Cf. plus bas les passages que nous citons p
2. A. HiEHL, Causalituet und Identitaet. V ierteljahrsschrifl fuer loissenschaflliche Philosophie, 1" année, Leipzig, 1877, p. 373.
inhérentes à la malière, et donc comme perman(;nles, comme cpiand nous disons, par exemple, fjue raltinité du soufre pour l'oxygène est cause de sa combustibilité. 11 n'y a pas là de véritable incorrection de langage, mais seulement la constatation que l'une de ses propriétés peut se déduire de l'autre.
Il n'en est pas moins remarquable que la langue (et non seulement la langue courante, mais encore la langue philosophique elle-même) tende à établir une similitude étroite des termes, et parfois comme une sorte de confusion ou, si l'on aime mieux, de véritable identification entre le rapport dans le temps et le rapport logique. Ainsi le « conséquent » et la « conséquence » paraissent n'être séparés que par une nuance, et nous parlons de « l'antériorité logique » d'un concept *. Quant au terme suite, nous nous en servons indifféremment dans les deux sens ; le Vocabulaire de M. Lalande, après avoir consigné, comme premier sens du mot : ce qui suit autre chose, ce qui y succède, note, comme sens différent : ce qui suit d'autre chose, ce qui en résulte ; conséquence logique, et constate qu'il arrive à signifier (comme dans une phrase de Leibniz où il est question de la « suite naturelle des choses ») la relation de dépendance logique ou causale elle-même ^ Nous aurons l'occasion de revenir tout à l'heure sur cette singularité de la terminologie.
1. On peut voir, par exemple, que M. Goblot, dans son récent Traité de logique (Paris, 1918), se sert constamment des termes antérieur, postérieur, conséquent, etc., dans le sens logique, sans y ajouter aucun qualificatif (cf., par exemple, p. 192), ce qui d'ailleurs, étant donné la nature de son ouvrage, ne peut prêter à aucune confusion. Ajoutons que ce philosophe insiste luimême sur le fait de cette étrange identification et qu'il formule une théorie tendant à l'expliquer (cf. plus bas p. 113).
2. A. Lalande, op. cit., article Suite (Bulletin de la Société de philosophie, !"• année, n°' 3 et 4, mars-avril 1919, publiés en mai 1919, p. 120). — On peut d'ailleurs constater toute une série de phénomènes linguistiques relevant évidemment d'une tendance analogue. Ainsi le mot puisque, formé, au point de vue étymologique, pour signifier un rapport dans le temps, est au contraire un de ceux dont la langue se sert pour indiquer le plus nettement le rapport de raison à conséquence. Le terme rapport lui-même en est venu à prendre, dans la langue populaire, la signification précise de cause : il n'est pas venu, rapport à la maladie de sa fille. Et il suffit de placer bout à bout deux phrases pour que le lien causal s'impose aussitôt à l'esprit : Apparenté comme il l'est, il réussira ou il est malade, il ne peut venir. — Nous emprun-
L'étroite connexité que l'esprit humain établit entre la recherche de la cause et les conceptions ontologiques est manifeste. Nous avons déjà mentionné (p. 21) que l'on qualifie généralement de théorie une conception quelconque, figurative ou abstraite, d'où les phénomènes sont susceptibles d'être déduits et nous avons indiqué, au début du présent chapitre (p. 53), la synonymie réelle entre les termes cause et explication. Mais, au surplus, rien n'est plus aisé que de se convaincre directement de la connexité en question. Ainsi, la forme la plus caractéristique de la question qui déclenche la recherche causale est celle qui débute par pourquoi ? Or, c'est à des questions de même forme que répondent, nous l'avons vu, les hypothèses figuratives des sciences. C'est donc qu'elles ont été imaginées en vue de satisfaire à notre tendance causale, au penchant de concevoir la réalité comme nécessaire ou raisonnable. Si le physicien (comme nous l'avons exposé p. 29) dissout la barre de fer cohérente en molécules qui vibrent, c'est pour pouvoir déduire ensuite de cette réalité les phénomènes de la dilatation, de l'élasticité, etc., et de même si le chimiste suppose l'existence de l'élément soufre dans une substance, c'est pour pouvoir en déduire les réactions qu'elle présente. Il est d'ailleurs tout aussi facile de reconnaître que l'ontologie du sens commun ne fait pas exception à ce point de vue. Pourquoi me suffit-il de tourner la tète pour voir la table paraître et disparaître alternativement ? C'est que la table est une chose, qu'elle existe en dehors de moi, dans l'espace, et que les mouvements de ma tète, dans l'espace, peuvent dès lors régler ses apparitions. La nature particulière des théories ou hypothèses figuratives est cause d'un phénomène qui a, de tout temps,
tons ces observations à une très intéressante communication que M. Brunot a faite, le 3 juin 1920, à la Société française de philosophie sur Le vice essentiel des méthodes grammaticales d'analyse. — Notons que la manière dont les deux phrases se trouvent placées dans le complexe est indifférente au point de vue du sens : il réussira, apparenté comme il l'est et i7 ne peut venir, il est malade ne signifient pas autre chose que les complexes primitifs. C'est une remarque qui n'est pas sans intérêt au point de vue de la théorie par laquelle on a cherché à expliquer la confusion (cf. plus bas, chap. IV, p. 114).
