Id., Traité de logique, Paris, 1918, p
3. On peut noter, dans cet ordre d'idées, que Comte lui-même, tout en constatant le rôle du raisonnement dans la science, dans le sens que nous avons exposé p. 81, et en insistant sur le fait qu'il tend à se substituer à l'observation directe (cf. plus bas, p. 87), est cependant si loin d'assigner à la déduction une influence prépondérante, qu'il proteste expressément contre toute « vicieuse exagération » dans ce domaine et déclare que « le nombre des lois vraiment irréductibles est nécessairement beaucoup plus considérable que ne l'indiquent » les « dangereuses illusions fondées sur une fausse appréciation de notre puissance mentale et des difficultés scientifiques >■ {Cours, vol. VI, p. 601).
84 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
un même schéma, puisqu'elles ne recherchent, l'une et l'autre, que des lois et s'efforcent de les formuler de manière à leur faire embrasser le plus de phénomènes possible, de les déduire d'énoncés de plus en plus généraux : l'espoir de l'établissement ultérieur de la nécessité logique des lois, étant une vue lointaine, a l'air de rester à cet égard entièrement inopérant. Mais il y a cette différence essentielle que, si les deux doctrines formulent les mêmes prescriptions, ce n'est pas pour le même motif : le positiviste n'est guidé que par la considération de l'efficacité de l'effort, alors que, pour M. Goblot, la déduction présente, au point de vue de la pensée, une valeur en ellemême, toutes les déductions n'étant en effet que des fragments, des chaînons détachés d'une grande chaîne et destinés d'ailleurs à se nouer ultérieurement dans cette chaîne, qui embrassera la totalité des phénomènes de l'univers et les démontrera tous nécessaires, conformes à la raison. Ainsi la déduction ne s'opère plus uniquement en vue de l'action, elle vise encore l'explication. C'est une conséquence d'ailleurs que M. Goblot n'a pas manqué de préciser lui-même. L'analyse expérimentale, dit-il, « n'a pas seulement pour but une prise de possession des puissances naturelles par la volonté de l'homme, mais aussi de rendre la nature intelligible ; elle tend à la soumettre non seulement à la volonté de l'homme, mais aussi à son intelligence ' ».
A première vue, cette théorie a l'air d'effectuer une sorte de synthèse ou du moins de compromis fort heureux. Elle aboutit, en effet, à maintenir le schéma positiviste, tout en lui donnant une base naturelle et plus conforme à noire psychologie véritable, puisqu'il est tenu compte de cette soif de connaître que nous sentons tous en nous et qui est le véritable ressort moteuride la science. Il n'est donc pas étonnant que cette manière de concevoir le rôle de la déduction paraisse plausible. Par le fait, nous croyons que des conceptions de ce genre se retrouvent
au fond do maints exposés, surtout de savants, en apparence (ont à l'ail conformes à l'épistémologie de Comte et de M. Mach ; mais c'est à M. Goblot qu'appartient le mérite incontestable de les avoir précisées.
Nous reviendrons, dans notre quatrième livre (pp. 222 et suiv.) sur cette théorie et nous verrons alors quel est son véritable fondement philosophique et à quelles difficultés elle se heurte à ce point de vue. Ce que nous devons constater ici, c'est que, du fait même qu'elle adopte le schéma positiviste, la théorie méconnaît, tout comme celle du positivisme propre, le caractère ontologique de la science, le fait manifeste que celle-ci part du sens commun et que, comme nous l'avons établi (cf. pp. 30 et suiv.), détruisant cette métaphysique, elle est aussitôt obligée d'en inventer une autre, qu'elle ne peut détruire une ontologie qu'à l'aide d'une autre ontologie, puisque, de toute évidence, elle ne saurait déduire quelque chose de réel d'un concept n'ayant pas de réalité, qu'au contraire l'élément de réalité, le caractère ontologique se trouve même, dans les êtres créés par la science, grandement intensifié, si on les compare aux objets du sens commun. De ce chef, la théorie se montre donc, tout comme la doctrine positiviste et pour les mêmes raisons, en désaccord avec la marche véritable de la pensée scientifique.