Cf. à ce sujet Identité et réalité, pp. 63 à
3. Cf. H. HoBFFDiNG, Der TQtalila.etsbegriff, Leipzig, 1917, p. 78.
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gie », dont l'expression malhémalique est cependant parfaitement déterminée, aucune définition verbale. Et il est parfaitement inexact, en dépit de certains termes dont les physiciens usent couramment (et que les philosophes ont tort de prendre parfois trop à la lettre) que l'énergie qu'on retrouve au bout d'un changement vaille autant que celle que l'on a constatée au début. L'énergie, tout en restant soi-disant « constante », se dégrade sans cesse et, dans les conditions où nous sommes forcés d'opérer, une petite partie seulement de cette énergie dégradée (par exemple de l'énergie calorique) peut être retransformée en énergie supérieure (par exemple, en énergie cinétique à notre échelle). Il n'est donc pas exact que la considération de l'énergie, dans ce sens, détermine vraiment le côté essentiel du phénomène. La considération de l'entropie est, en vertu du principe de Carnot, beaucoup plus importante. Or, l'entropie n'est pas constante, mais augmente sans cesse, et cet accroissement continuel constitue le véritable ressort du devenir, du changement dans le monde.
Il est, par contre, tout à fait remarquable que des penseurs éminents aient à tel point méconnu l'enseignement essentiel de Hume. Gela nous donne une idée de la puissance de l'instinct philosophique qui pousse la pensée humaine à aftirmer la déductibilité, la rationalité du monde extérieur, et l'attitude des physiciens dans cette question du choc cesse dès lors de nous étonner.
De même, nous ne nous étonnerons point de constater que la science, pour expliquer des phénomènes qui sont pourtant palpables, familiers, se sert fréquemment d'êtres plus ou moins fictifs, créés par elle ad hoc : obscuriim per obscur ius, a-t-on dit souvent, et l'on pourrait même dire : le clair par l'obscur, si l'on défmit ces termes dans le sens de la théorie positiviste, qui ne reconnaît de légitime que la réduction d'un phénomène moins familier à un autre plus familier. L'explication de la chaleur, que nous connaissons par la sensation directe, à l'aide du iluide calorifique, être dont la nature fictive ne fait en
ce moment aucun doute pour nous, était évidemment de ce type. Mais on peut l'aire des constatations analofçues en ce qui concerne la physique contemporaine. La tendance à expliquer la chaleur et la lumière par l'éther, fluide mystérieux, à propriétés contradictoires, rentre dans le même ordre d'idées. Pour les atomes eux-mêmes, avant les découvertes des derniers lustres qui ont permis de les approcher de si près, la situation était en grande partie analogue; les preuves à l'aide desquelles on concluait à leur existence n'étaient ni bien directes, ni très concluantes ; mais il suflisait que l'on pût, par le moyen de cette supposition, expliquer un certain nombre de phénomènes, pour que la plupart des physiciens et surtout des chimistes y crussent absolument; c'est ce qui a permis à des philosophes qui avaient trop contiance dans la lliéorie positiviste de la science, tels que Stallo, ou à des savants qui, en dépit de leur mérite dans une partie circonscrite de la science, manquaient de véritable instinct scientifique au point de vue des principes généraux, d'attaquer l'atomisme en général, en le déclarant anti-scientifique ^ La situation est, peut-être, plus apparente encore en ce qui concerne la forme la plus récente des hypothèses physiques, à savoir l'hypothèse électrique de la matière. Quoi de plus étrange en effet, au point de vue de la théorie du phénomène familier, que cette conception, qui ramène l'ensemble des choses à n'être que des manifestations, variées en apparence, d'un unique processus fondamental, le processus électrique? Expliquer la chaleur et la lumière dont j'ai la sensation immédiate, voire même l'action mécanique que je suis en mesure d'exercer directement à l'aide des organes de mon corps, par l'électricité, que je suis incapable de percevoir directement, dont je ne puis ressentir les effets qu'en tant que mécaniques — cela ne semble-t-il pas contradictoire? Et ne l'est-il pas tout autant de vouloir ramener ce phénomène mécanique, qui me
1. Il est remarquable qu'Auguste Comte, au contraire, a eu, en cette matière, le sentiment juste, et a déclaré la théorie atomique une « bonne hypothèse ». {Cours, vol. VI, p. 64.)
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donne au moins l'illusion du compréhensible, à un autre, que l'on pose d'emblée comme inexplicable, puisqu'on le déclare ultime et que l'imagination même la plus dévergondée ne saurait le prétendre rationnel, conforme aux exigences intimes de notre entendement? Cependant rien n'est plus certain que le fait que cette théorie n'a nullement choqué les tendances instinctives des physiciens, lesquels l'ont au contraire accueillie avec une faveur marquée ; à l'heure qu'il est, on peut l'affirmer hardiment, la science entière en est remplie, au point que toutes les hypothèses que l'on y rencontre s'y rattachent peu ou prou. Donc, cette autorité, cette force explicative de la théorie, cela est tout à fait manifeste, ne saurait provenir ici en aucune façon du fait fondamental, qui demeure un X mystérieux, insondable.