LA DliDUCnON 07
beaucoup étonné les savants et les philosophes, à savoir la grande l'aiblesse que présentent souvent leur base ou du moins ce qu'on jugerait, à première vue, devoir jouer ce rôle. Pour prendre un exemple bien connu, tout le monde sait la place prépondérante cju? prend, dans la chimie de nos jours, et plus particulièrement dans la chimie organique, le concept de valence ; c'est là véritablement, comme le constate M. Ladenburg, « une des bases essentielles » de cette science. Or, le même savant se voit amené à reconnaître que « l'idée de la valence, sans tenir compte de la base mathématique ou mécanique qui pour le moment lui fait encore défaut, peut être considérée comme vacillante et incertaine et qu'il n'en existe aucune interprétation qui puisse, d'une façon conséquente, embrasser tout le domaine de la chimie ». Il est à remarquer que ce chimiste n'est nullement un adversaire de la théorie, qu'il a au contraire puissamment contribué à développer certaines de ses conséquences et tenté de pallier à de graves défauts qu'elle présentait (notamment par sa fameuse formule « prismatique » de benzène, destinée à écarter l'objection fondée sur le fait que l'alternance des liaisons simples et doubles ne crée pas de cas d'isomérie). Il conclut d'ailleurs que les chimistes devront, malgré toul, continuer à s'en tenir à cette idée de valence '.
C'est là certainement l'avis de l'immense majorité des chimistes théoriciens contemporains ; on s'en aperçoit non seulement par la teneur générale des publications, mais encore par les progrès que la théorie de la valence opère, en s'annexant de nouveaux domaines. On trouvera l'historique d'une de ces conquêtes dans le beau livre de MM. Urbain et Sénéchal, qui représente le dernier mot de la science dans un chapitre particulièrement difficile et intéressant, parce qu'entamé tout récemment et encore en voie d'évolution rapide. Ces auteurs célèbrent les mérites de M. A. Werner, qui a réussi à édifier, dans le do-
1. A. Ladenburg, Histoire du développement de la chimie depuis Lavoisier jusqu'à nos jours, trad. Gorvisy, 2' éd., Paris, 1911, p. 293.
maine des complexes inorganiques, « un système rationnel de formules de constitution », lecjuel y a apporté « une clarté nécessaire ». « Avant que Werner eût édifié le système qui repose sur une conception de la valence particulière aux électrolytes... la chimie des cobaltammines et des dérivés analogues du platine, du rhodium, du chrome, etc., n'intéressait qu'un nombre restreint de spécialistes ; aucun autre chimiste ne s'en souciait. » Mais « actuellement nous assistons à un revirement complet. Cette partie de la chimie nous paraît aussi claire qu'elle nous paraissait confuse. » C'est ce qui fait que « malgré ses imperfections » la théorie de la valence « reste précieuse, parce qu'elle jette une vive clarté dans la chimie des complexes métastables, dont la richesse en dérivés et en séries diverses serait sans elle d'une inextricable confusion ».
