Bacon, Novum Organon, livre II
s'écarte de tout ce que professe la science, il suffira de cette citation de deux pliysiciens de laboratoire contemporains qui, sans aucune préoccupation théorique, constatent simplement un état de fait. « De tous les instruments de physique, disent MM. A. Gotton et H. Mouton, celui qui a rendu le plus de services dans toutes les branches de la science considérées dans leur ensemble est probablement le microscope *. »
Evidemment, s'il doit nous être interdit à tout jamais de toucher aux lois en question, c'est que ces lois doivent présenter la formule définitive des véritables rapports entre les choses, c'est-à-dire doivent constituer des êtres ontologiques. Mais si, d'autre part, nous devons nous abstenir de recherches trop minutieuses, de peur d'ébranler ces lois, c'est donc que nous ne pouvons pas parvenir à d'autres, plus précises, et qu'au dessous de cette nature réglée et dont nous pouvons connaître les lois véritables, il n'y a qu'un amas de faits confus, entièrement soustraits à toute règle, en tant du moins qu'il s'agit de règles connaissables de nous.
C'est là, sans doute, une affirmation surprenante. Cependant elle ne constitue point, dans l'histoire de la pensée humaine, un exemple isolé. Platon, dont la conception de la science se trouvait à bien des égards à l'antipode de celle du positivisme, puisqu'à l'encontre de ce renoncement à toute tentative d'explication qui fait le fond de la doctrine de Comte, il croyait fermement à la rationalité foncière, à l'explicabilité de l'univers, concevait quelque chose d'analogue. Pour lui, en effet, la régularité de la nature, sa légalité, n'était précisément qu'un corollaire de cette rationalité ; à telle enseigne que là où celle-ci. cessait, l'autre ne pouvait subsister, les faits véritablement inexplicables, non-rationnels, devant être forcément, de ce chef, simplement fortuits, échappant à toute connaissance -.
1. A. CoTTON et H. Mouton, Les ultramicroscopes et les objets nltramicroscopiques, Paris, 1906, p. 1.
2. Cf. Zeller, Die Philosophie der Griechen, 3' éd., Leipzig, 1875, vol. II, 1'» partie, p. 543, 2" partie, p. 336.
LA PATION ALITÉ DU RKEL 91
Aristoto, on cetto qiioslion commo on bien d'autres, en (lopit dos divergences de principe qui le séparaient de son maître, parait avoir tout simplement suivi les traces de ce dernier, et l'on retrouve chez lui cette supposition de l'existence de faits soumis au hasard seul \ Mais c'est là une partie de la doctrine qui, en dépit de la grande autorité des noms de ses auteurs, n'a eu, semble-t-il, dans l'anti- ([uité mémo, qu'un succès limité, la doctrine directement opposée dos stoïciens, qui insistait au contraire sur le déterminisme absolu de tous les phénomènes de l'univers, y compris ceux de la volonté (nous en parlerons un peu plus bas, p. 111), ayant bientôt prévalu.
On pourrait, d'un autre côté, penser à rapprocher la doctrine de Comte de certaines conceptions tout à fait modernes de la science. On sait, en effet, qu'un grand nombre d'énoncés parfaitement valables apparaissent au savant moderne non seulement comme n'appartenant pas à la nature, aux choses elles-mêmes — car cela va de soi, et la supposition de Comte se révèle, sur ce point, purement extravagante, entièrement contraire au véritable esprit de la science, qui est, nous l'avons reconnu, un esprit plutôt nominaliste ou tout au moins concoptualiste — mais comme ne caractérisant que le monde à notre échelle. Au-dessous de ce monde des masses visibles, du monde molaire, il y a (nous l'avons vu par les discussions du Conseil de Bruxelles) un monde tout différent, ou plutôt il y en a plusieurs, d'abord celui des molécules et ensuite celui des atomss ou sous-atomes. Nos lois habituelles, n'ayant été déduites que par l'observation du monde molaire, ne sont donc applicables qu'aux phénomènes de ce dernier. Leur existence est due à ce que, le nombre des particules élémentaires que chaque phénomène de ce monde met en jeu étant excessivement grand, des régularités s'établissent par le simple jeu des lois du hasard. Ces régularités sont donc purement statistiques, à peu près comme, dans un grand pays, il meurt presque