‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 44 sur 123 · A. Comte, l. c, vol. 1", p · texte numérisé non relu

A. Comte, l. c, vol. 1", p

((lion ignorait quels étaient « en réalité » ces mouvements dans l'espace. On avail beau entasser des sphères selon le système d'Eudoxe ou des épicycles selon celui de Plolémée, on ne pouvait arriver qu'à des approximations très grossières, insuffisantes même au point de vue de la marge d'erreur, pourtant très considérable, des instruments de mesure imparfaits (ju'on 'possédait. Il est manifestement impossible de se figurer qu'on eût pu établir quoi que ce fût ressemblant, même de fort loin, aux lois de Kepler, sans que la conception copernicienne du mouvement hélioeentrique fût préalablement acquise.

Mais, on le sait de reste, nous ne pouvons plus, à l'heure actuelle, nourrir l'espoir de voir la science résoudre la réalité sensible en un mécanisme, ni, en général, en aucun système rationnel, et dès lors les lois que nous formulerons ne pourront jamais prétendre à la dignité de véritables lois de la nature, elles ne seront jamais que l'image — très éloignée sans doute du modèle — de cette légalité foncière qui la régit, image éphémère, dépendant à la fois de la nature de notre esprit et de l'état changeant de nos connaissances. Cependant, il n'est pas nécessaire d'invoquer cette conviction, laquelle sans doute n'est devenue générale qu'assez récemment, pour comprendre quelle est la véritable attitude du physicien à l'égard des lois qu'il formule. Il suffît de constater qu'à propos de tel ou tel domaine particulier que ces lois concernent, le physicien a le sentiment net qu'il n'est pas encore parvenu à en résoudre les phénomènes en un tout rationnel (quelle (jue puisse être du reste son opinion sur la possibilité ultérieure [d'une telle résolution). Dès lors, il ne peut considérer ces lois que comme approximatives, et il cherche toujours à interpoler avec prudence. Sa méthode peut se comparer à celle du mathématicien qui compose ses courbes à l'aide de droites infiniment petites ou qui, en déterminant leur rayon de courbure à tel point précis, a l'air de les résoudre en arcs de cercle. En réalité, cependant, il ne fait ni l'un ni l'autre, et ce que les inventeurs du calcul infinitésimal ont créé, ce sont précisément des procédés permettant l'emploi d'ar-

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tifices de ce genre, sans que, pour cela, on s'écartât de la vérité.

En résumant ce que nous venons de reconnaître au sujet des présomptions qui sont à la base de toute science, nous dirons que celles formulées aussi bien par Auguste Comte que par les positivistes de nos jours ne diffèrent pas essentiellement de celles qu'on est obligé de faire en reconnaissant à la science théorique son rôle véritable. Il n'y a, entre les unes et les autres, qu'une différence de degré. Comte et les positivistes d'aujourd'hui n'étant d'ailleurs pas à ce sujet d'un avis complètement identique, mais assignant cependant à cette espèce d'harmonie préétablie entre notre raison et le monde extérieur des limites bien plus étroites que ne le fait en réalité la science, en édifiant ses théories. On pourrait affirmer, dans ce sens, que le nominalisme de la science moderne est moins complet qu'il n'en a l'air à première \ue. M. B. Russell fait observer que comme « les vérités générales et a priori doivent avoir la même objectivité, la même indépendance de l'esprit qu3 possèdent les faits particuliers du monde physique », il s'ensuit que « la logique et la mathématique nous forcent d'admettre une espèce de réalisme dans le sens scolastique, c'est-à-dire d'admettre qu'il y a un monde des iiniçersaux et des véri-' tés qui ne portent pas directement sur telle ou telle existence particulière. Ce monde des universaux doit subsister, quoiqu'il ne puisse pas exister dans le sens même que celui dans lequel les données particulières existent ^ » Rien de plus juste en effet. Aucun savant ne doute que, si loin que nous poussions d'une part les déductions mathématiques et d'autre part les recherches physiques, les premières resteront entièrement d'accord avec les secondes et continueront à en fournir le cadre. C'est donc qu'il y a, dans les choses, de la mathématique, qu'il y a, à ce point de wie, accord parfait entre nos sensations et notre entendement.

1. Bertrand Russell, L'importance philosophique de la logistique. Revue de Métaphysique XIX, mai 1911. Le texte de M. Russell porte universels, nous ne croyons pas trahir sa pensée en y substituant le terme plus usité dans ce sens.

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Mais l'accord nous apparaît tout aussi complet eu ce qui concerne la Icg-alitc des phénomènes. En outre, il y a aussi un accord, beaucoup moins précis, mais néanmoins réel, ([ui fait que cette léj^alité est perceptible à notre entendement, ce qui, nous l'avons \ai, entraîne l'adirmation que la réalité a une structure et que, notamment, il doit exister on elle quekpie chose qui au moins correspond, d'une manière ([uelconcpie, à notre concept du genre. A tous ces points de \-ue, la science de nos jours est donc véritablement réaliste dans le sens médiéval du terme, elle croit à l'existence, dans les choses, de ce qui est manifestement un concept de notre raison ^

Mais, nous l'avons dit, le fait même que l'homme, de tout temps, a raisonné sur la nature, prouve qu'il l'a toujours supposée parfaitement rationnelle et, donc, déductible. On pourrait objecter, à la vérité, que cette foi n'était pas complète, puisque toutes nos déductions scientifiques sont profondément mêlées d'éléments purement empiriques. Mais nous avons vu aussi que ces éléments ne marquent en quelque sorte que des pierres d'attente : en dernier terme, Cuvier nous l'a dit, toute règle empirique réellement valable doit cacher un rapport rationnel. C'est donc que ce qu'on vise en réalité, c'est la déduction totale de la nature. En cherchant une cause à tout phénomène l'homme affirme implicitement qu'il croit la nature entièrement explicable. C'est ce cpii fait que toutes les définitions de la cause ou de la raison suffisante (cf. plus haut, p. 53) impliquent déjà ce postulat.

