CHAPITRE IV
Au fond de cette poursuite de l'explication par la science il y a évidemment un postulat : c'est l'aftirmation que la nature est explicable, en d'autres termes que sa manière d'agir est conforme aux voies suivies par notre raison. C'est là une supposition que la pensée humaine a formulée dès l'aube de son évolution. « Anaxagore et avant lui Hermotime, nous dit Aristote, ont proclamé que c'est une intelligence qui, dans la nature aussi bien que dans les êtres animés, est la cause de l'ordre et de la régularité qui éclatent partout dans le monde. » Il semble cependant qu'il y ait, dans l'affirmation de cet accord mystérieux, et (comme nous le verrons dans la suite) fort imprécis, une thèse à laquelle notre entendement n'aime guère avoir recours, au moins d'une manière directe, dans ses raisonnements immédiats, et dont il chercherait plutôt à s'affranchir. Le prestige de la conception positiviste de la science — prestige tout théorique sans doute, nous l'avons vu au précédent chapitre, mais néanmoins prestige très réel, il est facile de s'en convaincre par l'étude aussi bien de travaux d'épistémologie que de livres de science — repose certainement en grande partie sur ce sentiment obscur qu'en se passant d'hj-po thèses, de métaphysique, on n'aurait pas besoin de faire appel à l'accord entre la nature et l'intellect. C'est un sentiment justifié en partie, mais en partie seulement, et il est intéressant, au point de vue de la légitimité, dans la science, des déductions théoriques en général, d'examiner cette importante question d'un peu plus près.
Ce que l'on remarque tout de suite, c'est que, dans un certain sens, l'aflirmalion de cet accord est indispensable à toute science. C'est ce que proclame l'énoncé d'Hermotime que nous venons de ciler, puisque le règne de l'intelligence dans la nature y apparaît comme nécessaire à la régularité, à la légalité même. Cela ressort d'ailleurs, immédiatement, de cette simple réllexion : pour raisonner sur la nature, il faut bien que nous la supposions jusqu'à un certain point adéquate à notre raison. Admettons d'ailleurs, pour un instant, qu'il soit réellement possible d'édifier une science conforme à l'idéal positiviste, composée de lois et de suppositions relatives à des lois, sans aucune théorie sur l'être; il est certain que même un tel corps de doctrine comportera des interpolations et des extrapolations. Personne n'a jamais essayé de tout mesurer directement, c'est une tâche que nous sentons aussi impossible qu'oiseuse, et il est évident que l'immense majorité des faits, des données dont on se sert aussi bien dans les laboratoires que dans la vie de tous les jours, sont et seront toujours des données interpolées, déduites. Il n'est pas douteux que, de ce chef, nous sommes contraints,'mème en croyant nous en tenir à l'expérience stricte, à en dépasser continuellement les limites. Ainsi qu'Auguste Comte l'a admirablement formulé lui-même, la science est essentiellement destinée à dispenser, autant que le comportent les divers phénomènes, de toute observation directe, en permettant de déduire, du plus petit nombre possible de données immédiates, le plus grand nombre possible de résultats. « N'est-ce point là en effet, ajoute-t-il, l'usage réel, soit dans la spéculation, soit dans l'action, des lois que nous parvenons à découvrir entre les phénomènes réels ? » De même, dans un autre passage, il déclare que « l'esprit positif... tend toujours à agrandir, autant que possible, le domaine rationnel aux dépens du domaine expérimental, «n substituant de plus en plus la prévision des phénomènes à leur exploration directe \ » Sans doute, le terme
1. Aug. Comte, Cours de philosophie positive, i° éd., Paris, 1877, vol. 1" p. 99, vol. II, pp. 600-601.
88 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
rationnel n'a-t-il pas, ici, la signification que nous lui donnons, conformément d'ailleurs à l'usage commun ; il ne signilie point : réductible à des éléments ne provenant que de notre raison. ^lais Comte a raison en ce sens que même l'explication par la loi qu'il envisage seule, et qui n'est pas une explication véritable, mais seulement un acheminement vers l'explication (laquelle ne peut intervenir, en effet, qu'une fois le rapport légal établi), ne saurait s'accomplir que par une opération de notre raison ; cette opération n'aurait aucun sens, si nous ne supposions qu'il y a, sur ce point, conformité entre la raison et la nature, que celle-ci, par exemple, dans les intervalles entre les constatations expérimentales est aussi continue que notre entendement le pose pour ainsi dire d'instinct.
Ce n'est pas cependant que, comme on le dit parfois, nous prêtions à la nature plus de régularité qu'elle n'en a réellement ; nous sommes au contraire intimement convaincus que la nature, jusqu'au plus profond de ses manifestations, est gouvernée inéluctablement par des lois rigoureuses. Comte, cependant, ne semble pas de cet avis. L'auteur du positivisme concevait-il vraiment l'existence, dans la nature, de phénomènes entièrement arbitraires, soustraits à toute loi ? On hésite à l'admettre, et pourtant son attitude, dans cet ordre d'idées, paraît assez troublante. « Les lois naturelles, véritable objet de nos recherches, déclare-t-il dans le volume final de son Cours, ne sauraient demeurer rigoureusement compatibles, en aucun cas, avec une investigation trop détaillée *. » On pourrait croire, à première vue, qu'il n'exprime là que cette vérité, pour nous évidente, que les lois, étant l'expression de l'état momentané de nos connaissances, doivent forcément, à mesure que la science avance, céder la place à d'autres. Mais ce serait prendre le contre-pied de sa conception.
Nous avons tout à l'heure traité la croyance à l'existence métaphysique des lois de surcharge de la conception positiviste : c'est que nous pensions à la doctrine telle qu'elle