Montaigne, Essais, Paiùs, Flammarion, vol. IV, p
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qualité spéciale de ce « mélange ingénieux (le nature » une expression particulièrement heureuse : il l'appelle sa « structure fibreuse ' ». Ces séries de phénomènes cohérents dont nous venons de parler ressemblent en effet aux libres d'un tissu organique, cpii ne sont sans doute pas entièrement indépendantes de ce tissu, auquel elles adhèrent du reste fortement par les deux bouts, mais dont, entre ces deux points, les attaches sont légères et en petit nombre, de sorte que la fibre peut, au moins grosso modo, être isolée. Bien entendu, comme tout à l'heure pour le système planétaire, il n'est nullement nécessaire cpie nous rattachions au concept de cet arrangement une idée de finalité. Rien ne nous interdit au contraire d'espérer que si, un jour lointain, nous pénétrions plus profondément dans le mystère des choses, nous y découvririons, avec la solution de bien d'autres mystères, les raisons de cette structure particulière. En tout cas le fait même de cette structure saute aux yeux de tout observateur, pour peu qu'il y veuille prêter attention.
Ce fait explique d'ailleurs et, dans une certaine mesure, justifie l'affirmation de l'existence ontologique des lois. Si nous ne pouvons, en effet, supposer que nos lois régissent les phénomènes, nous devons cependant admettre qu'il existe (ou, pour parler avec M. B. Russell, subsiste, subexiste) dans les phénomènes quelque chose qui correspond non pas seulement à la légalité, mais encore à nos lois.
Ainsi, le savant le plus déterminé à limiter son étude à des lois et à des suppositions concernant des lois (selon le précepte d'Auguste Comte) est bien obligé de stipuler un accord entre la nature et notre intellect, accord concernant d'abord la légalité en soi de la nature (qu'il conçoit comme illimitée) et ensuite la concevabilité de cet accord pour l'intelligence humaine. Comte lui-même, du reste, nous l'avons wl, non seulement posait implicitement la première partie de cet énoncé, mais allait au delà.
1. Arthur J. Balfolr, L'idée de Dieu et l'esprit humain, tr. Bertrand, Paris, 1916, p. 292.
102 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
puisqu'il supposait notre intellect capable de découvrir les véritables lois de la nature. Il n'a pas parlé de ce à quoi fait allusion la seconde partie de l'énoncé, mais il n'est pas impossible qu'un sentiment imprécis, mais néanmoins réel de cette structure l'ait poussé à formuler cette étrange proposition, en vertu de laquelle la science devait renoncer absolument à certaines recherches, déclarées radicalement inutiles à l'homme et qui devaient d'ailleurs être frappées de stérilité, telles que les recherches sur la constitution physique des astres. Tout le monde sait que la science, quelques lustres à peine après la publication du Cours de philosophie positive, a infligé à cette prédiction un démenti éclatant. Non seulement nous sommes maintenant, par les résultats de l'analyse spectrale, très au courant de la composition chimique des corps célestes visibles, mais encore ces résultats ont abouti à des constatations fort importantes sur la terre même et dont par conséquent le comtiste le plus orthodoxe ne saurait nier l'utilité. Ainsi l'hélium a été découvert (comme son nom, du reste, l'indique) sur le soleil avant de l'être sur la terre, et c'est là, on ne l'ignore point, une substance qui, dans les conceptions modernes de la transmutation radioactive des éléments, joue un rôle de premier ordre, puisqu'on suppose qu'elle fait partie de tous les atomes sans exception (ou tout au moins, de tous ceux susceptibles de ces transmutations). Un autre élément encore, appelé nehulium, a été découvert récemment dans les nébuleuses, mais est resté jusqu'à présent introuvable sur la terre. Comte a cherché à motiver son interdiction en faisant ressortir qu'il « existe, dans toutes les classes de nos recherches, et sur tous les grands rapports, une harmonie constante et nécessaire entre l'étude de nos vrais besoins intellectuels et la portée effective, actuelle ou future, de nos connaissances réelles. Gjtte harmonie... dérive simplement de cette nécessité évidente : nous avons seulement besoin de connaître ce qui peut agir sur nous d'une manière plus ou moins directe et d'un autre côté, par cela .même qu'une telle influence existe, elle devient pour
nous loi on lard un moyen certain de connaissance »*. 11 esl clair ([iie, pris à la lellre, ce raisonnement ne peut se justifier : toutes les parties de l'univers que nous percevons peuvent et doivent môme, directement ou indirectement, agir sur nous, et une partie qui n'aurait avec nous aucun rapport possible serait quelque chose non pas « que nous n'aurions pas besoin de connaître », comme le formule Comte, mais que nous ne connaîtrions pas, dont nous, n'aurions pas conçu l'existence, en un mot quelque chose d'inexistant. Mais si l'on fait attention à cette expression de V harmonie nécessaire, on ne peut se défendre de l'impression que ce qu'il y avait peut-être, à ce moment, au fond de sa pensée, c'est l'idée de cette structure particulière de la nature, qui fait que nous pouvons formuler des lois, ainsi que la conviction que, pour ce faire, nous devons pouvoir tout d'abord négliger ce qui se passe loin de nous. Son tort serait donc d'avoir trop généralisé, d'avoir transformé en une condition essentielle et permanente de toute recherche scientifique ce qui n'est, en réalité, que la condition d'une première approximation, de l'effort qui a pour but d'isoler la fibre ; les efforts subséquents doivent tendre au contraire à rétablir les liaisons coupées avec l'ensemble du tissu, c'est-à-dire à rectifier l'énoncé de manière à tenir compte, dans la mesure du possible, sinon de toutes les conditions (ce qui dépasse l'intelligence humaine), du moins du plus grand nombre, afin de se rapprocher de la réalité, où ce phénomène n'est qu'une partie intégrante du grand Tout.
Pour comprendre quelle est la véritable attitude du savant dans cette question primordiale de l'accord présumé et nécessaire de la raison et de la réalité, il suffit du reste de l'observer impartialement, non pas au moment où il prétend faire la philosophie de sa science, mais quand, simplement et instinctivement, \\Jail de la science. On s'aperçoit aisément qu'en passant des considérations strictement « positives » (c'est-à-dire relatives à des rap-