Mais nul n'a insisté sur l'universalité de cette liaison nécessaire et rationnelle de toutes les parties du grand Tout avec plus d'énergie ni d'éloquence que les anciens stoïciens : « Nos adversaires, dit Alexandre d'Aphrodisias en

1. La parenté intime entre la conception moderne de la légalité et la théorie platonicienne des idées a été fort bien mise en lumière par Vailati [Scritti, Leipzig et Florence, 1911, p. ^676), qui a insisté notamment sur le fait que le point de départ de cette théorie, ce fut le besoin de créer un point d'appui contre des doctrines philosophiques qui, insistant sur la mutabilité et corruplibilité des choses, paraissaient détruire toute possibilité d'une stabilité quelconque dans la nature.

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résumant leurs doctrines, enseignent que ce monde est un ; qu'il contient en soi tout ce qui est ; qu'une nature vivante, intelligente, raisonnable le gouverne et que tous les êtres y demeurent soumis à d'éternelles lois, qui procèdent par série et enchaînement, si Jjien que ce qui se produit d'abord devient la cause de ce qui se produit ultérieurement. De cette façon, toutes choses sont enchaînées entre elles, et dans le monde rien n'arrive, que nécessairement quelque autre chose ne s'ensuive et ne s'y rattache comme à sa cause; non plus que rien de ce qui suit ne peut être détaché de ce qui précède, étant impossible qu'on ne le considère pas comme une conséquence de ce qui précède et comme un résultat qui s'y relie étroitement. En un mot, tout ce qui arrive a pour conséquence une autre chose, qui en dépend nécessairement, comme de sa cause ; de même que tout ce qui arrive a pour antécédent une autre chose, à laquelle il est lié comme à sa cause. Rien n'est effectivement, ni rien n'arrive sans cause dans le monde, parce que rien n'y est séparé de tout ce qui précède. Qu'on y songe, le monde serait divisé, déconcerté, et ne resterait plus un monde un, dirigé d'après une disposition et une économie une, s'il s'y produisait quelque mouvement sans cause. Or, ce serait introduire dans le monde un semblable mouvement, que de supposer que tout ce qui se produit n'a pas antécédemment sa cause, d'où suit nécessairement tout ce cpii est et tout ce qui se produit. A en croire nos adversaires, il est aussi impossible que quelque chose soit sans cause, qu'il est que quelque chose se fasse de rien. Et c'est de l'infini à lïntini que, suivant eux, se déploie d'une manière évidente autant qu'imperturbable ce régime de l'univers \ » Ce qu'il faut particulièrement retenir de ce beau morceau, c'est que ces philosophes ne posaient pas seulement l'universelle détermination des phénomènes, mais encore le fait que leur liaison doit nous apparaître comme nécessaire. C'est bien l'affirmation de la rationalité complète de l'uni-

1. Nourrisson, De la liberté et du hasard, Essai sur Alexandre d'AphrodisiAS, suivi du Traité du Destin, Paris, 1870, p. 26 0.

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vers, e" certes jamais ce postulai, qui fait le fond de noire raison même, n'a trouvé d'expression plus parfaite. Los modernes n'y ont rien ajouté et les déclarations bien connues de Spinoza dans cet ordre d'idées : « Il n'est rien donné de con tinrent dans la nature, mais tout y est déterminé par la nécessité de la nature divine à exister et à produire quelque effet d'une certaine manière » ou : « Les choses n'ont pu être produites par Dieu d'aucune manière autre ni dans aucun ordre autre, que dans la manière et dans l'ordre où elles ont été produites ' », n'ont l'air, la forme Ihéologique ou pseudo-théologique mise à part, que de résumés de l'exposé que nous avons cité. De même encore le célèbre passage de l'Introduction à la Théorie analj'tiqiie des fonctions de Laplace, où ce dernier insiste sur l'enchaînement nécessaire de tous les phénomènes de l'univers *, semble constituer une sorte de paraphrase de ces déclarations.

C'est ce même postulat qui se trouve être la cause déterminante de cette similitude des termes servant à caractériser la relation logique des phénomènes et leur relation dans le temps, similitude qui va, nous l'avons relevé (p. 65), jusqu'à confondre parfois ces deux concepts pourtant si différents. Cette constatation n'a peut-être pas attiré en général, de la part des logiciens, autant d'attention que semble en mériter une anomalie aussi étrange. M. Goblot ^ cependant en a été justement frappé. Après avoir constaté que « l'antériorité logique n'est pas du tout une antériorité », il poursuit : « Ce qui explique cette métaphore, c'est que notre pensée discursive se voit obligée d'admettre le conséquent «/>/'(?.§ qu'elle a admis le principe : l'ordre intemporel de dépendance logique prescrit à la pensée l'ordre temporel de ses assertions discursives. » Ainsi, c'est uniquement parce qu'en exposant en toute forme une déduction, nous avons l'habitude d'énoncer la raison avant la

1. Spinoza, Elhiqae, 1" partie, prop. XXIX et XXXIII (éd. Appuhn, pp. 84 et 92),

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