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Platon, Timée, 28 a

3. Aristote, Œuvres, tr. Barthélémy Saint-Hilaire, Traité du Ciel, 1. III, ch. XI, § 2.

qu'il s'agit d'expliquer ou à son effet. Notons en outre que, fréquemment, on remplace ce terme de cause par cet autre de raison. Chez Spinoza, par exemple, cette substitution est constante ' et Leibniz est là-dessus entièrement d'accord avec lui. Mais il précise davantage le sens du terme raison en y ajoutant des qualificatifs : il parle de raison déterminante ou suffisante.

Ces deux adjectifs se complètent évidemment. A quoi en effet la raison doit-elle suffire ? Apparemment à déterminer, à produire le phénomène. « Je considère comme étant une cause suffisante, dit Hobbes *, ce à quoi rien ne manque pour la production de l'effet », et Leibniz lui-même parle du « grand principe, peu employé communément, qui porte que rien ne se J ait sans raison suffisante; c'est-àdire que rien n'arrive sans qu'il soit possible, à qui connaîtrait assez les choses, de rendre une raison qui suffise pour déterminer pourquoi il en est ainsi et non pas autrement*».

Donc cause et effet doivent s'entraîner, s'impliquer mutuellement. « La connaissance de l'effet dépend de la connaissance de la cause et l'enveloppe », dit Spinoza *.

Mais du moment qu'il y a raison, c'est donc qu'il ne peut s'agir que d'une opération de notre raison. Ainsi la raison d'un phénomène doit avoir une nature telle qu'elle suffise à déterminer ce phénomène dans notre raison. En d'autres termes, nous devons pouvoir, par la cause ou raison, à l'aide d'une pure opération de raisonnement, conclure au phénomène. C'est ce que l'on appelle une déduction. La cause, dès lors, peut se définir comme le point de départ d'une déduction dont le phénomène vsera le point d'aboutissement. Et il est en effet d'expérience commune qu'une déduction de ce genre une fois accom-

1. Cf. par exemple dès le début de VEthique (1" partie, proposition XI <i Autre démonstration I)): «Pour toute chose il doit y avoir une cause ou raison assignable, aussi bien pourquoi elle existe que pourquoi elle n'existe pas » (éd. Appuhn, p. 40).

2. Thomas Houbes, Of Liberty and Necessily. The Moral and Political Works, Londres, 1750, p. 484.

3. Leibniz, Opéra philosophica, éd. Erdman, Berlin, 1840, p. 715, § 7.

4. B. Spinoza, Ethique, éd. Appuhn, l"' partie, Axiomata, p. 24.

plio, notre raison se déclare satisfaite — sauf cependant à demander ensuile les raisons de la cause et ainsi de suite, dans une régression indéfinie.

Que si maintenant, revenant à notre sens étymologique du verbe expliquer, nous voulons y rattacher les considérations qui précèdent, nous ne pouvons pas mieux faire que de nous rappeler le passage de Bossuet et l'image particulière qu'il suggère. Toutefois, pour mieux mettre en lumière le côté essentiel de cette image, oublions pour le moment qu'il s'agit d'un développement partant de la graine (nous aurons l'occasion de revenir plus tard sur cette partie de la phrase) et ne pensons qu'aux feuilles et fleurs qui se déplient. Si ces feuilles et ces fleurs, qui ont eu l'air d'apparaître si subitement sur l'arbre, s'y trouvaient déjà, précédemment, toutes formées, mais simplement repliées, il aurait donc été possible à un observateur attentif, en examinant les boutons, en dépliant (ou expliquant) leur contenu, d'apercevoir ces branches et ces feuilles, alors que le processus naturel n'en montrait encore aucune trace ; et dès lors leur apparition subséquente n'aurait plus présenté pour lui aucun mystère ; elle se serait trouvée expliquée.

Ainsi expliquer un phénomène veut dire sans doute, comme sens intermédiaire, rendre manifeste ce qui était enveloppé ; mais il faut comprendre que cela s'applique à la fois au phénomène considéré comme effet et à sa cause ou à ses causes. Il suffit d'ailleurs de considérer la réalité d'un peu plus près pour comprendre pourquoi il doit en être ainsi. Ce que nous considérons, en premier lieu, comme un phénomène, ce qui nous semble surtout devoir être expliqué, c'est un changement, une modification dans le temps, c'est le fait qu'il y a eu un avant et un après qui se distinguaient l'un de l'autre. « La chose, dit le mathématicien Riemann, resterait ce qu'elle est, si rien d'autre ne s'y ajoutait. C'est là ce qui crée l'impulsion de chercher, à tout changement, une cause \ » L'explication

