‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 23 sur 123 · Ib., pp. 48 et suiv · texte numérisé non relu

Ib., pp. 48 et suiv

Dans un ouvrage postérieur et destiné en quclc[ue sorte à résumer, pour le grand public, les résultats les plus imporlanis de son œuvre scientilique, dans le fameux Discours sur les révolutions de la surface du globe et sur les changements qu elles ont produites dans le règne animal, Cuvier insiste encore une fois, avec beaucoup d'énergie et de netteté, sur ces vues. Il est, dit-il, « un grand nombre de cas où notre connaissance théorique des rapports des formes ne suffirait point, si elle n'était appuyée sur l'observation ». En effet, on peut se rendre compte des raisons qui motivent la corrélation entre les divers traits qui caractérisent la classe des animaux à sabots en général; mais « si l'on descend ensuite aux ordres et subdivisions de la classe des animaux à sabots... les raisons de ces conditions subordonnées commencent à paraître moins claires. On conçoit bien encore en gros la nécessité d'un système digestif plus compliqué dans les espèces où le système dentaire est plus compliqué... Mais je doute que l'on eût deviné, si l'observation ne l'avait appris, que les ruminants auraient tous le pied fourchu, et qu'ils seraient les seuls qui l'auraient ; je doute qu'on eût deviné qu'il n'y aurait de cornes au front que dans cette seule classé ; que ceux d'entre eux qui auraient des canines aiguës manqueraient, pour la plupart, de cornes, etc.

« Cependant, puisque ces rapports sont constants, il faut bien qu'ils aient une cause suffisante ; mais comme nous ne la connaissons pas, nous devons suppléer au défaut de la théorie par le moyen de l'observation ; elle nous sert à établir des lois empiriques qui deviennent presque aussi certaines que les lois rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez répétées; en sorte qu'aujourd'hui quelqu'un qui voit seulement la piste d'un pied fourchu peut en conclure que l'animal qui a laissé cette empui'inte ruminait. » Sans doute, « il est impossible de donner des raisons de ces rapports ; mais ce qui prouve qu'ils ne sont point l'effet du hasard, c'est que toutes les fois qu'un animal à pied fourchu montre dans l'arrangement de ses dents quelque tendance à se

62 LA MARCHE DE l'eXPLICATION

rapprocher des animaux dont nous parlons, il montre aussi une tendance semblable dans l'arrangement des pieds * ». Toutes ces considérations servent d'ailleurs à appuyer cet énoncé qui, comme le passage que nous avons cité en premier lieu, et d'une manière plus précise encore, si c'est possible, rapproche les sciences biologiques des mathématiques : « Tout comme l'équation d'une courbe entraîne toutes ses propriétés ; et de même qu'en prenant chaque propriété séparément pour base d'une équation particulière on retrouverait, et l'équation ordinaire, et toutes les autres propriétés quelconques, de même l'ongle, l'omoplate, le condyle, le fémur et tous les autres os pris chacun séparément, donnent la dent ou se donnent réciproquement ; et en commençant par chacun d'eux celui qui posséderait rationnellement les lois de l'économie organique pourrait refaire tout l'animal \ »

Cuvier s'est-il trop hasardé en énonçant cette dernière affirmation ? C'est là ce que, dès la génération suivante, Blainville croyait pouvoir établir ' et il semble bien que, depuis, la science lui ait donné raison contre son grand prédécesseur *. Mais, au point de vue auquel nous nous plaçons en ce moment, cette constatation est dénuée de portée. En effet, er supposant que Cuvier se fût trompé d'un bout à l'autre et qu'il n'y eût rien à retenir de son système (ce qui n'est certainement pas le cas), cela prouverait simplement qu'il avait mal apprécié la constance des rapports étudiés ; cela ne prouverait pas (ce qui est le seul point qui nous intéresse ici) qu'il avait tort d'affirmer que l'existence de rapports constants fait présumer celle d'un lien intérieur. Tout' au contraire, le fait qu'il ait conclu à un tel lien en se fondant sur des constatations qu'à l'heure actuelle on est porté à considérer comme insuffisantes, serait plutôt une preuve de plus de la vigueur avec

Page 1