La tendance à créer des êtres fictifs en vue d'une explication est si fortement enracinée en nous, qu'il a fallu se prémunir contre elle par un énoncé spécial. C'est là en effet, à ce qu'il nous semble, le véritable sens (du moins dans le domaine scientifique) du fameux « rasoir d'Occam » qui interdit de « créer des êtres au delà de ce qui est nécessaire ». Que l'époque des « formes substantielles » ait eu particulièrement besoin d'un frein de ce genre, cela n'est point douteux, comme il est certain que ce frein s'est montré, en grande partie, inopérant : Molière encore, tant de siècles après Occam, s'est moqué de la vertu dormitive des physiologistes de son temps. Mais c'est que Molière, avec le tact sûr du génie, a mis le doigt sur un cas d'abus extrême et flagrant. Cette vertu dormitive, en effet, ne servait que pour le cas particulier en vue duquel elle avait été inventée. Que si, au contraire, on avait pu, à l'aide de cet être, évidemment fictif, déduire plusieurs phénomènes, il n'est pas certain que l'hypothèse eût été aussi condamnable. C'est pourquoi la théorie de la chaleur-fluide, qui suppose cependant l'existence d'un être tout aussi Actif que la verdi dormitive, était une excellente théorie scientifique. Elle expliquait en effet, comme on sait, d'une manière fort satisfaisante, un nombre immense
LA DEDUCTION yo
(le faits alors connus et fournissait ainsi une image tout à fait acceptable de la réalité, et elle constituait en outre un instrument de recherche de premier ordre : c'est avec son aide que Black avait formulé la théorie de la chaleur latente et celle de la chaleur spécifique, et Sadi Carnot encore s'en est servi pour établir son principe. Elle trouvait sans doute beaucoup de diCficulté à s'accommoder d'un certain nombre de constatations frappantes, telles que les expériences de Davy et de Rumford, et même de certains faits d'expérience vulgaire (les unes et les autres ayant trait à la production de la chaleur par le frottement). Mais ceux qui s'étonnent de cette situation et, de ce chef, blâment les grands physiciens de la première moitié du xix^ siècle qui, tel Biot, se constituaient les champions ardents de cette théorie, montrent par là que, tout comme ceux qui jugent sévèrement Aristote et ses sectateurs du moyen âge, parce qu'ils s'accommodaient d'une théorie qui expliquait fort mal le mouvement du jet ', ils ne comprennent point le rôle véritable des théories physiques. Les théories sont indispensables à notre intellect, parce que nous ne pouvons vivre sans une image de là réalité. Et la réalité étant partiellement d'essence irrationnelle, il est certain d'avance qu'aucune image que nous puissions^en concevoir ne pourra jamais lui être complètement adéquate. Par le fait, toutes les théories un peu générales qui aient jamais dominé la science ont toujours dû laisser de côté des faits dont elles ne pouvaient rendre compte et d'autres qui les contredisaient directement. Ceux qui en doutent n'auront qu'à se référer au Conseil de Bruxelles dont nous avons parlé plus haut ; ils y verront à quel point ce fait indubitable et que nous constatons à tout moment qu'une cuillère en argent ne brille pas dans l'obscurité contredit toutes les théories
1. Bien avant Black, l'attention des physiciens avait été attirée sur les phénomènes de la production de la chaleur par le frottement ; on les expliquait couramment, à cette époque, à peu près comme nous le faisons aujourd'hui, par l'accroissemant du mouvement des particules (Cf. G.-E. Stahlii Fundamenla chyniiae dogmatico-rationalis et experimentalis, Nuremberg, 1732, p. 19).
modernes sur le rayonnement, qui forment cependant la base de la physique actuelle *.
Une autre hypothèse, qui a sombré un demi-siècle avant celle de la chaleur-lluide, offre avec la vertu dormitive de Molière une analogie peut-être plus étroite encore. Le phlogistique n'est, en effet, autre chose que la vertu de la combuslibilité. Ce fut néanmoins aussi une admirable théorie scientifique, comme le reconnaissent infailliblement tous ceux qui se donnent la peine d'étudier d'un peu près la science de l'époque. Sans doute est-il paradoxal de vouloir diminuer le mérite de Lavoisier, un des grands hommes les plus authentiques de la science de toutes les époques, et seul le préjugé nationaliste, poussé à ses limites extrêmes, a pu motiver chez M. Ostwald une attitude de ce genre. ^Nlais cela n'empêche que le mérite des phlogisticiens est considérable. Ils ont, il est vrai, négligé intentionnellement les faits permettant de conclure à une augmentation du poids par la combustion, faits 'rès, généralement connus déjà à l'époque où naissait leur doctrine et que Jean Rey notamment avait expliqués avec une grande perspicacité ; mais, ce faisant, ils usaient simplement du privilège inhérent à toute théo'i'ie, dont toutes d'ailleurs ont profité plus ou moint largement et dont aucune conception un peu générale en science n'a jamais pu se passer (et, ajoutons-îe, ne pourra sans doute jamais se passer). Ils se sont appuyés sur ce principe, qui semblait évident, que la similitude des propriétés indiquait la présence de composants analogues. A quel point cette conception dominait alors la chimie entière, l'histoire de Yacidiim pingue en offre un exemple frappant. Le fait que Black avait péremptoirement établi que la chaux perdait de son poids en se transformant en chaux vive n'a nullement empêché l'acceptation universelle (même par Lavoisier à ses débuts) de la théorie selon laquelle un corps hypothétique, cet acidiim pingue, devait y avoir pénétré. C'est que, dans cette transformation, la chaux acquérait