1. B. RiEMAN.N, Gesammelte mathematische Werke, 2' éd., Leipzig, 1892 43. 522.

consiste à montrer qu'étant donné l'ensemble des antécédents, ce qui s'en est suivi pouvait en être inféré par déduction, n'en était que la conséquence logique. En effet, le processus, pour nous satisfaire, doit èlre purement rationnel, alors que la loi empirique contient des éléments qui sont étrangers à notre raison, que celle-ci eût pu concevoir autres qu'ils ne sont. C'est là apparemment ce qu'elle ne peut pas faire, sans renier sa propre essence, à l'égard des éléments que nous qualifions, pour cette raison, de rationnels, et le terme cause ou raison suffisante implique cette conviction qu'il est possible de concevoir un phénomène comme quelque chose qui, selon notre raison, ne pouvait pas ne pas se produire, dont le contraire nous apparaîtrait comme absurde, comme impliquant un désaccord, non seulement avec les faits (ce qui est le cas de l'énoncé empirique), mais encore avec des éléments essentiels de notre raison. « Il est manifeste, dit Hobbes, dans un passage qui suit directement sa définition de la cause suffisante, que tout ce qui se produit se produit nécessairement : car tout ce qui est a eu une cause suffisante pour le produire, ou bien alors il n'aurait pas été *. » Ainsi ce que nous cherchons, quand nous parlons de comprendre un phénomène, c'est à le concevoir comme nécessaire, à « faire voir qu'il dépend nécessairement de jugements nécessaires », comme le dit excellemment INI. Lâlande à propos précisément du terme expliquer. « C'est le terme doit, déclare un biologiste contemporain, qui distingue ce qui est causal de ce qui est simplement relatif à une fonction empirique ^ »

Il y a là, de toute évidence, une particularité caractéristique et, d'ailleurs, très essentielle de la raison humaine. « Il est de la nature de la Raison de considérer les choses non comme contingentes, mais comme nécessaires », dit Spinoza \

1. Hegel a, de même, insisté sur ce fait que « l'examen auquel se livre la pensée » implique « cette exigence de montrer la nécessité de son contenu » (Encyclopaedie. Logik, Werke, vol. VI, Berlin, 1S40, p. 3, cf. ib., p. 14).

2. II. Driesch, Naturbeçfri/fe und Xaliirurtheile, Leipzig, 1904, p. 42.

3. B. Spinoza, Ethique, livre II, prop. xliv (éd. Appuhn, p. 219).

On peut, sans doute, définir tout autrement le terme de cause. Ecartons tout de suite l'interprétation qui ramène ce concept à ne contenir rien de plus que celui de succession. Gela revient, en effet, à confondre cause et loi. C'est ce qu'ont fait notamment Berkeley et Hume et, plus tard, Taine, Helmholtz, Hannequin et M. Ostwald S et cette théorie, prise à la lettre, aboutirait à une sorte de positivisme outrancier, affirmant qu'il est inconcevable que nous recherchions quoi que ce soit au delà de la loi ; alors que Comte lui-même admet que cette recherche existe, mais se contente de la trouver blâmable. Il est inutile de faire ressortir, d'ailleurs, après ce que nous avons reconnu au chapitre II, combien peu cette confusion entre la loi et la cause est conforme à l'esprit qui anime véritablement la science.

On peut, d'autre part, faire valoir que le terme de cause, dans la signitication où nous l'employons d'habitude, est le concept de quelque chose cpii est une source de changements et (ju'il implique donc un élément actif, ainsi que cela appert de l'expression cause agissante. Cela est exact sans doute. Mais il suffit de l'observation la plus superficielle pour constater que ce concept n'est pas celui dont use la science. En effet, la cause agissante ne peut être clairement conçue que comme dérivant d'une volonté, laquelle doit viser une fin. Or, la science — du moins telle que nous la concevons actuellement — écarte toute finalité ou, du moins, ne la tolère qu'à titre provisoire *. Elle cherche, manifestement, à comprendre la nature comme le produit d'une nécessité aveugle, résultant de mouvements d'une matière inerte. Ainsi l'explication causale dans son sens scientifique consiste précisément à écarter tout ce qui peut avoir trait à ce concept de cause agissante.

On peut enfin insister sur ce fait, qui est indubitable, que nous parlons de cause surtout dans l'ordre de l'existence.

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