Cf. à ce sujet plus bas pp. 253 et suir
alors que le concept de raison est réservé à l'ordre de la connaissance. Partant de là, on peut déclarer que Spinoza, Hobbes et Leibniz se sont abusés et que la confusion entre cause et raison constitue l'erreur primordiale d'une certaine philosophie : c'est la raison seule qui permet qu'on en lire la conséquence, alors que de la cause au contraire on ne peut conclure à son effet '.
Il est certain que, si nous considérons la réalité, cette manière de voir ne peut que nous paraître entièrement justifiée. Pour aucun phénomène que nous observerons, nous ne pourrons véritablement déduire de l'antécédent le conséquent; et l'on peut hardiment affirmer que jamais, dans l'histoire tout entière du savoir humain, il n'a été fourni aucune explication qui fût entièrement conforme au schéma que nous venons de tracer, car les déductions les plus hasardées des sectateurs d'Aristote au moyen âge, comme les théories le plus parfaitement mécanistes des physiciens modernes, contiennent des éléments purement empiriques. Il est vrai; mais c'est simplement une preuve que l'humanité sur ce point, comme sans doute sur bien d'autres, poursuit un but inaccessible, transcendant, ce n'est pas une preuve que cette poursuite n'existe pas. En réalité, il est aisé de s'en apercevoir, les éléments empiriques de ces déductions n'y figurent pour ainsi dire qu'à titre provisoire ; on les accepte pour le moment parce qu'on ne peut faire autrement, parce qu'on a conscience que le problème est à tel point ardu, que le moindre progrès dans la voie qui mène vers sa solution doit déjà être considéré comme un triomphe de la raison. Mais toujours il y a, derrière cette acceptation, une réserve mentale, à savoir la croyance que la règle empirique pourra être éli-
1. F. -H. Green a bien exposé à quel point cette distinction entre la cause «t la raison est essentielle au point de vue de la conception positiviste {The Logicof J.-S. Mill, Works, 6 Ih impression, Londres, 1911, p. 300). En effet, la cause, devenant l'antécédent empirique, se subordonne dès lors à la loi. tjRBBN, qui est hégélien (et même un des pères du néo-hégélianisme angloaméricain), non seulement n'accepte pas cette manière de voir, mais déclare que « l'antithèse absolue entre le rapport de raison à conséquence et celui de cause à effet forme une partie de la fausse antithèse entre la pensée et la réalité » (Ib., p. 302).
minée plus lard, remplacée par une déduclion rationnelle. Toujours nous demeurons convaincus, au fond de nousmème, que, comme le dit excellemment M. Goblot, « là où l'expérience et l'induction nous font découvrir un ordre constant, il y a certainement une nécessité logique encore à découvrir », car « nous ne pouvons pas nous contenter de vérités de fait, il nous faut des vérités de droit'. »
C'est ce que nul n'a senti plus profondément que Georges Cuvier, et ce témoignage est particulièrement probant, non seulement parce qu'il met en jeu un des plus grands noms de la science de tous les temps, mais parce qu'il s'agit de biologie, science où les déduelions rationnelles n'ont jusqu'ici pénétré que dans une faible mesure. Il est manifeste d'ailleurs que Cuvier, s'il était au courant de l'acquis proprement philosophique de son époque (comme le montre la manière dont il cite Kant et même — pour les réfuter — les travaux des « philosophes de la nature » allemands) n'était cependant guidé, en l'occasion, par aucune considération théorique, mais qu'il était simplement désireux de préciser les méthodes de sa science sur un point qui, à juste titre, lui paraissait d'une grande importance. C'est, en effet, en examinant le rôle que jouent, dans les diverses classes animales, les organes dont ces êtres sont doués, que Cuvier arrive à l'affirmation suivante : « C'est dans cette dépendance mutuelle des fonctions et ce secours qu'elles se prêtent mutuellement, que sont fondées les lois qui déterminent les rapports de leurs organes et qui sont d'une nécessité égale à celle des lois métaphysiques ou mathématiques. »
Ce n'est pas là, chez le grand savant, une remarque faite en passant, mais une conviction profonde, l'une des bases de son œuvre tout entière. Il constate qu'un « animal qui ne peut digérer que de la chair doit, sous peine de destruction, avoir la faculté d'apercevoir son gibier, de le
1. E. GoBLOT, Le concept et l'idée, Scientia, XI, janvier 1912, et Sur le syllogisme de la première figure, Revue de Métaphysique et de Morale, XVII, mai 1909. — Cf. Id., Essai sur la classification des sciences, Paris, 1898, pp. 23, 32, 49, 50, et Traité de logique, Paris, 1918, pp. 107, 196.
60 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
poursuivre, de le saisir, de le dépecer... Ainsi jamais une dent tranchante et propre à découper la chair ne coexistera dans la même espèce avec un pied enveloppé de corne, qui ne peut que soutenir l'animal et avec lequel il ne peut saisir. De là la règle que tout animal à sabot est herbivore ; et ces règles encore plus détaillées, qui ne sont que des corollaires de la première, que des sabots aux pieds indiquent des dents molaires à couronne plate, un canal alimentaire très long, un estomac ample ou multiple, et un grand nombre d'autres rapports du même genre. » Ce sont là des lois qui « ont, pour ainsi dire, été déduites, par le raisonnement, des connaissances que nous avions de l'influence réciproque des fonctions et de l'usage de chaque organe. L'observation les ayant confirmées, nous nous trouvons en droit de suivre une marche contraire dans d'autres circonstances ; et lorsque l'observation nous montre des rapports constants de forme entre certains organes, nous devons en conclure qu'ils exercent quelque action l'un sur l'autre '. »
« Comme nous voyons clairement, dit-il encore dans la même œuvre, la cause de ces rapports entre les organes de ces deux fonctions (il s'agit en l'espèce du mode de respiration d'une part et de la manière dont s'accomplit le mouvement du fluide nourricier d'autre part), nous sommes autorisés à présumer que d'autres rapports également constants qui existent entre elles sont aussi fondés sur quelques causes du même genre, quoiqu'elles ne soient pas aussi évidentes pour nous. » Comme exemple de ces relations constantes et dont nous ne comprenons pas la raison. Cuvier cite le fait que, parmi les animaux à double circulation, ceux qui reçoivent l'air directement dans leurs poumons ont les deux troncs de leurs artères rapprochés et armés de \cntricules musculaires unis en une seule masse, alors que ceux qui respirent par branchies ont les deux troncs séparés
1. G. Cuvier, Leçons d'anatomie comparée, recueillies, etc., parC. Duméril, Paris, 1805 (an XI V), pp. 47, 55, 57.