Les auteurs ont d'ailleurs clairement conscience de la nature de ces « imperfections » de la théorie, puisqu'ils déclarent que « la notion de valence apparaît comme assez artificielle » et que « la rigueur nécessaire pour l'élever à la hauteur d'un principe scientifique lui fait certainement défaut^ ».Ce qui est particulièrement intéressant à constater, c'est qu'en étendant le domaine de la valence, on a encore accru dans une mesure considérable les difficultés intrinsèques de cette conception. Le chimiste habitué aux formules de la chimie organique ne peut qu'être violemment choqué tout d'abord par celles de M. Werner et de son école, où l'oxygène apparaît trivalent et l'azote quadrivalent (l'eau comme l'ammoniaque ayant « l'indice de coordination » un -).
M. Werner lui-mêm3 reconnaît cette situation. En effet,
1. G. Urbain et A. Senechal, Introduction à la chimie des complexes, Paris, 1913, p. 50-53.
2. Ib., p. 52. 11 n'est pas inutile d'insister un peu sur ces divergences, car, à mesure que la théorie s'installe plus fortement dans la science, les savants sont aptes à les ressentir de moins en moins vivement. Ainsi l'expression de MM. Urbain et Sénéchal selon laquelle les théories de Werner seraient « calquées sur celles de la chimie organique >> (ih. p. 321) pourrait induire en erreur. L'appréciation est juste si l'on pense à la manière dont M. Werner utilise la symétrie propre à l'octaèdre, cette partie de l'hypothèse étant ea
après avoir cité ces paroles de Kékulé : « L'atomicité est par conséquent la propriété fondamentale des atomes, propriété ({ui est aussi constante et immuable que le poids atomique lui-même », l'auteur déclare que l'on a dû, dans la suite, abandonner cette conception du fondateur de la « chimie de structure ». « Par là, continue M. Werner, le concept de valence a perdu la simplicité de sa forme primitive... L'importance principale du concept de valence, qui consiste à fournir une base assurée pour l'établissement de formules de structure, s'évanouit ainsi. » On est obligé de supposer que la valence varie selon la combinaison avec tel ou tel élément, selon la température et la pression et probablement aussi selon d'autres facteurs physiques (tels que le dissolvant dans le sein duquel la réaction s'opère). « C'est là la raison pour laquelle au concept de valence de la chimie contemporaine la forme précise fait, à tel point, défaut *. »
Certes, les chimistes ont eu d'excellentes raisons pour accepter toutes ces anomalies (nous nous expliquerons d'ailleurs plus longuement sur cette matière pp. 300 et suiv.), mais on voit nettement que la lumière que la théorie a apportée, selon le jugement compétent de MM. Urbain et Sénéchal, dans une partie jusque-là obscure et confuse de la science, ne provenait certainement pas de la clarté particulière de la conception qui lui servait de base.
Dans d'autres cas, nous ne pouvons faire valoir des aveux aussi explicites des savants théoriciens eux-mêmes, mais il est facile de reconnaître directement que la situation est analogue. Ainsi l'on a jugé de tout temps (ou du
effet strictement calquée sur celle du tétraèdre de Le Bel et de Van't Hofr(cf. à ce sujet plus bas p. 301). Mais en ce qui concerne le concept fondamental de la théorie, celui de valence, il y a, non pas accord, mais contradiction manifeste, contradiction que l'on s'efforce d'écarter ensuite à l'aide d'une hypothèse auxiliaire.
