‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 56 sur 123 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

percevoir immédiatement, mais quelque cliose qu'il faut établir, qu'il faut rechercher des similitudes, des identités, afin de parvenir, par leur enchaînement, à celle que l'on vise. Ainsi, ici, c'est la marche du raisonnement qui doit nous amener à reconnaître la similitude, la possibilité d'appliquer le schéma d'identitication, laquelle est donc loin de s'imposer d'elle-même à l'attention. Elle s'impose si peu que, même pour les phases intermédiaires, nous l'avons constaté, l'élève a tout d'abord de la difticulté à retrouver les tissures géométriques dont il lui faudra relier les aires par le signe d'égalité, et qu'une fois ces figures retrouvées, il hésite à reconnaître cette égalité.

C'est là, évidemment, c'est dans cette application particulière du schéma, par laquelle elle contraint véritablement notre intellect, qu'il faut chercher la raison de la résistance que l'esprit oppose parfois à la démonstration telle que la formulent les mathématiques. Hegel, précisément parce que peu doué dans cet ordre d'idées, n'est pas mauvais juge en l'occasion. Ce qu'il trouve blâmable, on l'a vu, c'est le fait que la démonstration ne procède pas du concept du théorème et que les constructions auxquelles on a recours n'apparaissent point tout d'abord comme nécessaires, comme découlant de ce concept même. Qu'est-ce à dire et que faudrait-il donc pour le satisfaire ? Il faudrait tout simplement se borner à progresser uniquement à l'aide de similitudes que suggéreraient le concept et la figure. C'est la marche que suit notre raison en concevant le genre, et il n'est pas douteux que cette marche apparaît, en son essence même, plus spontanée, plus naturelle. Mais on aperçoit aussi à quel point elle est étrangère au véritable esprit de la démonstration mathématique, laquelle sans doute progresse à l'aide du même processus d'identification, mais à la condition de le diriger, de ne pas lui permettre de suivre la pente naturelle de l'esprit, mais de l'ameûer à choisir et à trouver ce (pii pourra le rapprocher du but prédéterminé.

Le processus d'identification, si essentiel, nous venons de le constater, au point de vue du raisonnement mathé-

l'identitk et l'identikicatiox I'i'.)

inalique, Irouve-t-il aussi son application dans le laisonnemeul des sciences physicjues, en dehors de ce ([ue nécessile la lormaliou même du concept du fi;enre ? Nous n'avons, pour répondi'c à cette question, qu'à nous rappeler ce que nous avons reconnu, précédemment, au point de vue de la déduction et de la rationalité. Xous avons vu, en ellet, que la physique entend rattacher l'antécédent et le conséquent par un lien rationnel, en démontrant que le conséqutuit est la conséquence nécessaire de l'antécédent. Or, Leibniz nous l'a dit, les vérités nécessaires doivent pouvoir se réduire à des vérités identiques. C'est donc que nous devrons pouvoir démontrer que le conséquent est identique à l'antécédent — sauf bien entendu certaines particularités qui l'en distingueront, mais que nous déclarerons (comme nous l'avons fait pour la démonstration mathématique et la constitution du genre) négligeables. En d'autres termes, il doit y avoir, si un phénomène doit paraître expliqué^ rationnel, égalité entre la cause et l'effet.

C'est là ce que Leibniz a clairement aperçu et formulé avec toute la netteté désirable. Il déclare que « l'effet intégral peut reproduire la cause entière ou son semblable » et que « l'effet entier est toujours équivalent à sa cause pleine '■ », et cet énoncé lui paraît à tel point évident qu'il s'en sert pour une démonstration par l'absurde : « Il s'en suivrait, écrit-il en voulant démontrer qu'une proposition est erronée, que la cause ne pourrait être restituée en entier, ni substituée à son etTet, ce qui, on le comprend aisément, est entièrement contraire aux habitudes de la nature et aux raisons des choses *. »

L'importance unique du rôle que joue le concept d'identité dans le raisonnement causal n'a pas échappé à l'attention de Riehl. Son travail porte en effet le titre « Causalité et identité » et le passage que nous avons cité (p. 64) est immédiatement suivi des considérations sui-

1. Leib.mz, Mathemaiische Schriften, éd. Gerhardt, Halle, 1860, vol. VI, p. 439, et Id., Opéra philosophica, éd. Erdmann, p. "lô.

2. Leibniz, Matheinatische Schriften, éd. Gerhardt, vol. VI, p. 206,

loO LA MARCHE DE LEXPLICATION

vantes : « Par cette détermination [de la causalité en tant qu'établissant un lien logique entre les événements séparés par le temps] on trouve, en même temps, la transition entre la signification subjective de la causalité et sa signification objective. Cette transition s'accomplit à l'aide du principe d'identité, lequel gouverne nos conclusions en général et, par conséquent, est valable aussi pour les conclusions causales... La condition préalable pour qu'il y ait conclusion causale, c'est une équation entre l'antécédent et le conséquent... Exactement, dans la même mesure où ils sont identiques, il y a possibilité de les relier par une conclusion et, par conséquent, c'est dans la même mesure aussi que l'on peut former une image causale. Nous expliquons un changement si et dans la mesure où nous réussissons à le ramener à l'être immodifiable ou à une suite identique (par exemple à un mouvement uniforme et rectiligne). C'est pourquoi nous pouvons aussi définir la causalité comme l'application du principe d'identité au temps ou, plus exactement, à la suite des événements... ^ »

Ainsi, le schéma d'identification appliqué au phénomène dans le temps prend une forme particulièrement régulière, en ce sens que le « quoique » sous-entendu est toujours le même : les choses sont restées ce qu'elles étaient, en dépit du fait qu'entre les deux observations il s'est écoulé du temps. Elles ont persisté dans le temps.

