du monde d'objets, puisque, nous l'avons vu, sens commun et science sont d'accord en cette matière. Observons le sens commun là où il est, au contraire, en désaccord avec la science. L'objet est-il jaune? Il n'est point douteux, au contraire, que le quid proprium de la qualité appartient, dans ce cas, entièrement à ma sensation. Ce qu'il y a dans l'objet, c'est une conslitution de sa surface telle que certaines radiations qui le frappent