1. A. WERiSER, iVeuere Anschauungen, etc., Brunswick, 1913, pp. 18, 24,26. — Cf. ib., p. 35 : « Nous arrivons par conséquent à cette conclusion, que la théorie étroite de la valence ne permet point de déduire des représentations utiles concernant la formation et la constitution de ces combinaisons et c'est pourquoi nous nous voyons forcé de déduire la constitution de ces combinaisons en nous basant sur leurs propriétés et sans tenir compte des conceptions ordinaires sur la valence. »
70 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
moins, pour être plus précis, jusqu'au xx^ siècle, c'est-àdire, jusqu'à l'avènement des théories électriques, mais en faisant abstraction, bien entendu, de la période du moyen âge, où l'explication péripatétique par la matière et la forma fut en honneur) que l'idéal de l'explication scientifique, c'était l'explication par le phénomène du choc. «Une fois sorti du phénomène du choc, dit Cuvier qui, en cette matière encore, pénètre et résume admirablement les fondements du credo scientifique de l'époque, nous n'avons plus d'idée nette des rapports de cause à effet », et il constate avec regret que « à quelque généralité qu'on ait conduit chacune d'elles [se. les théories physiques], il s'en faut encore beaucoup qu'elles aient été ramenées aux lois du choc, qui seules pourront les changer en véritables explications^ ». Or, rien n'est plus certain que le fait que le phénomène du choc est lui-même tout à fait inexplicable par essence et, qui plus est, cette situation avait été suffisamment mise en lumière, bien avant l'époque où écrivait Cuvier, aussi bien par la philosophie que par la science ellemême. La discussion philosophique se rattache surtout au nom de Hume* et ce dernier visait, comme on sait, le cœur même du problème cjue nous traitons en ce moment. Il entend, en effet, démontrer que le conséquent ne peut, par aucun effort de la pensée pure, être déduit de l'antécédent et,dans ce but, il s'attaque au phénomène qui, nous l'avons dit, passait pour le prototype du rationnel, à savoir le choc. « La première fois, dit Hume, que l'on voit le mouvement communiqué par impulsion, par exemple dans le choc de deux billes sur le billard, on peut dire que ces deux événements sont conjoints ; mais on n'oserait prononcer qu'ils soient connexes ; cette dernière assertion ne saurait avoir lieu qu'après avoir observé plusieurs exemples de la môme nature. Or quel changement est-il arrivé qui ait pu susciter cette nouvelle idée, je dis l'idée de connexion ? Tout se réduit à ce que l'on peut prédire le second à l'ap-
1. CuviBR, Histoire des progrès des sciences naturelles depuis I7S9 jusqu'à nos jours (Œuvres complètes de Buffon, supplément, t. I), Paris, 1826, p. 2.
2. Cf., en ce qui concerne les précurseurs de Hume, Appendice I.
parilion du premier '. »En d'autres termes, les conséqucnees du choc mécanique peuvent être décrites à l'aide d'une loi, mais ne sauraient jamais ôtre déduites à l'aide d'une opération purement rationnelle.
De leur côté, les savants, dès la seconde moitié du xvii" siècle, s'étaient donné infiniment de peine pour parvenir à une explication rationnelle du choc ; c'était là le véritable but des diverses théories corpusculaires, dynamiques ou mixtes qui ont été mises en avant, et les discussions retentissantes qui ont eu lieu à ce propos, surtout au xviip siècle, ont mis hors de doute l'échec complet de toutes ces tentatives *. Cependant cette situation n'a nullement empêché les physiciens d'agir comme si le phénomène du choc était entièrement expliqué, présentant une « idée nette des rapports de cause à effet » ; ils ont manifestement continué à le considérer comme rationnel, en cherchant à y ramener d'autres phénomènes physiques et en les considérant à leur tour comme expliqués si cette réduction avait l'air de réussir.
Mais il est, peut-être, plus significatif encore que la démonstration pourtant, semble-t-il, si complètement probante de Hums n'ait pas eu le don de convaincre tous les philosophes. C'est ainsi notamment que Riehl, Avenarius et H. Cohen ont prétendu tirer du principe de la conservation de l'énergie cette conséquence que, du moment où il y avait « constance » de ce qu'ils estimaient constituer la caractéristique essentielle du phénomène, il devait y avoir liaison rationnelle entre l'antécédent et le conséquent, et que, par ce fait, la démonstration même se trouvait être caduque \ Or, il est presque inutile de le faire ressortir, c'est là attribuer au principe une signification qu'il ne peut, à aucun degré, comporter. Il y a, sans doute, quelque chose qui se conserve, mais il est impossible de donner de ce quelque chose, de cette « éner-
1. Hume, Essais philosophiques sur l'entendement /mmam,trad. Renouvier etPiLLo:*, Paris, 1878, p. 469.