Cf. Identité et réalité, pp. 368 et suiv
78 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
rangés parmi les plus illustres « découvreurs » de faits de toutes les époques et de toutes les sciences, suffirait, semble-t-il, à lui tout seul, même en l'absence des raisons intrinsèques que nous avons fait valoir, à démontrer la haute valeur scientifique de la théorie. Il est tout aussi significatif, à cet égard, que Black ne l'ait abandonnée qu'en 1791, c'est-à-dire bien des années après que, selon le jugement de la postérité, elle fût devenue, par les travaux de Lavoisier et de ses disciples, entièrement insoutenable '. De même, les circonstances qui ont accompagné son établissement et son maintien nous prouvent à l'évidence (tout comme l'historique de la théorie de la chaleurfluide et de mainte autre hypothèse) que le souci de l'explication, la volonté tenace d'en étendre à tout prix le domaine, priment à tel point, dans la marche de la science, toute autre considération, que les vérités qui ont d'abord paru les plus plausibles, les faits les mieux acquis, sont mis de côté, intentionnellement oubliés en quelque sorte, quand surgit une théorie plus large, permettant de réduire en système, de relier par une déduction un nombre beaucoup plus considérable de phénomènes.
Au moment où parut Lavoisier, il y avait ainsi, en chimie, d'une pari un nombre considérable de faits rattachés les uns aux autres par une conception théorique considérée comme indubitable ; et d'autre part un nombre notable et surtout grandissant de constatations qui s'accommodaient mal de cette théorie ou qui, même, la contredisaient directement. Mais il a fallu un esprit d'une essence bien supérieure encore à ceux d'un Cavendish, d'un Scheele, d'un Priestley — quelque grands que fussent ces hommes de science — pour réunir ces faits, en apparence disjoints, en un faisceau et en faire jaillir une nouvelle conception explicative. On ne saurait mieux caractériser cette véritable révolution que ne l'a fait Cuvier peu de temps après qu'elle fut accomplie. « La théorie nouvelle, dit le grand biologiste, n'est qu'un lien qui rapproche heureusement