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A. Comte, l. c, vol. 1, p

96 LA MARCHE DE l'eXPLICATION

comprendre que, par le fait même d'aflirmer cette légalité, nous stipulons implicitement qu'elle doit être d'une essence particulière, à savoir faite de telle façon que nous puissions en recevoir la révélation. Car, enfin, si nous ne connaissons pas les lois de la nature, nous sommes cependant arrivés à formuler des lois, et tout le monde sait de reste que, pour ce faire, nous n'avons même pas attendu la science : pour ^ ivre, pour agir, il nous a fallu prévoir, et nous ne pouvions le faire qu'en supposant qu'il nous était possible de connaître des règles auxquelles — ne fûtce que grosso modo ou même qu'en apparence — les phénomènes obéissent. Ce n'est même pas là un postulat particulier à l'intelligence humaine. « Devine ou tu seras dévoré » est, selon le mot juste de Fouillée S un principe auquel tout être organisé, si bas que nous nous le figurions, doit obéir — à moins, bien entendu, que nous nous l'imaginions, comme Descartes, conformé à l'instar d'un mécanisme pur et simple, sans sensations et sans actes de volonté.

Qu'il y ait là véritablement une condition particulière, allant au delà de ce que serait une légalité purement abstraite, conçue en soi ou, si l'on veut, perceptible uniquement à une intelligence d'ordre supérieur, telle que Vintellectus angeliciis des scolastiques, on peut le rendre sensible en considérant par exemple les lois des mouvements planétaires, telles qu'elles nous ont été révélées par Kepler et par Newton. Sont-ce là véritablement les règles auxquelles obéissent les corps célestes ? Nous n'en savons rien, ou plutôt nous savons que d'ores et déjà, par suite du fait que nous avons pu déterminer avec un peu plus de précision les rapports entre les phénomènes, plusieurs de ces lois ne nous apparaissent plus que comme des règles simplement approximatives (cf. plus haut, p. 16).

Il n'en reste pas moins ce fait primordial que ces lois ont pu être formulées et que, telles quelles, elles nous permettent des prévisions d'une exactitude vraiment prodi-

1. A, Fouillée, Les origines de notre structure, etc., Revue philosophique» XXXU, 1891, p. 576.

fj^iouse. Or, il siiHit dune: coiuiaissaiico rudimeiitaire de la mécaiii(iue céleste poui- se icndrc comple que la découverle de ces lois est due eu première liiijne à une eii'coiislance déterminée, à savoir à la manière particulière dont les mouvements, dans notre système planétaire, se trouvent arrangés. Si les trajectoires des planètes s'approchaient beaucoup plus près qu'elles ne le font réellement, les perturbations seraient infiniment plus fortes et les trajectoires, finalement, auraient assumé des figures à tel point irrégulières qu'aucun Kepler n'eût pu y reconnaître le tracé fondamental d'une ellipse. Mais surtout si les masses des planètes étaient moins insigiiiliantes à l'égard de celle du soleil, ou si nous vivions sur un corps stellaire faisant partie d'un système de trois corps de masse presque égale, la complication des mouvements serait telle que la découverte des lois les régissant eût été indétiniment retardée, voire même rendue, à une intelligence du même ordre que la nôtre, quasiment impossible.

Il suffit du reste, pour s'en rendre compte, de considérer la genèse des découvertes de Kepler. Il se trouve en effet que ce grand savant est du petit nombre de ceux qui ont tenu à nous renseigner, au moins partiellement, sur les voies qu'avait suivies leur intelligence. C'est ainsi que l'on voit que ce qu'il y avait au fond de touies ses découvertes, c'est une sorte de panmathématisme ou de pytliagorisme très général, la ferme croyance que les mouvements célestes devaient être arrangés conformément à des proportions mathématiques très simples. Dans sa première œuvre, le ^fysterium cosmographicum, il croit pouvoir établir, en partant de la notion astrologique des « trigones », que les distances des planètes correspondent aux cinq corps réguliers inscrits dans la sphère et, dans YHarmonice Miindi, il cherche à appliquer à l'astronomie les proportions des intervalles musicaux, entièrement selon le modèle des théories attribuées d'ordinaire à Pythagore luimême \ Bailly, dans son Histoire de V astronomie, juge

1. Cf. Bailly, Histoire de Vaslronomie moderne, nouvelle éd., Paris, 1785, vol. II, p, 6.

très sévèrement ces tentatives. « Dans tous ces rapports harmoniques, dit-il, il n'y a pas un rapport vrai ; dans une foule d'idées, il n'y a pas une vérité. Il | Kepler | redevient homme après s'être montré esprit de lumière ^» Mais Delambre, à propos des mêmes hypothèses, estime qu' « à bien considérer les choses, on pourrait dire, au contraire, que Kepler s'est toujours montré le même » et que, si sa manière de procéder doit être qualifiée de folie, comme le prétend Bailly, c'est « cette folie qui a fait la gloire de Kepler, en le conduisant à la découverte de ses lois immortelles * ». C'est en effet en essayant toutes sortes de proportions, guidé sans doute tantôt par de simples analogies, et tantôt par des conceptions plus précises, comme celle de la conservation \ qu'il a fini par trouver les rapports véritables. Mais, encore un coup, tout cela n'aurait pas eu de sens sans la croyance inébranlable dans la simplicité des rapports qu'il recherchait. Il s'est trouvé que Kepler, avec le coup d'œil pénétrant du génie, avait choisi, pour appliquer ces idées, un champ exceptionnellement propice ; on peut même dire que la nature, à ce point de vue, a dépassé ses espérances, car il avait commencé par essayer, pour les trajectoires des planètes, de la ligne ovoïde et ce n'est qu'après coup qu'il s'est rendu compte que c'était l'ellipse — qui est à l'égard de celle-ci une courbe plus simple — qui répondait véritablemsnt aux observations. Mais il est clair qu'en supposant les complications dont nous avons parlé plus haut, il ne serait parvenu, par cette voie, à aucun résultat réel.

Il ne s'agit pas ici, nous avons à peine besoin de le faire ressortir, d'affirmer que ces arrangements manifestent une finalité foncière, qu'ils sont, par exemple, la conséquence d'un décret de la Providence qui a tenu essentiellement à constituer le monde planétaire de telle façon que ses ressorts pussent être reconnus par l'homme. Rien ne s'oppose,

2. Dblambrb, Biographie Universelle (Michaud), article Keppler, pp. 526 et suiv.

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