Cependant, cela est certain, elles nous ont paru avoir changé, sans quoi nous ne nous serions pas mis en peine de chercher une explication. Qu'est-ce donc qui a pu les diversifier, quelle est la circonstance — circonstance sans

1. Nous avons dit plus haut le peu de retentissement du travail de Riehl. Dans une certaine mesure, ii s'explique par le fait que non seulement son contenu scientifique est plutôt pauvre (l'allusion, assez peu nette, comme on a pu le voir, au mouvement rectiligne et uniforme est à peu près ce qu'on y trouve de mieux dans cet ordre d'idées, les phrases où il est parlé du mécanisme sont encore bien moins claires, l.c, p. 383), mais que le concept même de la causalité est compliqué et embrouillé par des considérations qui contredisent la définition principale. Ainsi, l'auteur a l'air d'accepter la définition d'après laquelle la causalité serait la tendance à ramener l'extraordinaire au familier (ib., p. 378). Gomme on le verra au chap. XV, il y a lA, semble-t-il, un phénomène plus général et revêtu, de ce chef, d'une signification précise.

l'identitk kt l'identification l'il

impoptanco, cttia va sans dire, c'est là le postulat qu'implique l'identitication — qui a pu se trouver modifiée ?

Les objets du monde extérieur, formant renseml)Ie de nos perceptions, ne sont soumis qu'à deux sortes de conditions tout à fait générales, à savoir aux conditions de temps et à c'Ues d'espace. Le postulat causal consiste à nier, à éliminer l'inlluence du temps. II ne nous reste donc que l'espace. Ainsi, ce qui a pu se modifier, c'est la disposition spatiale, et l'explication la plus parfaite consistera à montrer que ce qui existait avant a subsisté après, que rien ne s'est créé et rien ne s'est perdu, que, par suite du phénomène, aucun changement n'est intervenu — sauf en ce qui concerne la situation spatiale. L'explication la plus parfaite d'un changement ne peut consister qu'en sa réduction à une fonction spatiale.

Nous comprenons mieux, à présent, ce qui rend si satisfaisante pour l'esprit l'explication de l'apparition des feuilles qui fait le fond de l'image de Bossuet. Et nous voyons aussi comment il se fait que, comme nous l'avons fait ressortir au début de ce chapitre, les deux sens du terme expliquer se touchent et se confondent presque dans cette image. C'est que c'est là véritablement une explication modèle, toutes devant être au fond conformes à ce type.

Qu'il en soit réellement ainsi dans les sciences physiques, nous en avons fourni autrefois ^d' abondants exemples *. La théorie mécanique tout entière n'est évidemment qu'un système tendant à réduire la réalité à un ensemble de parties immodifiables et produisant tous les changements par leur déplacement seul : cela se voit clairement dès l'origine de cette conception, dans le monde antique, chez Démocrite et chez Lucrèce et, en dépit de la masse énorme de savoir scientifique qui s'est interposée entre cette époque et la nôtre (on peut affirmer, semble-t-il, sans exagération aucune, que, quai que fût le développe-

1. Identité et réalité, chap. II à V.Cf. aussi les chap. VII et XVII du présent travail.

ment intellectuel et artistique des Grecs de l'époque de Démocrite, leurs connaissances physiques réelles ne dépassaient pas celles de peuples très primitifs), les savants modernes pensent, en ce qui concerne ces principes, absolument comme ces anciens : ils voudraient pouvoir expliquer l'ensemble des phénomènes par des constructions figuratives dans l'espace et — comme nous l'ont appris les débats du Conseil de Bruxelles — considèrent comme un échec, comme une entrave au développement de la science, quand les choses ne peuvent, par un artifice quelconque, s'arranger ainsi. De même, les principes de conservation tirent leur autorité en première ligne de ce qu'ils tendent à faire prévaloir l'idée que certains concepts (considérés pour cette raison même comme revêtus en quelque sorte d'une importance, d'une dignité particulière), tels que la vitesse, la masse, l'énergie, persistent à travers tous les changements, se conservent et ne font que changer de place. Nous avons montré aussi que ce rôle explicatif du déplacement ne se limite pas à la forme mécaniste ou atomistique de la science, qui est sa forme actuelle (comme elle a été celle d'une partie au moins des physiciens anciens), mais qu'elle s'applique généralement à toute physique qui suit une voie véritablement scientifique et que, notamment, la science péripatétique du moyen âge, en tant qu'elle échappait au schéma proprement logique et tendait à constituer une physique et une chimie qualitatives, en était tributaire. Cela se manifeste clairement par le rôle que jouent les « qualités substantielles » en se déplaçant S et nous en avons rencontré, dans le présent travail, un exemple suffisamment frappant dans la théorie du phlogistique et dans la manière dont elle expliquait toute une série de phénomènes chimiques par le déplacement de la vertu de combustibilité ^

Ainsi, cela est important à noter, toute véritable explication scientifique d'un phénomène dans le temps repose au fond sur la permanence de quelque chose, d'un concept

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